Le Cybertruck de Tesla n'a pas été conçu pour convenir au bon goût de 2019. Et c'est précisément ce qui me plaît.

Ce matin, Elon Musk s’est fait plaisir. En dévoilant le Cybertruck, son pickup électrique hors norme, le fondateur de Tesla a tenu parole : « futuriste  », « cyberpunk  », « blade runner  » étaient les trois mots-clefs que le milliardaire associait volontiers au véhicule depuis qu’il l’évoque. Dans les colonnes de Recode, il avait même prévenu, conscient de sa radicalité : «  Je voulais quelque chose de super-futuriste. […] Si seulement quelques personnes aiment ce pickup, je pense qu’on devra en faire un plus conventionnel à l’avenir  ».

C’est peu dire que le Cybertruck divise. Sur Twitter, les internautes ont lancé un festival de blagues et comparaisons délirantes absolument hilarant, car toutes et tous tombent juste. Qu’on le fasse passer pour un modèle de jeu vidéo low poly, un jouet en bois ou les délires d’un Elon Musk sous substances illicites. Il y a fort à parier que, dans les semaines qui viennent, le Cybertruck devienne une sorte de blague filée.

Tesla Cybertruck // Source : Tesla

Objet Roulant Non Identifié

De vieilles voitures américaines // Source : Alexis Azabache

Et pourtant, je ne peux pas m’empêcher d’apprécier la proposition de Tesla pour son Cybertruck. La rédaction de Numerama ayant toujours donné sur un boulevard, il est assez simple d’observer le ballet incessant des voitures qui se ressemblent toutes. Grosso modo, une berline est une itération de Talisman, un SUV ressemble plus ou moins à un 3008 et une citadine est une variation sur la Golf.

Évidemment, les détails et les finitions changent, mais la forme et les couleurs de la voiture sont assez homogènes. Les véhicules électriques n’échappent pas à cette normalisation et s’ils s’éloignent légèrement des canons, c’est pour ressembler aux premiers de la classe : même Ford a mis la marque Mustang, d’ordinaire posée sur des véhicules sportifs et géomériques ancrés dans l’imaginaire américain, sur un SUV qui ressemble à un Tesla Model Y.

Il suffit de voir une image des fameuses voitures cubaines, vieux modèles américains qui sont entrés dans la culture de l’île privée d’importations en 1960, pour comprendre à quel point le design automobile était varié à une époque pas si lointaine. Couleurs, formes, matières : aucun de ces véhicules n’avait la monotonie du marché actuel. On sentait alors comme une crise d’adolescence de la voiture où les esprits de designers industriels, peut-être accompagnés des substances illicites en vogue dans ces années, faisaient tout pour que ces objets roulants se démarquent. On connaît la suite : l’art de la voiture est devenu une industrie et l’originalité du design a laissé sa place à d’autres considérations parfaitement légitimes. On pense aérodynamique, sécurité et confort avant de penser paillettes, lowrider et formes aussi inutiles que déjantées.

Une Chevrolet Impala // Source : Christian Pogea

Dernier pickup avant la fin du monde

C’est en ce sens que le Cybertruck me touche : il atteint une forme de radicalité que le marché n’ose plus présenter — sur un autre format, Honda est à peu près le seul à oser la différence. Même les concepts cars des constructeurs, qui sont des projections vers l’avenir jamais destinées à sortir, se ressemblent toutes : des formes oblongues, des intérieurs à néon et des peintures à reflets.

Et il suffit de regarder les caractéristiques du pickup de Tesla pour comprendre qu’il ne s’agit pas d’un véhicule normal : c’est un délire de conception automobile. À quoi cela sert d’avoir un exosquelette dans un matériau aussi dur si l’Autopilote est prévu pour éviter tous les accidents ? Pourquoi avoir besoin de vitres (pas tout à fait) pare-balles ou d’une accélération qui permet de mettre des sportives dans le rétroviseur sur un véhicule pensé pour transporter des charges ? Pourquoi avoir besoin, en réalité, d’un pickup électrique, alors que la mobilité de demain tend à admettre enfin l’inutilité de déployer autant d’énergie mécanique pour déplacer quelques dizaines de kilos de chair et d’os ?

Tesla Cybertruck // Source : Tesla

Le Cybertruck pourra rouler, mais il a été pensé pour sillonner un monde qui n’existe pas : celui où des voitures géantes doivent éviter des zombies, servir de boucliers à des attaques de brigands post-apocalyptiques ou foncer dans des rivaux en quête d’électricité pour les faire sortir de piste. Plus que Blade Runner, une sorte de Mad Max où la centrale nucléaire aurait remplacé le baril de pétrole. À cette proposition absolument hors du temps, Tesla a greffé un design hors du temps : des triangles en guise de montants, une barre lumineuse pour les phares, des angles droits partout alors que l’œil moderne aime les courbes. Et pour un tel engin, ce choix esthétique est parfait.

Il n’y a pas un seul véhicule sur Terre qui ressemble au Cybertruck et quand on le croisera sur les routes, on apercevra une vision à contre-courant des canons automobiles, une structure formelle trop radicalement géométrique pour être acceptée comme autre chose qu’un objet dans un décor de science-fiction. C’est assez clair : contrairement à toutes les voitures qui entrent aujourd’hui dans le moule d’un gout commun, le Cybertruck ne plaira presque à personne et ne sera adapté qu’à des usages marginaux. Mais convenir à toutes et à tous et aux exigences du présent n’était pas dans le cahier des charges.

Crédit photo de la une : Tesla

Partager sur les réseaux sociaux