Alexandre Gomes a travaillé sur le film Pokémon, Je te choisis !, 20e volet de la saga débutée dans les années 1990. À l'occasion de l'avant-première mondiale du long-métrage au festival Japan Expo, l'animateur français installé au Japon nous détaille son travail au sein du réputé studio OLM.

À seulement 22 ans, Alexandre Gomes a participé à la création du 20e film de la saga Pokémon, Je te choisis !, au sein du prestigieux studio d’animation japonais OLM, à l’origine de tous les films et séries télévisées de la saga depuis 1997.

Pour l’avant-première mondiale du film ce jeudi 6 juillet à 17h30 à Japan Expo, le festival dédié à la culture populaire japonaise qui se tient jusqu’au dimanche 9 juillet à Villepinte, le jeune animateur français revient pour Numerama sur les coulisses de la production, son  immersion dans le monde de l’animation nippone et son début de carrière sur l’archipel.

Avant de travailler au Japon, quel parcours avez-vous suivi en France ?

J’ai fait une école d’infographie multimédia a Bordeaux pendant 3 ans, pour finalement finir dans l’animation japonaise, ce qui n’a concrètement aucun rapport…

En revanche, j’ai toujours adoré la culture japonaise. Jusqu’à présent, mes principales influences en manga sont Inio Asano, Naoki Urasawa, Takehiko Inoue et Taiyô Matsumoto en tant qu’auteurs, Ashita no Joe et Dragon Ball pour les séries. Côté anime, c’est plutôt Akira, Amer Béton, Colorful.

D’où vous vient cette passion pour le Japon ?

Je ne sais pas vraiment si c’est une passion : c’est plutôt que tout ce que j’aimais en étant gosse se rapportait à la culture japonaise sans le savoir. Je pense que c’est en grande partie dû au hasard. Au final, je préfère le pays en lui-même plutôt que ce pour quoi il m’a attiré a la base, c’est-à-dire les jeux vidéo, les mangas, les films, etc.

Comment avez-vous intégré le studio OLM ?

J’ai envoyé une lettre de candidature spontanée pour réaliser un stage, avec CV et lettre de motivation en japonais et en anglais. Les seuls postes disponibles étaient dans la recherche & développement (R&D). Ensuite, j’ai eu un entretien Skype et… c’était bon.

Pendant mon stage, on travaillait sur la 3D et moi un petit peu sur la 2D avec la récente acquisition du logiciel Toon Boom pour le passage à l’animation numérique.

Après mon stage, je suis retourné en France pendant une année pour me faire un portfolio. J’ai envoyé ma candidature à quelques studios d’animation, ce qui m’a permis d’obtenir 5 entretiens, dont 4 de réussis. J’ai finalement choisi OLM pour le côté pratique, comme le fait de connaître déjà du monde et les lieux.

Pokémon, Je te choisis ! est un remake du début couplé à une aventure inédite

De quoi parle exactement le film Pokémon, Je te choisis ! ? On a l’impression d’être face à un reboot des premières séries…

C’est l’impression que donne le film, en effet !

Mais ce serait plutôt selon moi un remake du début couplé à une aventure inédite, tout simplement. Satoshi [Sacha en français] se lance à la recherche [du Pokémon légendaire] Ho-Oh, d’où la fameuse plume que l’on aperçoit sur les visuels du film.

Faut-il nécessairement être fan de Pokémon pour travailler sur le film ?

Non, ce n’est pas le cas de tout le monde dans l’équipe. Une grande partie (dont moi) ne suit pas la série.

Crédit photo : Alexandre Gomes

On connaît peu les différentes tâches de l’animation. Concrètement, en quoi consiste votre travail ?

Je suis dougaman. En clair, je m’occupe d’améliorer des dessins pose-clé, de dessiner les intervalles, le mouvement et de coloriser.

En plus, je fais aussi tout ça sur des illustrations de DVD, restaurants, magazines, etc. Avec une particularité : je m’occupe de tester et de créer des rapports et manuels pour différents logiciels d’animation car je peux parler anglais et français en plus du japonais. Donc, en plus d’être animateur, je suis aussi en relation avec la R&D et pas mal d’autres secteurs.

Au niveau des horaires, c’est très variable. On commence a 10h et on peut finir à 18h comme à minuit, mais aussi travailler le samedi et le dimanche en période de rush.

Vous êtes donc obligé de vous réapproprier un autre style graphique pour faire disparaitre le vôtre ?

Oui : un bon animateur doit s’adapter à n’importe quel style.

Quelle est la partie la plus dure de votre métier ?

Réaliser les intervalles sur des animations avec beaucoup de détails ou beaucoup de mouvement, le tout en étant soumis à une deadline courte…Je pense que c’est pareil pour tout le monde dans le milieu.

Et la plus gratifiante ?

Bosser sur des cuts [une séquence/un plan de caméra ; on en compte environ 300 par épisode d’anime] de personnes super douées ! Mais aussi le fait de pouvoir échanger et parler (et boire surtout…) avec de véritables monstres du dessin et de l’animation, comme si on était tous des potes.

Le travail sur l’animation du film a duré près de 7 mois

Sur combien de scènes du film avez-vous travaillé ? Avez-vous une astuce pour permettre de repérer les parties que vous avez dessinées ?

Je n’ai pas d’astuce pour permettre de les repérer car c’est trop désordonné.

Au total, j’ai dû travailler sur une douzaine de cuts, sans compter des illustrations pour les glaces d’une chaîne de restaurants très connue.

Combien de mois de travail le studio OLM a-t-il consacré au film ?

En tout, je dirais un an. Mais pour la partie purement axée sur l’animation, on est plutôt autour de 7 mois environ.

La dernière ligne droite était assez pénible et motivante en meme temps : je bossais même le week-end et je finissais très souvent a 22h, 23h ou minuit.

Les animateurs sont-ils chacun dotés d’une spécialité ? Certains privilégiant tel personnage, d’autres des décors ?

Les animateurs ne font pas de décors, ils animent uniquement les personnages et les effets spéciaux.

Après, oui, tout le monde a sa spécialité. Certains préfèrent dessiner les visages, d’autre détestent animer les cheveux, etc.

Comment expliquer la longévité des films et de l’anime Pokémon ?

Sa dimension intergénérationnelle lui donne un côté « on y retourne ». Il faut aussi prendre en compte le fait que les Japonais qui vont voir le film ont droit a des Pokémon inédits pour leur 3DS.

C’est une synergie, entre l’anime, les films, les jeux vidéo et les événements.

Beaucoup pensent que l’animation se fait sur numérique alors que la grande majorité est encore réalisée sur papier

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris au sein du studio OLM ?

Il y a très peu de goodies et de PLV d’anime, ça fait vraiment entreprise « serious business » alors que dans les autres studios, on se sent vraiment dans le monde de l’animation, ils débordent de produits dérivés et d’affiches…

L’anglais est-il parlé au sein du studio ? Et dans l’animation en général ?

Absolument pas. Je suis le seul étranger — à part peut-être quelques Chinois et Coréens qui ont la nationalité japonaise — et personne ne parle anglais. J’ai appris le japonais en autodidacte en 3 ou 4 ans.

Normalement, les étrangers sont dans l’entreprise OLM digital et non pas OLM tout court. Ce sont deux entreprises différentes mais reliées.

Le fait d’être étranger pose-t-il une barrière supplémentaire  ?

Une barrière supplémentaire ? Oui : tout !

Car le boulot en lui-même est déjà très dur, même pour un Japonais. Quand on rajoute à ça le fait de se fatiguer à comprendre les explications en japonais et de parler une langue qui n’est pas la sienne toute la journée…

Quelle est selon vous la plus grande idée reçue sur les studios d’animation japonaise ? Et la vôtre avant d’y travailler ?

Beaucoup pensent que l’animation se fait sur numérique alors que la grande majorité est encore réalisée à la main, sur papier.

Moi, je n’avais pas particulièrement d’idées reçues, j’étais assez informé avant de postuler.

Comment expliquer la difficulté des studios japonais comme OLM à passer au numérique ?

Tout simplement parce qu’ils dessinent mieux et plus vite sur papier !

La difficulté de passer au numérique est le reflet de quelque chose de fort au Japon : l’attachement aux traditions.

Ça fait 50 ans que l’industrie de l’animation dessine sur papier donc elle ne peut pas changer du jour au lendemain. C’est surtout la nouvelle génération qui est attirée par le numérique.

Quel studio rêviez-vous d’intégrer avant d’arriver au Japon ?

Aucun en particulier, vraiment.

Pour être fou, je dirais les grands noms du style Toei (Dragon Ball, One Piece…) ou Pierrot (Naruto, Bleach…) mais au final les conditions de travail ne sont pas forcément les meilleures là-bas, bien qu’il s’agisse des mastodontes de l’animation japonaise.

Peut-on dire que vous êtes tombé dans l’animation « par hasard » vu que vous vous destiniez plutôt à la bande dessinée ?

Exactement. C’est en découvrant les animations GIF de BahiJD [un animateur étranger  qui a notamment travaillé sur l’anime de One Punch Man] que j’ai eu envie de faire pareil.

Et quelques mois après, alors que mon stage de fin d’année approchait et que mon envie de retourner au Japon grandissait, j’ai réussi a combiner le tout en travaillant dans un studio d’animation japonais.

Quelle est la plus grande différence entre l’animation et le dessin ?

En dessin, on est beaucoup plus libre alors qu’en animation, on a l’avantage de bosser en équipe sur des projets très connus et d’en apprendre beaucoup plus.

Le manga, c’est un métier très solitaire, je pense. C’est tout le contraire de l’animation, où tout le monde s’entraide et communique. C’est motivant.

Crédit photo : Alexandre Gomes

La communauté française s’agrandit de jour en jour dans l’animation japonaise : est-elle soudée ?

Oui, elle dispose même d’un site, Furansujin-Connection. Je pense que la plupart se sont déjà tous rencontrés.

Sur quelles œuvres avez-vous travaillé à part le film Pokémon ? Laquelle vous a le plus marqué et pourquoi ?

Pikaia, saison 2 ! C’est un anime pour la NHK [chaîne de télévision publique japonaise] et c’était mon tout premier travail. Ça m’a laissé un grand souvenir car ça marque le début du passage a l’ère numérique chez OLM et c’était marrant de tester ça et Toon Boom tous ensemble, avec son lot de problèmes infâmes…

Au final, on a organisé un uchiage (une sorte de fête d’adieu) dans un restaurant pour regarder la diffusion du dernier épisode à la télé, tout en buvant et en mangeant.

Le doubleur du personnage principal était même venu pour l’occasion ! C’était une ambiance vraiment excellente, introuvable ailleurs, avec les collègues qui criaient à chaque fois qu’une animation faite par l’un d’entre nous passait à l’écran…

Qu’est-ce que ça fait de voir « son » premier film diffusé en avant-première en France ?

Je me dis : «  Ah ouais… Encore une coïncidence de fou ! »

Il m’en est arrivé pas mal depuis mon arrivée, entre la maison où j’étais hébergé, qui se trouvait à 10 minutes du studio de Akira Toriyama [l’auteur de Dragon Ball] ou encore mon entretien avec le réalisateur du générique d’ouverture de Busô Renkin que je suivais petit !

Pouvez-vous nous en dire plus sur l’avenir du studio et vos prochains projets ?

Je ne peux pas en parler en détail, mais pour rester vague, disons que OLM s’agrandit et que j’ai un rôle à jouer là-dedans pour l’année prochaine. C’est pour ça que j’évoquais mon travail annexe concernant les manuels de logiciels en anglais, etc.

J’ai vraiment un poste spécial et unique en tant qu’animateur au Japon. Surtout en tant qu’étranger. Ça me plaît bien et ça me permet d’effectuer des tâches variées mon travail : je ne fais pas que dessiner, même si ça représente quand même 90 % de mon temps.

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