Marvel et Netflix ont commis leur premier vrai raté, nommé Iron Fist. Mais le personnage n'est pas aussi creux que le show le suggère. Petite liste des œuvres à découvrir pour oublier au plus vite la série.

Si Netflix a su retranscrire la complexité et la richesse du personnage de Matt Murdock, cette exigence a été de plus en plus abandonnée par les producteurs quand il a fallu porter à l’écran ses collègues Jessica Jones, Luke Cage ou encore, leur dernier flop créatif en date, Iron Fist. Un personnage qui pouvait déjà faire sourire certains à cause de son nom ou même son origin-story. Créé en 1974 par Roy Thomas et Gil Kane, en réaction à l’arrivée massive du cinéma de Bruce Lee aux États-Unis, l’alter-ego de Danny Rand est resté un héros très peu connu du public, limité à quelques apparitions et à une réputation simpliste du « héros qui fait du kung-fu ».

Seulement, au début des années 2000, sous l’impulsion d’auteurs passionnés et talentueux, le personnage va gagner en épaisseur, en intérêt et en richesse mythologique. Des œuvres dont les producteurs auraient pu (ou dû) s’inspirer, et que l’on vous conseille si vos yeux se plaignent encore du temps perdu devant la série de Scott Buck.

The Immortal Iron Fist (Ed Brubaker, Matt Fraction & David Aja)

En 2007, Marvel Comics compte ses billets. La Maison des Idées vient de sortir de la crise, de lancer sa branche cinéma pour sortir l’Iron Man de Jon Favreau et les auteurs se surpassent pour relancer de nombreux personnages passés sous le radar dans les années 90. Daredevil fait parti de ceux-là, Jessica Jones également, et les Avengers sont redevenus la tête de gondole du planning éditorial.

Dans ce contexte, le scénariste Ed Brubaker propose à l’éditeur d’écrire une série Iron Fist. Habitué aux polars noirs (Criminal) et aux best-sellers (La Mort de Captain America, X-Men), l’américain semble motivé à l’idée donner ses lettres de noblesses au Poing de Fer. Cela va passer par la construction d’une mythologie riche et complexe autours du personnage principal.

Ainsi, tout au long des pages de la série Immortal Iron Fist, Brubaker et son comparse Matt Fraction vont imaginer toute une dynastie de héros de K’un L’un qui auraient traversé les époques, chacune ayant son propre champion, présenté dans différents flash-backs dessinés par une multitude d’artistes. Inscrivant Danny Rand au bout d’un héritage et d’une tradition millénaire, les scénaristes vont en profiter pour lui faire rencontrer son prédécesseur, Orson Randall, un soldat ayant foulé le sol de Verdum pendant la Première Guerre Mondiale, et qui se retrouve pourchassé par des forces mystiques.

En complexifiant l’univers d’origine de Rand, les auteurs lui donnent une forme d’indépendance face au reste de l’univers Marvel. Surtout, ce premier récit, en forme d’introduction, va amener au plat de résistance prévu par les auteurs : le tournoi des 7 Cités Célestes.

Le foyer d’Iron Fist, K’un L’un, en est une, mais il en existe donc six autres, se réunissant à intervalle régulier dans l’Histoire pour départager les différents champions des citées imaginaires. Ainsi, le duo de plumes va continuer à développer la mythologie mystique du personnage, sans jamais perdre la dimension héros de rue, et en affichant des ambitions inédites au sein de leurs enjeux.

Même si cette deuxième partie va se révéler un peu plus irrégulière en terme de rythme et de qualité, elle a le mérite de continuer ce travail d’enrichissement de l’entourage du personnage et, surtout, de questionner ce dernier. Son rôle de héros et de gardien solitaire de toute une société qui le rejette, sa place et ses responsabilités en tant que PDG d’une multi-nationale… Des thèmes doucement abordés par le show de Netflix, mais avec beaucoup moins de philosophie et de recule moral sur la situation.

En mélangeant des éléments historiques à des éléments fantastiques dans un cadre très pulp, ainsi qu’en laissant transparaître une véritable passion des arts martiaux — transmise par le découpage inventif du dessinateur espagnol, David Aja, révélé au public américain grâce à ce travail — Ed Brubaker et Matt Fraction ont donné une épaisseur au personnage, tout en marquant sa singularité et son importance face au reste des héros Marvel. Un run qui durera 16 épisodes (avec un épisode final en forme de petit chef d’œuvre), déjà publié en français chez Panini Comics, mais en cours de republication à l’occasion de la sortie de la production Netflix. Vous pouvez ainsi retrouver la première partie, l’Histoire du Dernier Iron Fist, en Marvel Deluxe, avant la réédition de la seconde partie, prévue pour le 10 mai prochain en librairie.

Iron Fist – The Living Weapon (Kaare Kyle Andrews)

Après le passage des plus remarqués d’Ed Brubaker et Matt Fraction, les pages de la série Iron Fist vont perdre en intérêt, avant de s’achever au bout d’un 27e épisode et d’une mini-série assez peu marquants. Le personnage n’aura le droit qu’à des apparitions (mais des plus importantes) au sein de la série Avengers et de différents événements éditoriaux majeurs (Fear Itself, Avengers vs X-Men…).

À l’occasion d’un chamboulement éditorial censé amener un peu plus de liberté aux créatifs, Kaare Kyle Andrews a ainsi sauté sur l’occasion pour offrir une maxi-séries en 12 épisodes au personnage. Le scénariste, mais également dessinateur et réalisateur (sur des épisodes d’Aftermath) profite ici de l’occasion pour écrire un récit radical, dans l’esprit de ce qu’à pu être The Dark Knight Returns de Frank Miller pour le personnage de Batman.

Engagé et enragé contre les dérives de notre société contemporaine, Kaare Andrews va ainsi s’approprier totalement le personnage, n’hésitant pas à le plonger dans une ambiance quasi post-apocalyptique et cyber-punk, où le building abritant la société Rand est à moitié en ruine et où son propriétaire ne trouve plus aucun goût à l’existence. Une vision nihiliste, à la limite du dépressif, que le scénariste va dynamiter lui-même en jouant avec les origines et les racines de son héros. En plus d’une épaisse dramaturgie, qui remet profondément en cause toutes les certitudes d’Iron Fist, l’histoire nous offre en guise de bad-guy une entité technologique massive et surpuissante qui permettra de mettre en scène des affrontements spectaculaires.

Le spectacle, on le retrouve surtout dans le travail graphique de Kaare Kyle Andrews. Se fixant lui-même ses propres limites narratives, le dessinateur se lâche complètement et livre son travail le plus expérimental et le plus mind-fuck chez Marvel. En assumant le parti pris d’une dominance de rouge pour appuyer les contrastes et en essayant d’appliquer des idées de mise en scènes toutes plus tarées les unes que les autres (plusieurs pages pour dérouler un coup de poing, par exemple), Iron Fist — The Living Weapon marque les esprits comme très peu de productions Marvel récentes ont pu le faire. Avec un style très cartoon et légèrement exagéré, la lecture se fait d’autant plus fluide, arrivant à une parfaite synthèse entre divertissement et sous-texte politique et philosophique.

Ce n’est pas la première fois que cet auteur apporte son point de vue des plus radicaux à un personnage de la Maison des Idées. Spider-Man avait déjà eu le droit à sa version futuro-nihiliste avec Reign. Mais ses 12 épisodes d’Iron Fist (disponibles en deux tomes dans la collection 100 % Marvel chez Panini Comics) sont un véritable tour de force, à la fois récit d’action futuriste complètement débridé et inventif. L’auteur se permet même une critique assez frontale du capitalisme, de la perte d’identité des États-Unis (et de l’Occident de manière plus général) tout en faisant du personnage de Danny Rand, au caractère léger et blagueur depuis sa création, un vrai héros sombre aux tourments intérieurs palpables. Autant dire qu’on est (trèèèèès) loin du personnage interprété par Finn Jones…

Power Man & Iron Fist (David Walker & Sanford Greene)

Si les deux récits précédemment cités se sont concentrés sur les aventures solo d’Iron Fist (même si on peut apercevoir Luke Cage et cie dans la série d’Ed Brubaker), le champion de K’un L’un a passé une bonne partie de sa carrière en faisant équipe avec Luke Cage, alias Power Man, sous la bannière des Héros à Louer. Mais les deux héros ne font plus équipe depuis bien longtemps, Cage ayant notamment dirigé les Avengers entre temps et vient de se ranger avec sa femme, Jessica Jones, et sa fille, Danielle. C’est de cette situation que la série Power Man & Iron Fist va partir, nous introduisant un Danny déterminé à refaire équipe avec son ami, tandis que ce dernier s’y refuse.

Autant le dire tout de suite, le ton n’est clairement pas le même que dans l’histoire précédente. Ici, le scénariste David Walker fait revenir un esprit fun et décomplexé au duo de personnage, les replongeant dans un quotidien plus citadin sans être dénué de fantastique, tout en tartinant une bonne dose d’humour et de second degré dans l’écriture. Un jeu avec le lecteur qui peut passer par différentes références à l’actuel univers Marvel comme par un décalage toujours efficace entre la narration ou les péripéties de personnages secondaires par rapport à nos héros.

Graphiquement, cette nouvelle série se distingue grâce au travail de Sanford Greene, dessinateur principal. Son style, frais et dynamique, est beaucoup plus proche de l’indépendant que des canons de l’industrie mainstream. Du coup, il n’hésite pas à jouer avec différentes épaisseurs de traits et de multiples compositions pour offrir une richesse visuelle, renforcée par l’utilisation d’une grande palette de couleurs vives des plus réussies. En résulte une lecture fluide et agréable qui ne cesse de jouer avec les habitudes du lecteur pour le faire rire.

Vous l’aurez compris, cette série (encore en cours de publication aux États-Unis) est bien moins ambitieuse et maîtrisée que celles déjà citées. Mais si elle ne fait pas office de référence dramatique dans la carrière du héros de K’un L’un, Walker et Greene lui offrent une vraie bouffée d’air frais, où il peut redevenir niais, un peu bête et souvent insupportable, le tout contrebalancé par un Luke Cage blasé, agacé et taquin. On pourrait d’ailleurs se demander si les producteurs n’ont pas fait une erreur en offrant une série aux deux personnages, plutôt que de jouer avec cette complémentarité qui équilibre leurs défauts et paradoxes assumés.

L’éditeur français Panini Comics vient tout juste de sortir le premier tome, dans la collection 100 % Marvel.

Enfin, avec la sortie de la série Netflix, il semblait évident que Marvel allait en profiter pour relancer les aventures de son personnage en solo. C’est maintenant chose faite aux USA sous la plume d’Ed Brisson et les crayons de Mike Perkins. Il est également à noter qu’une série intitulé Iron Fists, scénarisée par Kaare Andrews mais dessinée par Afu Chan, prendra en quelque sorte la suite de The Living Weapon, qui introduisait une jeune fille asiatique, Pei, amenée à prendre la place de Danny Rand.

Bref, vous avez de quoi définitivement oublier le raté de Scott Buck.

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