Cogent et Lumen : deux noms qui n’évoquent rien pour le grand public. Ce sont pourtant deux entreprises très importantes pour le bon fonctionnement d’Internet au niveau mondial. Elles sont en quelque sorte « l’épine dorsale » du réseau. Et elles ont décidé de se couper de la Russie.

L’isolement croissant auquel fait face la Russie à cause de la guerre déclenchée en Ukraine doit-il s’étendre à Internet ? Force est de constater que c’est sujet qui croît depuis plusieurs jours. Depuis le début de l’invasion, des réflexions de ce type ont fleuri, notamment sur les réseaux sociaux, pour imiter en quelque sorte ce qui a été fait avec le réseau bancaire Swift.

Jusqu’à présent, les actions les plus visibles en la matière se sont déroulées sur le web : de plus en plus de sociétés occidentales (comme Netflix, Facebook, TikTok, etc.) ont, pour une raison ou pour une autre, cessé de délivrer leurs services en Russie. La liste, déjà longue, d’entreprises ayant pris des mesures pour protester contre Moscou devrait encore s’allonger.

Mais il y a aussi de l’agitation en coulisses, loin des regards des internautes. Et ce bouleversement pourrait bien entraîner des problèmes plus sérieux sur la connectivité avec la Russie, si le mouvement continue de s’étendre. En effet, des entreprises américaines spécialisées dans l’interconnexion de réseaux ont décidé de cesser d’acheminer du trafic en Russie.

De grandes dorsales d’Internet prennent leurs distances avec la Russie

C’est ce que signale le 8 mars 2022 sur son blog Brian Krebs, journaliste spécialisé en sécurité informatique. Il rapporte la décision de l’entreprise américaine Lumen Technologies de ne plus transporter de trafic pour les organisations qui sont basées en Russie. Or, Lumen Technologies est une société qui est à la tête d’une des plus importantes « dorsales » d’Internet.

L’expression se veut très parlante : les dorsales du réseau (ou « backbones » en anglais) sont comme l’épine dorsale, la colonne vertébrale d’Internet. Elles jouent le rôle de support principal pour les télécommunications. C’est en somme l’armature autour de laquelle s’organisent les autres acteurs du net, comme les opérateurs (FAI) et les fournisseurs de contenus.

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Les différents acteurs d’Internet. Les transitaires constituent l’un des grands maillons de cette chaîne. // Source : Arcep

C’est la situation en Russie qui a conduit Lumen à interrompre ses activités sur place, lit-on dans un communiqué partagé par Brian Krebs. Lumen est l’une des plus grandes dorsales : son groupe achemine un pourcentage important du trafic Internet mondial. Il a racheté un autre transitaire, Level 3 Communications en 2016 pour 24 milliards de dollars.

Lumen évoque un risque sur la sécurité et l’intégrité de ses réseaux, ceux de ses clients et plus globalement d’Internet. « Nous avons décidé de déconnecter le réseau en raison du risque de sécurité accru à l’intérieur de la Russie », lit-on, même si aucune perturbation n’a été relevée. Mais l’environnement est « de plus en plus incertain » et une escalade du Kremlin est crainte.

Selon la société Kentik, Lumen n’est pas du tout un acteur de seconde zone dans le pays : il est décrit comme le premier fournisseur de transit international, avec pour clients les géants russes des télécoms Rostelecom et TTK, ainsi que les trois principaux opérateurs de téléphonie mobile (MTS, Megafon et VEON). C’est un acteur majeur, y compris parmi les dorsales.

« Nous prenons des mesures pour arrêter immédiatement nos affaires dans la région. »

Lumen

C’est ce que pointe aussi le régulateur français des télécoms. Lumen (qui s’appelait CenturyLink avant 2020) est un transitaire de premier niveau (Tier 1), aux côtés de grands FAI (AT&T aux Etats-Unis, Deutsche Telekom en Allemagne, NTT au Japon, Orange en France, etc.) et de groupes spécialisés, à l’image de Hurricane Electric, Cogent ou Global Telecom & Technology.

Les transitaires de Tier 1, détaille l’Autorité de régulation des communications électroniques, sont des « acteurs qui ont développé un réseau longue distance et disposent d’interconnexions directes avec les autres opérateurs majeurs au niveau mondial. Ils n’ont recours à aucune prestation de transit pour accéder à l’intégralité des réseaux constituant l’internet. »

La connectivité mondiale entre ces opérateurs repose sur des accords de « peering », c’est-à-dire des interconnexions « permettant à deux opérateurs de s’échanger en direct le trafic qu’ils adressent mutuellement à leurs clients respectifs. Ainsi, chaque acteur ne donne accès qu’à son réseau, rendant ce lien mobilisable uniquement pour le trafic de ses clients. »

Il reste à voir quel impact réel aura la décision de Lumen en Russie et, surtout, si cela va faire tache d’huile.

La Russie va-t-elle se faire davantage déconnecter ?

Si d’autres transitaires de premier plan suivent la même trajectoire — c’est déjà le cas pour Cogent, comme le rapportait The Register le 4 mars –, la connectivité russe devrait en souffrir. Mais le mouvement n’est pas généralisé : d’autres Tier 1 continuent d’avoir une présence en Russie, à l’image de Hurricane Electric avec cet outil de suivi pour Rostelecom.

Au Washington Post, le patron de Cogent a lui aussi évoqué un risque de sécurité qui justifie de couper ses liaisons vers la Russie. Il ne souhaitait pas empêcher les internautes russes d’aller sur le net, mais l’intéressé a évoqué la perspective de voir le Kremlin exploiter des réseaux de Cogent pour des cyberattaques ou diffuser de la propagande visant l’Ukraine.

Sur son blog, Kentik a montré des graphiques illustrant les effets de la déconnexion de Cogent en prenant l’exemple de VEON, un des grands opérateurs de téléphonie mobile. On peut ainsi observer la fin des activités de Cogent et une baisse, relative, du trafic global, compte tenu du fait qu’il y a d’autres transitaires en activité (Lumen, Vodafone, Arelion) au moment de la capture.

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La déconnexion de Cogent en Russie. // Source : Kentik

Pour autant, cela ne veut pas dire que la Russie est hors ligne. Aujourd’hui, Internet reste fonctionnel dans le pays. Ce que cela peut provoquer à court terme par contre, c’est une réduction de la quantité de bande passante globale disponible pour faire circuler des données avec la Russie, relève Kentik, si aucun transitaire n’est capable de prendre la charge manquante à son compte.

Pour les Russes, cela pourrait donc se traduire par des difficultés à se connecter vite et bien aux services qui les intéressent : en somme, on pourrait observer bientôt à une congestion accrue des réseaux sur place — surtout si d’autres transitaires, à commencer par les Tier 1 américains, suivent le mouvement et décident de ne plus acheminer de trafic entre la Russie et le reste du monde.

Cela se produira-t-il ? Le brouillard de la guerre rend tout scénario incertain, mais chacun d’eux parait malgré tout plausible aujourd’hui — il suffit de voir le cas Swift. Une chose est sûre, observe Kentik : « Le fait qu’un opérateur dorsal déconnecte ses clients dans un pays de la taille de la Russie est sans précédent dans l’histoire de l’Internet. »