Alors que le conflit entre la Russie et l’Ukraine s’intensifie, les États-Unis les pays de l’Union européenne discutent de possibles sanctions économiques pour la Russie. Mais l’une des idées évoquées pourrait faire plus de mal que de bien.

L’Union européenne prévoit de mettre en place le « train de sanctions le plus sévère jamais mis en oeuvre » contre la Russie, a annoncé Josep Borrell, le haut représentant de l’Union pour les Affaires étrangères. Suite à l’annonce de Vladimir Poutine d’une opération militaire en Ukraine, qui a été condamnée par Emmanuel Macron, l’Union européenne prévoit toute une série de mesure en rétaliation. Et pour cela, Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne a annoncé vouloir « affaiblir la base économique de la Russie », et « sa capacité à se moderniser ».

Pour l’instant, Ursula von der Leyen a annoncé vouloir geler les avoirs russes dans l’Union européenne et révoquer de l’accès des banques russes au marché européen. Une autre mesure, encore plus sévère, est discutée depuis plusieurs jours par les États-Unis : bannir la Russie de Swift, un réseau bancaire international. Mais cette décision pourrait bien être une mauvaise idée, aux conséquences néfastes pour la Russie comme pour les autres pays.

Qu’est-ce que le Swift ?

Le Swift (pour Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication, ou société pour les transferts financiers interbancaires) est une entreprise bancaire belge qui regroupe de nombreuses institutions financières internationales. Le Swift est un réseau qui gère les ordres de paiements et qui permet aux banques de communiquer entre elles.

Ainsi, lors d’une transaction entre deux banques, Swift agit comme intermédiaire et messager. Par exemple, si un consommateur français achète un produit vendu par une entreprise anglaise, sa banque va débiter le montant de son achat sur son compte. La banque française va ensuite envoyer un message à la banque anglaise pour la prévenir de la transaction : c’est par le biais de Swift que le message va être envoyé, et c’est également Swift qui en assure la sécurité. Une fois que le message est reçu par la banque anglaise, elle procède à son tour au versement de l’argent sur le compte de l’entreprise.

Swift ne fonctionne pas que pour les transactions commerciales ou internationales : des messages sont envoyés pour des virements entre particuliers, ou encore lorsqu’une personne retire de l’argent dans un distributeur opéré par une banque qui n’est pas la sienne. Et bien que les instructions de paiement représentent encore la majorité des messages relayés sur Swift, le réseau transfère également des opérations sur titre ou encore des transactions de trésoreries. Une énorme partie des activités bancaires reposent donc très fortement sur Swift.

Qu’est-ce que ça voudrait dire, bannir la Russie du réseau Swift ?

Au vu de l’importance du réseau Swift, en écarter la Russie serait une sanction extrêmement sévère et un coup dur pour son économie — une telle mesure est d’ailleurs considérée comme une « arme nucléaire » par l’ancien représentant des États-Unis en Ukraine, Kurt Volker, qui a été interrogé par Le Monde à ce sujet en décembre 2021.

Concrètement, cela voudrait dire que les banques russes pourraient ne plus être capables d’envoyer ni de recevoir de messages et d’instructions de la part d’autres banques. Les établissements seraient donc obligés de passer par d’autres canaux de communication : Le Monde évoque des « modes manuels de traitement des transactions », ou bien le déploiement de « leurs propres canaux de communications », telles que des messageries électroniques ou des logiciels cryptés.

Russie
Source : Photo par Sam Oxyak de Unsplash / Montage Numerama

Les banques russes seraient techniquement toujours capables d’échanger avec les autres. Cependant, les transactions seraient beaucoup moins rapides. Surtout, les partenaires commerciaux des institutions russes pourraient s’inquiéter et les trouver moins sures, Swift se chargeant habituellement de la sécurisation des messages.

La lenteur du traitement des opérations, ainsi que le recours à d’autres moyens de communication, pourrait très fortement impacter l’économie russe. En 2014, suite à l’invasion de la Crimée par la Russie, le bannissement de la Russie du réseau Swift avait déjà été suggéré, et le ministre russe des Finances de l’époque avait calculé qu’une telle décision entrainerait une baisse de 5% du PIB du pays. Il faut à cela rajouter l’impact que les opérations militaires russes en Ukraine ont déjà sur le secteur financier russe : le 24 février au matin, la Bourse de Moscou était en chute de plus de 14 %.

Est-ce que c’est possible,; techniquement parlant ?

Pour qu’une telle sanction soit appliquée, il faudrait réunir plusieurs facteurs. Le Swift est une société de droit belge : il ne s’agit donc pas d’un organisme international. La société est de plus une coopérative : elle est dirigée par 25 administrateurs indépendants, qui sont « issus des pays qui contribuent financièrement au service Swift », précise BFMTV. Il faudrait donc qu’au moins 13 administrateurs donnent leur accord pour bannir la Russie.

Mais, s’il est officiellement apolitique, le Swift exécute tout de même les sanctions internationales, comme il l’explique sur son site. Les administrateurs pourraient ainsi exclure les banques russes si l’Union européenne ou les États-Unis décidaient de sanctionner le pays.

Surtout, les États-Unis pourraient choisir la manière forte : si le pays décidait de voter des sanctions économiques contre la Russie, il pourrait également dire que le réseau Swift serait en violation de ces sanctions s’il continuait de transmettre les messages aux banques russes — et Swift pourrait donc se retrouver visé à son tour par des sanctions économiques, s’il ne suivait pas les USA.

Quelles conséquences à long terme ?

Pour la Russie, les conséquences économiques dans l’immédiat seraient très fortes. Mais, sur le long terme, l’Union européenne et particulièrement la France pourraient avoir beaucoup à perdre.

Tout d’abord, la Russie pourrait toujours échanger avec des banques étrangères, même sans Swift, car il existe désormais des alternatives au réseau. Il existe désormais 5 systèmes différents :

  • Instex, un réseau créé par la France, l’Angleterre et l’Allemagne ;
  • CIPS, mis au point par la Chine ;
  • le SPFS, un système russe;
  • et Ripple et Stellar, deux réseaux opérés par des entreprises américaines.

La Russie ne passerait certainement pas par Instex si les pays de l’Union européenne adoptaient des sanctions, mais elle pourrait se baser sur son propre réseau pour communiquer avec d’autres banques. Et surtout, elle pourrait rejoindre le réseau chinois.

Il existe d’ores et déjà de nombreux accords de coopération entre la Chine et la Russie, et Vladimir Poutine a d’ailleurs évoqué le sujet en décembre 2021 lors de discussions avec Xi Jinping. Il était notamment question de la mise au point d’un système, encore au stade de projet, qui permettrait aux banques russes et chinoises de ne plus passer par Swift. Si, comme l’explique La Tribune, « les principales banques russes et chinoises intègrent un nouveau système, les principales banques des pays qui commercent avec la Chine (ou la Russie) pourraient rapidement emboîter le pas ». Au final, plus que de déstabiliser la Russie, bannir le pays du réseau pourrait à terme isoler les pays et les institutions utilisateurs de Swift.

Ukraine
Source : Montage Numerama

Surtout, depuis 2014 et la première menace d’une telle sanction, la Russie a eu le temps de se préparer à cette éventualité — et la situation pourrait rapidement devenir difficile pour l’Union européenne. La semaine dernière, Nikolay Zhuravlev, le vice porte-parole du Conseil de la Fédération de Russie (l’équivalent du Sénat), a annoncé que bannir la Russie de Swift aurait des conséquences économiques. Les pays européens pourraient ainsi être privés de pétrole, de gaz et de métaux russes. Or, l’UE est le premier partenaire commercial de la Russie, et la majorité des importations concernent les hydrocarbures.

La France pourrait être aussi particulièrement touchée : comme le souligne Le Monde, « la France est le deuxième investisseur étranger et le premier employeur étranger en Russie, avec 160 000 salariés. Les quatre grandes banques tricolores y sont présentes, et la Société générale détient même Rosbank, l’une des principales banques privées russes. »

C’est encore Dmitri Medvedev, le vice-président du conseil de sécurité de Russie, qui montre le mieux que le gouvernement n’est pas inquiet des potentielles conséquences d’un écartement de Swift. Quelques jours avant le début des opérations russes, il déclarait que le système de paiement mis au point par la Russie était désormais fonctionnel et expliquait qu’« [être écarté de Swift] serait difficile, oui, mais cela ne serait pas une catastrophe », rappelle le New York Times.