Entre les inquiétudes des conséquences financières et sociales de l'élection de Donald Trump et la stupeur morale, la Silicon Valley ne rayonne plus de sérénité sous le soleil de la baie.

La Silicon Valley et ses géants de la technologie ont joué un rôle dans cette présidentielle américaine, à la hauteur de l’influence de leurs outils dans la vie des Américains. Qu’ils soient les grands réseaux sociaux qui ont été les principaux canaux de diffusion de l’information pendant la campagne, ou les entreprises qui, comme Apple, ont pu être au cœur des débats, la baie n’avait jamais été aussi prise dans la tourmente d’une campagne politique.

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Désormais, après l’élection par les Américains de Donald Trump comme futur président des États-Unis, l’enthousiasme n’est pas vraiment partagé dans un état qui a massivement voté pour la candidate démocrate. Les premiers résultats par comté montre que la vallée a offert à Hillary Clinton un soutien peu timide dans les urnes. Il faut dire que le candidat républicain n’avait pas spécialement cherché à séduire le monde de la tech : qu’il s’attaque à Apple, Jeff Bezos ou au chiffrement, M. Trump n’a pas vraiment su convaincre la baie, au contraire.

L’exception qui confirme cette tendance est bien entendu l’ineffable Peter Thiel, toujours au rendez-vous de ce qu’il imagine être un anti-conformisme, qui avait soutenu financièrement et publiquement le candidat républicain. Il déclare désormais que le futur président aura une tâche très difficile à affronter.

Mais l’écrasante majorité du monde de la tech, confortablement installé sous le soleil de la Californie n’avait aucune affection pour le nouveau président. Trop facilement taxé de libertarien, il n’en était pas moins inquiet des répercussions de Trump et sur son économie et sur ce qu’il considère être ses valeurs.

Inquiétudes, business et employés

Et au-delà des jugements moraux et sociaux, la vallée n’échappe pas en ces lendemains d’élection à des turpitudes très pragmatiques et financières. On sait déjà que les marchés qui ont sanctionné l’élection de Trump s’en remettront et que les indices reviendront certainement à la normale. Enfin, jusqu’à ce que le Président Trump s’attaque au libre-échange. Mais malgré ces soubresauts inévitables, les marchés s’en remettront.

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Tim Cook, Président d’Apple

Néanmoins, Apple pourrait-il continuer à vivre dans le confort de la complaisance qu’ont accordé les différents POTUS à son business et ses méthodes ? Donald Trump qui boycotte personnellement la firme et souhaite ramener la construction des Mac aux États-Unis souhaitera-t-il une fois aux commandes, réellement mettre des bâtons dans les roues de la société ? On sait l’homme plus tenace et surtout rancunier que ne peuvent le décrire les républicains ; son pouvoir de coercition sur Cupertino pourrait, rien que sur le plan du chiffrement et des relations entre la Maison Blanche et l’entreprise, nuire à Apple.

Le CEO d’Apple est donc plutôt sombre au lendemain du 8 novembre. Il a adressé aux employés de sa firme un message aussi grave que maladroitement teinté d’espoir. Il cite ainsi Martin Luther King dans sa lettre : « ‘Si tu ne peux pas voler alors cours, si tu ne peux pas courir alors marche, si tu ne peux pas marcher alors rampe, mais peu importe ce que tu fais tu dois continuer d’avancer.’  le conseil est intemporel et est un rappel que nous ne pouvons accomplir de grandes choses et améliorer le monde qu’en continuant d’avancer.  »

Enfin, sur l’inévitable question des immigrés qui travaillent dans les rangs d’Apple, Tim Cook se montre confiant : « Notre entreprise est ouverte à tous et nous célébrons la diversité de notre équipe ici, aux États-Unis, comme tout autour du monde — sans se soucier de l’apparence, de l’origine, des cultes ou de qui ils [nos employés] aiment.  »

move forward

Enfin conscient du trouble que l’élection peut produire chez ses employés, il encourage chacun à se rapprocher de ses collègues inquiets. Il s’agit avant tout de move forward.  La réaction de Cook était très attendue, et en évitant sciemment de mentionner le nouveau nom du président américain, il cherche d’abord à unir son équipe autour de la position qu’il a défendue pendant la campagne, son soutien à peine dissimulé à Hillary Clinton et ses engagements sociaux. Derrière ses mots teintés d’espoir, on comprend bien que Tim Cook tente de réconforter ses équipes, après ce qu’elles vivent comme un drame.

Satya Nadella, président de Microsoft.
Satya Nadella, président de Microsoft.

Du côté de Redmond, la sobriété est de mise. Microsoft n’a pas la même tradition d’engagement qu’Apple et le confirme par la déclaration de Satya Nadella après la soirée électorale. Le CEO de Microsoft s’est exprimé sur LinkedIn. Très mesuré et sans réel propos politique en filigrane, Nadella lance : « Les résultats ont une importance autour du monde et je sais que l’intérêt pour l’élection était partagé par les employés de Microsoft. Nous félicitons le président élu et nous chercherons à travailler avec ceux qui ont été élu hier. » Le CEO ajoute malgré la neutralité de son ton : «  Notre engagement pour notre mission et nos valeurs sont fermes et en particulier pour favoriser une culture diverse et inclusive.  »

Il n’y a rien de surprenant à voir Microsoft aussi prudent : la société n’a jamais été reconnue pour l’affirmation de ses engagements et Satya Nadella semble privilégier à l’expression de ses sentiments, un propos censé inviter la Maison Blanche à conserver de bons rapports avec Redmond.

L’air de rien, Nadella comme Cook croisent les doigts en espérant que Trump n’applique aucune de ses mesures qui pourraient toucher directement la vallée… et leurs employés.

L’indignation morale de certains

D’autres, certainement moins inquiets à l’idée de perdre une place de choix à la Maison Blanche s’indignent publiquement du choix des Américains, avec plus ou moins de tact. Ainsi Shervin Pishevar, un des premiers à avoir investi dans Uber et cofondateur de la société Hyperloop a simplement posté une série de tweets dans lesquels il explique vouloir financer une campagne pour l’indépendance de la Californie.

Il ajoute que « la chose la plus patriotique à faire est de questionner l’idée d’une fédération d’états et en appeler à une nouvelle constitution pour un changement de système.  » Sa série de tweets a reçu l’approbation d’un certain nombres d’autres investisseurs de la vallée, comme Marc Hemeon, ex-Googler ou Dave Morin de Path. Le plan de Pishevar est donc de sortir de l’union fédérale, pour la réintégrer à la fin du mandat Trump. Une proposition aussi folle qu’indubitablement marquée par un profond mépris de classe…

En revanche, les plus loquaces sur l’élection, et également les plus légitimes pour exprimer une indignation morale sont les leaders de la tech issus de la diversité. Des jeunes femmes et des jeunes hommes qui ont lutté dans une Silicon Valley qui laissait rarement de la place aux leaders issus de la diversité et qui sont quasiment tous désormais engagés dans un combat de long terme pour ouvrir les portes de la baie aux minorités.

Califrexit : le mépris de classe de la Vallée

Le plus influent est Leslie Miley, CTO de Slack et figure de proue du mouvement pour la diversité dans la tech. Il ne mâche pas ses mots pour expliquer sa déception : « Je me sens trahi par mon pays. J’ai l’impression que l’on vient de me dire que je n’avais pas ma place ici. J’ai le sentiment profond que mes droits et mes valeurs ont été gravement attaqués.  »

Chez Code2040, une ONG au centre de la vallée qui s’emploie à donner une chance aux minorités dans la tech, le ton est très grave également. Karla Monterrosso explique à Inc, visiblement bouleversée : « Mes parents ont tout sacrifié pour être ici. J’ai donné ma vie au service de ce pays. C’est mon pays, je n’irai nulle part ailleurs.  » Même si elle sait, comme le souligne Miley, qu’avec les pouvoirs que Trump va recevoir au Congrès, « nous risquons de voir 50 années de progrès pour les droits de l’homme être réellement annulés.  »

Le grand malaise des réseaux sociaux

Deux grandes entreprises semblent curieusement silencieuses après l’élection de Donald Trump. Il s’agit de Twitter et Facebook qui sont en réalité attaqués de toutes parts : leur responsabilité dans la victoire du candidat républicain est dénoncée.

Et chacune des entreprises tente de justifier ses technologies et cherche à rassurer des utilisateurs et des médias inquiets de leur capacité à prendre en main les problèmes qu’ont révélés cette campagne. Entre les bulles de filtrages de Facebook, les problèmes de harcèlement des pro-Trump sur Twitter et l’incapacité des deux sociétés à diffuser une information juste et vérifiée, les réseaux sociaux sont clairement dans le viseur des médias, des intellectuels et de leurs investisseurs.

J. Dorsey -- CEO Twitter
J. Dorsey — CEO Twitter

Ainsi, Twitter a été puni financièrement pour son incapacité à gérer les trolls de la campagne de Trump. Alors que son action a pris 4 % ce mercredi pour l’implication du réseau dans la campagne, le bilan est loin d’être aussi rose que ce que peut refléter une journée sur les marchés. En réalité, la plateforme préférée du candidat a été mise à mal par la foule d’utilisateurs malveillants, violents, racistes et harcelant des utilisateurs qui se sentent désormais en insécurité sur le réseau social.

Un bilan néfaste pour le réseau social qui a perdu des utilisateurs de longue date à cause du harcèlement et de son laxisme dont des célébrités qui ont fait de leur départ en direct, assombrissant le tableau que Jack Dorsey tente de dresser de son réseau social pour ses potentiels acheteurs. Ainsi, la Walt Disney Company a retiré sa proposition de rachat du réseau social en considérant l’image négative de Twitter et l’incapacité du réseau à donner à ses utilisateurs un environnement serein pour échanger.

Le réseau a répliqué dans l’urgence en changeant sa stratégie, et a appliqué au forceps des nouveaux filtres pour limiter le problème, tout en bannissant des éminents trolls du camp Trump. Une stratégie arrivée trop tard pour un réseau déjà considéré comme incontrôlable. Ben Matasar résume ce constat : l’ancien ingénieur de Twitter a tweeté à ses anciens collègues : « Qu’avons-nous construit ?  », visiblement tourmenté par les répercussions politiques du réseau social.

L’autre grande cible des accusations est évidemment Facebook. Le plus grand réseau social du monde aurait été la source principale d’une petite majorité de l’information lue par les Américains sur les élections. Et la question des bulles filtrantes et de leur impact est désormais largement mise en cause : les algorithmes du réseau ont été accusé d’avoir enraciné la désinformation des américains.

Zuckerberg
Mark Zuckerberg, CEO de Facebook

Bobby Goodlate, un ancien designer produit de la société a violemment résumé la situation, expliquant que les fils d’actualité du réseau social et leur technologie de filtrage étaient à l’origine d’une propagation de ce qu’il appelle les « médias hautement partisans et très peu factuel   » qui auraient permis une désinformation utile à Donald Trump. Une technique de réinformation qui permet de justifier les thèses conspirationnistes les plus insensées du candidat républicain sur les immigrés, la Chine ou même l’islam. Goodlatte conclut : « Le fil d’actualité [de Facebook] optimise l’engagement. Et d’après ce que nous avons appris de cette élection c’est que les conneries sont très engageantes.  »

Le problème est réel et technologique : chez NiemanLab, on montre ainsi que le faux soutien du Pape à Trump a reçu plus de 868 000 partages sur Facebook, alors que les debunkers de Snopes qui ont prouvé que le papier était évidemment faux, n’ont reçu que 33 000 partages. Un exemple parmi des milliers qui ont pris place ces derniers mois sur Facebook.

Et Zuckerberg a beau promettre que sa société travaille à des intelligences artificielles pour contrer la fausse information et le click bait, la plongée dans les sphères de désinformation est toujours aussi facile pour l’internaute dès qu’il a le malheur de marquer son engagement pour un contenu qu’il n’a pas pu interpréter comme mensonger. Ensuite, les algorithmes lui ouvrent une boite de pandore où se mêlent le bon grain et l’ivraie.

Chez Facebook, les portes paroles refusent de confirmer l’implication de leurs technologies dans la désinformation et s’en remettent à l’utilisateur qui doit pouvoir distinguer le bon du mauvais. Mark Zuckerberg pendant ce temps là, se félicite que sa fille ait l’occasion de rendre le monde meilleur, un jour.

À moins qu’elle ne vive d’ici sa majorité dans un monde ou le virtuel n’est définitivement plus qu’une image tordue du réel.

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