Cette proposition de loi aura de quoi faire sourire les aficionados de Tesla et d’Elon Musk. Aux États-Unis, un nouveau projet de loi vise à interdire progressivement l’usage de capteurs chinois — en particulier les lidars — dans les voitures autonomes et certaines infrastructures critiques, rapportait Reuters le 11 décembre 2025. En cause : la crainte que des capteurs chinois déployés à grande échelle puissent être désactivés ou manipulés à distance, notamment via des systèmes spatiaux, en cas de conflit… y compris avec la Chine.
En quoi consiste ce projet de loi visant à interdire les lidars ?
Bien qu’encore relativement méconnus d’une partie du public, les capteurs lidards sont déjà très répandus. Comme les caméras, ils servent à « voir » l’environnement, mais selon un principe radicalement différent : le lidar mesure directement les distances en trois dimensions à l’aide d’impulsions laser, tandis que les caméras se contentent de capter des images 2D — à la manière de nos yeux — et doivent ensuite reconstituer la profondeur par logiciel.

Aux États-Unis, les lidars chinois sont notamment utilisés dans les robotaxis, les véhicules autonomes en phase de test et certains systèmes industriels — comme dans les ports et les grues. Ils commencent également à apparaître dans des projets liés à la défense et aux infrastructures critiques américaines, c’est-à-dire des installations, systèmes ou réseaux dont l’interruption aurait des conséquences majeures sur la sécurité, la santé, l’économie ou l’ordre public. Bref, dans suffisamment de produits et secteurs pour qu’une potentielle menace se profile…
C’est là qu’intervient ce nouveau projet de loi. Baptisé SAFE LiDAR Act (« Stopping Adversaries From Exploiting LiDAR Act »), il cible les lidars produits par des entreprises liées à des « adversaires étrangers », à savoir la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord. Et il n’émane pas de n’importe quel dirigeant politique américain : celui-ci est porté par le représentant démocrate Raja Krishnamoorthi, figure clé de la commission de la Chambre sur la concurrence stratégique avec la Chine et considéré comme un « faucon » sur les questions technologiques et de sécurité. Voici ce que prévoit le texte :
- Trois ans après l’adoption éventuelle du projet de loi, les entreprises américaines n’auraient plus le droit de faire de nouvelles acquisitions de ces lidars. Les opérateurs d’infrastructures critiques et entités fédérales auraient cinq ans pour remplacer les équipements déjà en place.
- Le texte impose aussi au Département du Commerce de mettre en place un programme d’accompagnement (guides de conformité, réponses aux questions, procédures de dérogation) dans les 90 jours suivant l’entrée en vigueur.
- Il crée aussi une force opérationnelle nationale spécialisée sur la sécurité des lidars pour suivre les risques, les dérogations accordées et les tentatives de contournement par des entreprises liées à la Chine.
- Un rapport annuel au Congrès devra lister les actions de contrôle et d’application, les exceptions accordées et les nouvelles menaces liées aux lidars

Comment la Chine pourrait-elle s’en prendre aux États-Unis ?
Aujourd’hui, les fabricants chinois contrôlent une part écrasante du marché mondial. Selon une étude du cabinet de conseil Yole Group publiée en juin 2025 (via Reuters), les entreprises chinoises du lidar capteraient 93 % du marché des voitures particulières et 89 % de l’ensemble du marché automobile du lidar. Une domination qui suscite des inquiétudes croissantes à Washington. Le représentant démocrate Raja Krishnamoorthi estime ainsi que « l’Amérique et ses alliés doivent rester en tête de l’innovation LiDAR — et ne pas céder le contrôle de cette technologie critique à des adversaires étrangers susceptibles de l’utiliser pour mettre des Américains en danger ».
Ces craintes dépassement largement la sphère économique. Des acteurs de la sécurité nationale américaine alertent sur les risques qu’un recours massif à des lidars chinois pourrait poser en cas de conflit. Selon eux, ces capteurs — intégrés aux véhicules et connectés à des systèmes logiciels complexes — pourraient être désactivés à distance ou rendus défaillants de manière coordonnée sur de larges portions du territoire américain. Un scénario redouté par certains experts, qui évoquent par exemple des mises à jour logicielles compromises ou l’usage de relais satellitaires.
Un rapport de la Foundation for Defense of Democracies (FDD), publié en décembre 2024, regroupe ces préoccupations en trois grands scénarios : la collecte et l’exploitation de données sensibles générées par les véhicules, le sabotage technique de systèmes critiques dépendants du lidar, et l’utilisation de cette dépendance technologique comme levier stratégique par Beijing en cas de crise diplomatique ou militaire.
Les États-Unis craignent de reproduire le scénario Huawei
« Nous n’avons pas besoin d’un moment ‘Huawei sur roues‘ », résume Craig Singleton, spécialiste de la Chine à la Foundation for Defense of Democracies (FDD) et coauteur de plusieurs alertes sur les risques de piratage liés aux lidars chinois. De fait, plusieurs experts américains redoutent un scénario désormais bien connu. Avec Huawei, les États-Unis ont laissé les équipements télécoms chinois s’implanter en profondeur dans les réseaux 4G et 5G, avant de considérer cette dépendance comme un risque stratégique — espionnage, sabotage — et de tenter un retrait en urgence. « Permettre aux fournisseurs chinois de monter encore en puissance, c’est risquer de répéter la même erreur stratégique que nous avons commise avec Huawei », insiste Craig Singleton.
Signe que ces inquiétudes gagnent du terrain, le département de la Défense américain a récemment inscrit le groupe chinois Hesai Group — premier fabricant mondial de capteurs lidar pour l’automobile — sur une liste d’entités considérées comme soutenant l’armée chinoise. Une désignation que l’entreprise a tenté de faire annuler devant les tribunaux américains, sans succès : la qualification de lien avec l’armée chinoise reste donc en vigueur.
Mais qu’en est-il des véhicules autonomes eux-mêmes ? Tesla et Elon Musk se distinguent sur ce point. Le constructeur américain est notoirement opposé au lidar pour les voitures et défend une approche reposant presque exclusivement sur des caméras, ce qui le place en marge du débat sur une éventuelle interdiction des capteurs chinois. En 2019, Elon Musk déclarait ainsi que « quiconque s’appuie sur le lidar est voué à l’échec », qualifiant la technologie de « coûteuse et inutile » pour la voiture autonome.

Une position nuancée par les pratiques de SpaceX, qui utilise du lidar pour l’amarrage des capsules Dragon à l’ISS : si Musk rejette cette technologie pour l’automobile, il n’y est donc pas opposé par principe — ni, jusqu’ici, aux fournisseurs chinois. Waymo, de son côté, s’appuie sur des lidars conçus en interne ou fournis par des partenaires non chinois, ce qui l’exposerait relativement peu à une éventuelle interdiction.
Il reste toutefois difficile de savoir précisément quelles entreprises américaines utilisent des lidars chinois. Si l’on sait que Motional, née d’une coentreprise entre Hyundai et Aptiv, a signé des contrats avec Hesai pour équiper ses robotaxis Ioniq 5, les autres acteurs restent largement silencieux, invoquant le secret industriel.
Ce projet de loi a-t-il une chance de passer ?
L’impact d’un tel projet de loi ne se limiterait d’ailleurs pas aux véhicules autonomes. Les ports, par exemple, utilisent des lidars pour le positionnement des conteneurs et la navigation des robots de manutention. C’est aussi le cas de certains drones, de véhicules d’inspection de pipelines, de lignes électriques ou de sites industriels. Enfin, les projets de véhicules militaires autonomes, de robots terrestres ou de capteurs pour plateformes de défense seraient eux aussi concernés — un point déjà en phase avec les alertes du Pentagone et le dossier Hesai.
Si le SAFE LiDAR Act n’en est encore qu’au stade de projet de loi, la dynamique de méfiance vis-à-vis des technologies chinoises reste forte au Congrès — de Huawei à TikTok, en passant par les semi-conducteurs et les voitures connectées — avec un consensus bipartisan sur la réduction des dépendances jugées critiques. Une telle décision pourrait toutefois provoquer un choc pour les startups du véhicule autonome, mais aussi pour les ports et le secteur de l’énergie. Remplacer ces équipements impliquerait de racheter du matériel, de recertifier les systèmes, de reconfigurer les logiciels, voire d’interrompre certaines opérations pendant les travaux — autant de coûts élevés en remplacement et en R&D.
En toile de fond, les élus américains doivent donc arbitrer entre deux risques : continuer à dépendre de capteurs chinois perçus comme sensibles, ou fragiliser à court terme un écosystème industriel clé — véhicules autonomes, ports, énergie — en imposant une transition rapide vers d’autres fournisseurs. Quoi qu’il en soit, pour l’instant, le projet est encore au tout début du parcours législatif : il doit encore être adopté en commission à la Chambre des représentants, puis voté par la Chambre, par le Sénat, et enfin signé par le président avant d’éventuellement pouvoir s’appliquer.
+ rapide, + pratique, + exclusif
Zéro publicité, fonctions avancées de lecture, articles résumés par l'I.A, contenus exclusifs et plus encore.
Découvrez les nombreux avantages de Numerama+.
Vous avez lu 0 articles sur Numerama ce mois-ci
Tout le monde n'a pas les moyens de payer pour l'information.
C'est pourquoi nous maintenons notre journalisme ouvert à tous.
Mais si vous le pouvez,
voici trois bonnes raisons de soutenir notre travail :
- 1 Numerama+ contribue à offrir une expérience gratuite à tous les lecteurs de Numerama.
- 2 Vous profiterez d'une lecture sans publicité, de nombreuses fonctions avancées de lecture et des contenus exclusifs.
- 3 Aider Numerama dans sa mission : comprendre le présent pour anticiper l'avenir.
Si vous croyez en un web gratuit et à une information de qualité accessible au plus grand nombre, rejoignez Numerama+.
Toute l'actu tech en un clin d'œil
Ajoutez Numerama à votre écran d'accueil et restez connectés au futur !
Pour ne rien manquer de l’actualité, suivez Numerama sur Google !











