Ledger a levé 60 millions d'euros. La jeune pousse s'est installée en incontournable pépite française grâce à l'explosion des crypto-monnaies. La startup, qui croit en son étoile, espère désormais devenir le prochain géant européen.

La semaine passée, l’entreprise Ledger levait 60 millions d’euros.

Une levée de fonds record pour une jeune pousse française tournée vers la blockchain. Tant d’argent pour quoi faire ? Pour propulser une affaire rentable en potentiel géant de la chaîne de blocs, si l’on en croit ses dirigeants.

Jeudi dernier, Eric Larchevêque, fondateur de la firme déclarait devant ses investisseurs : « Tout comme Internet précédemment, la blockchain est un nouveau protocole qui représente un nouveau paradigme et verra émerger des géants technologiques dont, on l’espère, Ledger.  »

Eric Larchevêque dans les locaux parisiens de Ledger / Ledger

Une ambition que rien ne semble contredire depuis le décollage rapide du business de l’entreprise. L’année passée, elle a en effet vendu 1 million de modèles de ses clefs, les Nano S, qui permettent à chacun de sécuriser son portefeuille de cryptomonnaies.

Lorsque nous rencontrons de nouveau M. Larchevêque, ce jeudi 25 janvier, le compteur affiché dans l’entrée du loft occupé par Ledger enregistre désormais 1 020 700 Nano S vendus. C’est 20 000 de plus, en un mois.

Évangélisation

À la manière des croyants et pratiquants du BitCoin, M. Larchevêque, fondateur de la Maison du Bitcoin — comptoir consacré à « l’évangélisation  » postée à l’angle de la Rue du Caire — explique avoir été « frappé par la foudre  » de la blockchain en 2014.

Son dernier projet, un comparateur de prix, était pourtant une ambition purement Internet, mais en 2013, Eric Larchevêque passe à autre chose. Il vend son Prixing. Il croise alors « la route du Bitcoin  » puis, logiquement, celle de la blockchain. La chaîne de blocs, en tant que nouveau protocole, fait miroiter à l’entrepreneur monts et merveilles. Il dit aujourd’hui, assis dans son large fauteuil, « ça pourrait être la quatrième révolution industrielle  ».

La Maison du Bitcoin, 2017 / CC. Guilhem Vellut

« Je comprends alors que l’impact sur la société sera énorme, mais je n’ai pas encore une idée claire de ce qu’il faut faire  », raconte l’ingénieur en informatique. Il s’en tient d’abord à une démarche de démocratisation de la monnaie virtuelle au comptoir de sa Maison du Bitcoin.

« frappé par la foudre  »

Mais l’entrepreneur ne compte pas se ranger indéfiniment dans ce nouveau point de rencontre parisien : dans cet antre des crypto, on vient aussi échanger sur l’avenir et les opportunités business. C’est donc là, au cœur du Silicon Sentier, que le patron de la Maison va rencontrer ses futurs associés.

Au fil des rencontres, Nicolas Bacca, de Btchip, lui présente son premier portefeuille numérique pour les cryptos — il est aujourd’hui CTO de Ledger –, quand Joël Pobeda arrive de Vierzon avec Chronocoin, un service de vente de Bitcoins — il est désormais DG de Ledger. Selon M. Larchevêque, le trio réuni à la Maison du Bitcoin a alors toutes les clefs pour fonder Ledger : « Nous mettons en commun trois aventures, toutes complémentaires, avec une vision produit pour Btchip, une vision commerciale pour Chronocoin, et ma vision entrepreneuriale  ». Quelques mois plus tard, Ledger naît de la fusion de ces trois boîtes.

Chronocoin, qui cherchait une solution pour livrer un portefeuille de Bitcoins de manière sécurisée rencontre les portefeuilles HW.1 de Btchip, le tout, avec la grande idée d’industrialiser la solution à venir et d’en faire une entreprise prête à se saisir des grands enjeux à venir. Nous sommes encore loin de la levée de fonds record de Ledger. Mais bientôt, les premières clefs du Français vont naître. Or, chanceux et pionniers, les trois hommes vont pouvoir exploiter la technologie des cartes à puce pour leurs clefs.

Un marché sans concurrent

Aujourd’hui, c’est la maîtrise de ce matériel sécurisé qui donne à Ledger son avance sur ses concurrents. « Si vous voulez faire notre produit, vous avez seulement deux choix rappelle Eric Larchevêque, soit vous prenez un microprocesseur classique disponible dans le commerce, typiquement celui d’une cafetière, soit vous utilisez un microprocesseur sécurisé, donc celui d’un passeport ou d’une carte bancaire.  » Et contrairement à ses concurrents, Ledger va refuser d’utiliser les solutions disponibles dans le commerce, pas suffisamment sécurisées, pour se tourner vers les cartes à puce.

La clef Nano S de Ledger

À l’instar des technologies monétaires et d’identification, les cartes à puce sont réservées à quelques acteurs liés par le secret et une responsabilité accrue. Seuls des géants de la sécurité, proches des États et grandes institutions ont généralement accès à ces solutions. Ledger parvient à rentrer dans ce club très fermé en réussissant à convaincre le franco-italien STMicroelectronics.

Des géants, comme Thalès, ont aussi accès à ces technologies. Toutefois la startup est loin de craindre une arrivée prochaine d’un gros sur son marché : les Thalès et Gemalto seraient trop loin des enjeux des cryptomonnaies pour aller chasser sur les terres de Ledger.

« Notre ambition est d’évoluer comme une grande entreprise technologique, devenir un leader  »

Mais les clefs USB ne sont que le premier étage de la fusée Ledger : « notre ambition est d’évoluer comme une grande entreprise technologique, devenir un leader  », rappelle le patron de la jeune pousse. Si les clefs réussissent à Ledger, et rendent la boîte rentable, elles ne sont pas l’alpha et l’oméga des ambitions business de la startup.

« Paris, Vierzon, San Francisco  »

À terme, M. Larchevêque estime que l’arrivée d’un nouveau protocole, la chaîne de blocs, donne aux entrepreneurs l’occasion de voir grand, et de défier les géants. Il dit : « Ledger est un leader sur les solutions de sécurité, notre ambition est de fournir toutes les solutions d’infrastructure dans l’univers de la blockchain, en passant par la mise en place d’un écosystème sécurisé pour toutes les applications liées à cette technologie.  » C’est ainsi que l’entreprise espère transformer son activité de produits vers la création d’une plateforme.

Une plateforme qui irait des objets connectés à la voiture autonome, tous unis sous le signe de la chaîne de blocs. Mais derrière tant d’enthousiasme, n’y a-t-il pas là l’effet dopant des excellents résultats du Nano S, largement portés par le boum des cryptos et du trading amateur ?

« La sécurité sera la pierre angulaire du succès de la blockchain  »

« Cela explique notre décollage vertical, c’est évident que ce sont les questions de cryptomonnaies qui génèrent aujourd’hui des revenus  », concède M. Larchevêque, mais il rappelle aussi : « Nous avons une stratégie à plusieurs vitesses, nous répondons d’abord au besoin immédiat du marché, avec une solution très concrète, mais avec ce succès, nous pouvons investir sur des projets et marchés en développement  ».

Cette vision en plusieurs temps de la réussite de l’entreprise a séduit ses investisseurs dont le fonds de capital risque Draper Esprit. Son CEO, Simon Cook, tranche : « Ledger est en mesure de construire une plateforme sécurisée pour toutes les applications de la blockchain et des crypto. Or la blockchain a le potentiel pour influencer et changer de nombreux aspects de nos vies. La sécurité sera la pierre angulaire de son succès donc nous estimons que Ledger a le potentiel de devenir un leader de ce secteur.  »

Vierzon, Berry, 2011 / CC. Tijsb

Larchevêque réaffirme sa conviction : « Le protocole blockchain va rebattre les cartes  » assure-t-il. En attendant, dans l’ombre du géant à venir, une petite ville du Cher renaît. Cette ville, c’est Vierzon. En plein centre de la France et peuplée de 26 000 habitants, a vu la jeune pousse se transformer en employeur.

La petite bourgade, d’où venait Chronocoin, a servi à Ledger de point de départ pour développer une activité industrielle : la fabrication des clefs. En se plaçant loin de Paris, Ledger a pu en outre bénéficier de plus d’espace pour ses entrepôts, mais également d’aides supplémentaires.

« Ledger casse vraiment la baraque  »

Le choix du Cher n’est toutefois pas purement économique : « Du côté de mon père, nous avions un passé industriel à Vierzon, rappelle l’entrepreneur, mon arrière-grand père a construit des grandes usines de porcelaine et a été le premier employeur de la région. C’est une fierté industrielle qui a porté la ville, son développement, jusque dans les années 1980.  »

Bâtiment abritant un four rond à globe de l’ancienne fabrique de porcelaine Gaucher, Vierzon. / CC. Croquant

À l’approche du nouveau millénaire, la porcelaine périclite et Vierzon avec. « C’est devenu une ville difficile avec beaucoup de chômage, regrette le petit fils d’industriel, mais en portant ce projet à Vierzon, nous avons cette fierté de réindustrialiser la ville et cette région.  » Aujourd’hui, Ledger et sa réussite singulière inspirent le territoire. France Bleu notait ainsi : «  Ledger casse vraiment la baraque avec son Nano S  », quand la presse locale écrivait : « la start-up vierzonnaise numérique Ledger ambitionne de devenir le Google européen  ».

Une fierté supplémentaire pour Ledger qui signe désormais tous ses produits par un clin d’œil : « Paris, Vierzon, San Francisco  ».

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