Pour l'une des premières fois de son histoire, Netflix a du mal à se dépêtrer d'une controverse. Elle concerne le spectacle de standup de l'humoriste Dave Chappelle, produit par la plateforme de SVOD, dans lequel le comique fait des blagues homophobes et transphobes.

Dans le dernier spectacle de Dave Chappelle, il y a au moins une vérité : «  Je vous préviens, ça va être de pire en pire », promet-il, juste après avoir fait une blague sur les juifs et les juives. L’humoriste est un grand nom de la comédie américaine. En 2016, il a signé un accord avec Netflix pour réaliser six specials, c’est-à-dire des spectacles de stand-up filmés pour être diffusés en exclusivité sur la plateforme. Le dernier, The Closer, est sorti début octobre.

Dave Chappelle est un habitué de la provoc gratuite, ou le dernier gardien d’un humour irrévérencieux en voie de disparition, selon votre opinion sur son travail. The Closer ne fait pas exception : on y voit l’humoriste rejeter les critiques de sexisme et d’homophobie dont il fait régulièrement l’objet, dénoncer le racisme de la société américaine et le privilège blanc, nous interroger sur les injustices qui nous choquent et celles que nous acceptons. Il passe aussi beaucoup de temps à parler de la communauté trans. À un moment, il se revendique «  du côté des TERF », un terme utilisé pour désigner les personnes qui rejettent l’existence de la transidentité et la place des femmes trans dans les luttes féministes (de la transphobie, donc). On ignore s’il s’agit d’une plaisanterie ou non.

Si vous voulez vous faire votre opinion sur le spectacle de Dave Chappelle, vous pouvez le regarder sur Netflix. Personnellement, je ne l’ai pas trouvé drôle, et sa transphobie latente m’a gâché les quelques moments intéressants du stand-up. Mais ce qui m’a interpellée, dans cette histoire, c’est aussi sa suite. Plusieurs employés et employées de Netflix ont critiqué la diffusion de The Closer. Une ingénieure, femme trans, a publié une série de tweets accusant son entreprise de promouvoir la transphobie. Elle a ensuite été brièvement suspendue, officiellement pour avoir assisté à une réunion à laquelle elle n’était pas invitée, d’après Netflix.

Ce week-end, on a finalement appris qu’un·e autre employé·e trans du géant du streaming avait été licencié·e (note : on ne connaît pas son nom, mais The Verge, qui a sorti l’information, utilise le pronom they pour le ou la qualifier, j’utilise donc ici le point médian). Cette personne a organisé une manifestation de salarié·es qui doit d’avoir lieu ce mercredi. Elle est soupçonnée par son ancien employeur d’avoir transmis des informations confidentielles à la presse.

Netflix, de son côté, défend toujours la diffusion de The Closer et sa collaboration avec Dave Chappelle. « Notre promesse, c’est de respecter la liberté d’expression des artistes, et de répondre aux envies de notre public », a d’abord assuré Reed Hastings, co-PDG de l’entreprise. Puis, mardi soir, la veille de la manifestation, Ted Sarandos, l’autre co-PDG, a regretté sa mauvaise gestion de l’affaire, et qu’il aurait dû répondre aux inquiétudes de ses salariés et salariées « avec plus d’humanité ».

(Traduction du tweet : « Nous voulons être clair·es : ce compte est tenu par des personnes queer et trans, et les dernières semaines ont été horribles pour nous. Nous n’avons pas toujours le pouvoir de contrôler ce qui se passe sur les écrans. Mais ce que nous pouvons faire, c’est apporter le point de vue de personnes directement concernées dans les discussions au sein de Netflix » — @Most est le compte Twitter officiel de Netflix dédié aux oeuvres LGBTQ+)

Pourquoi attend-on « mieux » de Netflix ?

Dans une « drôle » de coïncidence, au même moment, on apprenait le licenciement d’une employée d’Apple. Elle est accusée de ne pas avoir « collaboré » à une enquête la concernant, d’après son ancien employeur. Mais en interne, certains employés et employées soupçonnent qu’elle a été sanctionnée pour son engagement dans #AppleToo, un rare mouvement de prise de parole publique concernant les inégalités et le harcèlement au sein de l’entreprise. Une autre salariée a été licenciée dans des circonstances similaires en septembre. Plusieurs personnes ont fait le lien entre cette affaire et celle de Netflix. Brianna Wu, femme politique américaine, y voit par exemple l’illustration de la nécessaire solidarité entre les travailleurs et travailleuses de la tech. Si le sujet vous intéresse, je vous invite à relire le numéro de #Règle30 que j’avais dédié au syndicalisme dans les grandes entreprises du numérique, par ici.

Ce que je trouve frappant dans ces histoires, c’est aussi l’implication de personnes extérieures à ces deux affaires, notamment via les réseaux sociaux. Certains ont appelé au boycott de Netflix, ou au moins de ne pas utiliser la plateforme le jour de la manifestation, d’autres ont promis qu’ils ou elles ne toucheraient jamais un iPhone.

Pourtant, une entreprise qui licencie un ou une employée pour des raisons douteuses, cela arrive tous les jours, sans que cela ne provoque systématiquement des réactions. Alors pourquoi ce sentiment de trahison ? Peut-être attend-on mieux des firmes du numérique, censées représenter l’avenir, et donc le progrès. Ou qu’il y a un trouble légitime, face à des entreprises qui occupent tant de place dans notre vie, et dont on peut se sentir bizarrement proches. On a un peu envie d’engueuler Netflix comme on engueulerait notre tonton transphobe à un dîner de famille.

Surtout, il y a une demande de cohérence de la part des consommateurs et des consommatrices. Netflix et Apple intègrent régulièrement le féminisme, les droits des personnes LGBT+, et plus généralement « la diversité », dans leur marketing. Or, dans la pratique, ils ne suivent pas toujours ces idéaux, par exemple dans leurs recrutements ou leurs choix éditoriaux, créant des situations de tension.

Dans un long post de blog, l’ingénieure suspendue de Netflix explique qu’elle ne souhaite pas la suppression de The Closer. Mais que son entreprise reconnaisse que la transphobie dans les médias a des effets sur la vie des personnes trans (comme le documentaire Disclosure l’explique très bien, justement diffusé par… Netflix) et qu’elle a une responsabilité à ce sujet. Car Netflix et Apple ne sont pas nos oncles, ni nos amis et amies, ni nos alliés et alliées, mais des entreprises puissantes qui suivent des stratégies commerciales dans le but de générer du profit. Parfois au mépris de l’éthique, et des gens qui travaillent pour elles.

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Quelques liens

C’est la notification finale

Pour rester sur le thème de mon introduction, je vous suggère de lire ce long article de The Atlantic sur le succès de Slack parmi les employés et employées de startups, et comment il inquiète aussi la direction de ces entreprises, qui en viennent parfois à réduire drastiquement l’utilisation du logiciel. En cause : il est désormais beaucoup plus facile pour ces salariés et salariées de discuter entre elles et eux… et donc de s’organiser pour protester contre leurs conditions de travail.

Les tétons de la colère

Au début du mois, Twitch a subi une grave fuite de données, dévoilant des informations jusqu’ici secrètes. Un lecteur de Numerama a ainsi repéré les règles officielles concernant la gestion de la nudité sur la plateforme de streaming. On y apprend que les hommes ont le droit de s’y montrer torse nu, mais pas les femmes. Ce n’est pas une surprise, mais cela souligne le double discours de Twitch, qui interdit en théorie la nudité partielle pour tous les internautes, quel que soit leur genre.

Don’t You (numériser tous mes services publics)

Pour les personnes à l’aise avec le numérique, la possibilité d’effectuer ses démarches administratives en ligne est souvent un soulagement. Mais pour les autres, cela peut vite devenir une corvée, voire un obstacle impossible à surmonter. À la mi-octobre, l’association française Secours Populaire a demandé au gouvernement de ralentir sur la numérisation des services publics « à marche forcée », sous peine de creuser les inégalités avec les personnes éloignées du numérique. Contrairement aux clichés, ces dernières ne sont pas forcément des personnes âgées, mais aussi des jeunes, dans des zones rurales ou touchées par un handicap…

Rends l’argent

Chaque année amène son lot d’études sur les inégalités dans le financement des startups fondées par des femmes. Cette fois-ci, on aurait pu croire à une bonne nouvelle : aux États-Unis, les entrepreneuses ont levé 25 milliards de dollars sur la première moitié de l’année 2021, plus que lors de toutes les autres années. Et pourtant, en proportion par rapport à la totalité des levées de fonds dans l’écosystème américain du numérique, cela représente à peine 2,3 %. Soit le niveau le plus bas depuis cinq ans.

Quelque chose à lire/regarder/écouter/jouer

Nos jours brûlés, de Laura Nsafou, éditions Albin Michel

Nous sommes en 2049 et Elikia n’a jamais connu vu la lumière du jour. Sa réalité est celle de la Grande Nuit : un état nocturne permanent, provoquée par la disparition brutale et inexpliquée du soleil il y a une vingtaine d’années. Pourtant, la mère d’Elikia espère encore. Alors elle entraîne sa fille dans un périple en Afrique, afin de percer le mystère de cette nuit qui n’en finit jamais.

Nos jours brûlés est un roman de l’autrice française Laura Nsafou, jusqu’ici surtout connue pour ses ouvrages jeunesses (Comme un million de papillons noirs, Le chemin de Jada, etc). L’épopée, qui devrait compter plusieurs tomes, est d’abord née en ligne, sur les sites Tumblr et Wattpad, au moment du premier confinement de 2020. On retrouve dans cette œuvre ce sentiment d’oppression propre à la période. Le monde d’Elikia est plein de dangers et, à la manière d’une héroïne classique d’un roman fantastique, elle devra se trouver elle-même pour en triompher. Mais là où Nos jours brûlés m’a le plus marquée, c’est dans sa vision particulière de la SF. On n’y parle pas vraiment de nouvelles technologies, ni d’un futur très lointain. Pourtant, il s’agit bien là d’un beau roman d’anticipation, qui réfléchit à des angoisses très actuelles, comme le réchauffement climatique, notre rapport à la nature et le poids des générations passées.

Nos jours brûlés, de Laura Nsafou, éditions Albin Michel

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