Sur Instagram, certains influenceurs et influenceuses se plaignent régulièrement d'être victimes de « shadow ban », et d'être exclus pendant un temps des sélections de l'algorithme du réseau social. La pratique, bien qu'observée par de nombreux internautes, n'est pourtant pas officiellement reconnue.

La scène est devenue courante sur Instagram ces derniers temps : en cherchant le nom d’un compte dans la barre de recherche, il n’apparaît pas. Le résultat est le même qu’on soit abonné au compte ou pas, qu’on soit nouveau sur le réseau social ou déjà inscrit sur Instagram depuis quelques années. Pourtant, le compte en question n’a pas été supprimé : il existe toujours, mais n’apparaît juste plus dans l’outil de recherche interne du réseau social, comme s’il avait été désindexé. De même, ses publications n’apparaissent plus dans les feeds (les fils d’actualité) des abonnées et abonnés. Les comptes victimes de cette situation ont popularisé le terme utilisé pour la décrire : un shadow ban, qu’on peut traduire  par bannissement de l’ombre en français.

Le shadow ban est devenu la hantise des influenceuses et influenceurs et des militants d’Instagram : le moindre faux pas peut leur coûter, et les faire disparaître de l’algorithme de la plateforme. Quand on sait à quel point certains influenceurs se servent de la plateforme, l’ampleur du problème est évidente. Mais pourtant, officiellement, le shadow ban n’existe pas sur le réseau social.

Qu’est-ce que c’est que le shadow ban ?

Instagram n’a pas reconnu officiellement l’existence du shadow ban. Dans ses recommandations d’utilisation, il est seulement fait mention des types de contenus qui ne sont pas autorisés, et ceux qui peuvent être mis en avant dans la partie Explore de l’app. Le réseau social, que nous avons interrogé spécifiquement au sujet du shadow ban, n’a pas souhaité commenter.

Néanmoins, l’existence du shadow ban a pu être attestée par de nombreux comptes qui ont vu leurs statistiques (visionnage de vidéos, likes) baisser de manière inexplicable.

Vérifier que l’on a été shadow ban n’est pas toujours simple : il ne suffit pas de voir si un compte apparaît dans la barre de recherche Instagram. Certains comptes disparaissent des recherches complètement, tandis que d’autres apparaissent toujours pour leurs abonnés. De plus, les publications ou les stories de ces comptes peuvent toujours être cachées par l’algorithme, ou simplement apparaître moins souvent dans les feeds, ce qui est beaucoup plus difficile à prouver.

Surtout, les utilisatrices et utilisateurs ne sont jamais informés par Instagram qu’ils sont shadow ban : il n’y a aucune communication à ce sujet. Ils s’en rendent généralement compte lorsque la portée de leur publication baisse très fortement. Les propriétaires des comptes subissant un shadow ban ne sont pas non plus informés de la durée de ce qui est vécu comme une punition. Le blog MyTrendyLifestyle parle d’une durée minimum de 3 semaines pour un shadow ban, mais il semblerait que certains durent seulement quelques jours.

Que sait-on du shadow ban ?

Lorsqu’on cherche « shadow ban » sur Google, les premiers résultats qui apparaissent donnent le ton  : il y a encore énormément d’interrogations sur le sujet. « Comment l’éviter » et « comment en sortir » sont les questions les plus populaires, et de nombreux sites dédiés aux influenceurs cherchent à y répondre. Il a néanmoins toujours peu d’information sur le fonctionnement et sur les critères du shadow ban sur Instagram, et globalement sur tous les réseaux sociaux.

Certains sites sont cependant parvenus à établir des listes de hashtags à éviter à tout prix afin d’éviter « l’effacement ».

Des exemples de hashtags à éviter, selon The Preview App // Source : The Preview App

D’autres pistes sont régulièrement avancées :

  • Les utilisatrices et utilisateurs pourraient être shadow ban s’ils utilisent des bots pour liker leurs publications,
  • S’ils ou elles ont recours à des applications tierces (qui permettent par exemple de commenter des publications automatiquement),
  • Si leurs publications sont trop souvent signalées comme contraires aux règles d’Instagram,
  • S’ils ou elles ne respectent pas « les limites quotidiennes en termes de likes ou follow, ce qui peut conduire l’algorithme à penser que vous utilisez des bots ou que vous cherchez des hacks pour grossir plus rapidement », comme l’explique le site spécialisé Influence Académie.

Comment se sort-on du shadow ban ?

C’est l’une des principales questions posées par les utilisatrices et utilisateurs d’Instagram victimes de ce shadow ban. Plusieurs solutions permettraient de mettre fin à la punition, mais encore une fois, ce ne sont que des suppositions basées sur des expériences menées par des utilisateurs :

  • Arrêter d’utiliser les applications tierces, ou les hashtags figurant dans la liste de ceux à éviter ;
  • Le blog MyTrendyLifestyle conseille de « repasser son compte en personnel, attendre un peu puis le repasser en professionnel » (notons toutefois que le shadow ban peut toucher tout le monde, des comptes pro aux petits comptes non professionnels) ;
  • Arrêter «  les publications pendant 48h, puis reprendre une utilisation normale de la plateforme », selon Influence Académie.

Est-ce qu’il n’y a que sur Instagram que le shadow ban existe ?

Le shadow ban existait bien avant Instagram, et la pratique continuera certainement encore sur les futurs réseaux sociaux. Wikipedia explique que le shadow ban est une technique de modération utilisée, depuis les années 80 dans les tout premiers forums. Le shadow ban serait également pratiqué sur le site de petites annonces Craiglist, sur Reddit, sur l’app de messagerie chinoise WeChat, ainsi que sur Twitter.

Peut-on forcer Instagram à révéler ses secrets ?

L’incertitude autour du shadow ban est telle que des militantes féministes françaises ont annoncé en mars 2021 assigner en justice Facebook, le propriétaire d’Instagram. Leur objectif est de pouvoir, enfin, lever le voile sur certains critères de modération sur la plateforme.

« On va leur demander qu’ils nous expliquent ce qui est demandé à l’algorithme pour que la modération soit effectuée, si le shadow ban existe, pourquoi est-ce qu’il y a une discrimination envers les comptes politiques féministes par rapport à d’autres comptes », expliquait à Numerama Maître Louise Bouchain, l’avocate des militantes.

Les féministes de la plateforme estiment être plus susceptibles de subir censure et shadow ban que d’autres discours politiques. La Défenseure des droits a également été saisie en janvier 2021 par d’autres militantes féministes, pour discrimination. Toutes ces procédures judiciaires pourraient-elles obliger Instagram à plus de transparence sur le fonctionnement du shadow ban et de sa modération ? Pour l’instant, rien n’est sûr, mais les militantes féministes gardent espoir. Elles n’hésiteront pas à « aller devant la Cour de justice européenne » afin d’avoir des réponses à leurs questions, a déclaré Maître Bouchain à Numerama.

Article publié initialement le 15 mars 2021 et mis à jour le 08 août 2021

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