Depuis Game of Thrones et sa dernière saison filmée dans une noirceur quasi complète, le débat est ouvert : doit-on abandonner les visionnages en plein jour et délocaliser notre télé dans une cave pour apprécier nos séries, toujours plus sombres ?

Non, ne jetez pas votre télévision ou votre téléphone portable : ce ne sont pas vos appareils électroniques qui sont défectueux, si vos séries prennent une teinte cracra. Il s’agit plutôt d’une tendance esthétique que l’on peut observer depuis déjà plusieurs années. Récemment analysé dans un article passionnant par la critique américaine Emily VanDerWerff, ce filtre grisâtre semble avoir envahi nos grands et petits écrans.

A ce titre, l’exemple de Dexter est criant : bye-bye le soleil de Miami et bonjour les contrées froides d’Iron Lake, dans New Blood, en 2021. Au-delà des paysages invoqués, c’est l’entièreté de la série qui semble être atteinte d’une désaturation, en intérieur comme extérieur. Les vêtements des personnages, leurs canapés, leurs espaces de travail, leurs écoles… Tout manque cruellement de couleurs, en comparaison avec la clarté du Dexter d’origine.

Et notre tueur en série justicier n’est pas le seul à bénéficier d’une apparence caverneuse. Il suffit de regarder la dernière saison de Game of Thrones ou plus récemment celle de La Casa de Papel pour s’apercevoir que la palette « boueuse » est à la mode.

Toujours la faute du numérique

Alors, pourquoi si peu de paillettes dans nos séries ? Pour Ariane Hudelet, professeure en culture visuelle anglophone à l’Université de Paris (laboratoire LARCA), le passage à la télévision numérique, au début des années 2000, a changé la donne. « Cela a permis d’offrir une plus grande définition d’image, et donc la possibilité d’exploiter des teintes sombres. Cela était beaucoup plus compliqué avec la télévision hertzienne analogique, puisque la définition était moindre et le contraste moins précis. Les capteurs hyper sensibles des caméras numériques permettent d’explorer davantage l’aspect pictural de l’image, de sculpter différemment les couleurs, les basses lumières et la profondeur de champ. Il me semble qu’un épisode comme celui de la bataille de Winterfell dans Game of Thrones (S8 E3) n’aurait pas été envisageable avant le passage à la télévision numérique

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Mais où est Arya ? // Source : Capture d’écran OCS

Mais ce questionnement sur les couleurs n’est pas non plus né de la dernière pluie, tempère la chercheuse : « Nous pouvons citer The Wire (Sur écoute), dans laquelle de nombreuses scènes ont lieu de nuit, ou Les Soprano, avec de magnifiques plans de clair obscur. Il ne faut pas penser que tout a été inventé dans les dix dernières années, mais il est vrai que des tendances se dessinent. L’exploration de l’ombre à l’écran est tout de même de plus en plus visible : The Handmaid’s Tale ou Mr. Robot reposent beaucoup sur les contrastes et les nuances, par exemple. »

Une norme « passse-partout »

Le débat peut sembler superflu, mais il reste pourtant essentiel, tant les nuances visuelles guident nos émotions et notre ressenti face aux écrans. « La couleur est un aspect vital de la narration audiovisuelle », estime Florent Favard, maître de conférences cinéma, audiovisuel et transmédia à l’Institut Européen de Cinéma et d’Audiovisuel (IECA) de Nancy. « On peut notamment penser aux couleurs des différents mondes parallèles de Fringe ou à l’univers bariolé de The Good Place. Cette palette de couleurs se joue à la fois à l’étalonnage, mais aussi au niveau marketing, pour mieux identifier les œuvres. »

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Un exemple d’effet « orange and teal » dans la première saison de The Strain // Source : FX

Pour l’universitaire, ces tendances évoluent au fil des décennies, pour le meilleur ou pour le pire : « Il y a encore cinq ans, on se plaignait de l’omniprésence du « orange and teal », une palette qui combinait le bleu/vert et le jaune/orange. Aujourd’hui, on est entrés dans l’ère du grisâtre. J’ai tendance à suivre Emily VanDerWerff dans l’idée que le passage au numérique a pu avoir un contre-effet inattendu : l’établissement d’une norme « passe-partout ». L’image désaturée évite les « débordements » et autres audaces colorimétriques : elle ne fait pas de vague, ne choque pas. Alors même que les productions peuvent aller de plus en plus loin dans l’expérimentation, cette uniformisation de l’étalonnage engendre à l’inverse des séries qui ne marquent pas durablement la rétine. »

Un vent de contestation

Pourtant, l’une représentantes de cette noirceur reste l’une des plus marquantes de la télévision, à savoir Game of Thrones. Avec ses batailles gadouilleuses et ses costumes tous plus sombres les uns que les autres, la série la plus commentée du petit écran ne peut pas vraiment se vanter d’un visuel lumineux.

« Selon moi, cette esthétique boueuse tient à la fois de l’image et de la narration », estime Florent Favard. « La saleté amène un certain cachet à la production puisqu’on n’hésite pas à ternir les costumes. Quant au récit, il devient plus réaliste en se nourrissant de pluie et de vase pour appuyer son ambiance morne. »

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John et Daenerys, au plus noir de la nuit de Winterfell // Source : OCS/HBO

C’est avec sa huitième et dernière saison que la fresque médiévale-fantasy a fait se lever un vent de contestation : nous avons patiemment attendu une fin digne de ce nom et au moment fatidique, impossible de suivre l’action. Sur les réseaux, des milliers de fans avaient alors dénoncé ce manque de clarté. Pour Florent Favard, l’explication est simple : « Comme le cinéma, les séries se nourrissent de l’image et du son, qui sont les vecteurs de la narration. Ne pas réussir à voir l’action revient à manquer une partie de ce récit, de même que l’on a pu reprocher à des mixages sonores de rendre les dialogues inaudibles. Ce manquement est d’autant plus frustrant sur les « petits écrans » personnels puisque les conditions de visionnage ne sont pas toujours optimales (environnements bruyants, trop lumineux…). »

Questionner notre rapport aux images

Alors, doit-on mettre nos téléphones à la poubelle et tous s’équiper de rétroprojecteurs, y compris dans un 9m2 ? Bien sûr que non, mais tout ce débat a le mérite de poser la question du visionnage. Tout le monde n’a pas la chance de pouvoir regarder ses séries depuis un canapé trois places et sur une grande télévision. « Compte tenu du nombre de critiques, il y a bel et bien un problème », considère Florent Favard. « Cela tient à la fois des écrans, qui comportent trop de reflets, mais aussi du signal, puisque la compression vidéo ruine les contrastes. Cette esthétique demande une maîtrise des réglages de son écran, pour apprécier le rendu visé par la réalisation. »

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Les couleurs de La Casa de Papel semblent également s’être évaporées (saison 5, épisode 9) // Source : Capture d’écran Netflix

Des prérequis qui posent question, à l’heure de la démocratisation massive des séries. Au contraire du cinéma, pour lequel des conditions de visionnage optimales sont possibles dans les salles obscures, les séries peuvent se dévorer chez soi autant que dans le métro. Pourtant, il est difficile de brider l’imagination des créateurs de séries : « On ne peut pas abandonner l’ambition esthétique », juge Ariane Hudelet. « Cela offre des éléments nouveaux, intéressants, différents. Si toutes les séries étaient formatées pour être visibles sur un téléphone portable, cela limiterait tout de même beaucoup la création audiovisuelle. »

Pour la chercheuse, ce sont aux spectateurs d’avoir une attitude plus active devant leurs écrans : « Un épisode de Friends peut se regarder dans le métro, pour se détendre, mais au contraire des séries à grand spectacle comme Game of Thrones ou Better Call Saul, s’apprécieront mieux sur un écran plus important. Cela nous demande une analyse des séries que l’on regarde et de leurs mécanismes visuels. C’est peut-être une bonne occasion de nous interroger sur notre rapport aux images. »