Difficile d'échapper au buzz de Lemonade, le nouvel album-film-documentaire-pamphlet de Beyoncé Knowles. L'icône régnante du R'n'B vient de jeter un pavé ultra-marketé dans la mare bouillante d'une Amérique en quête d'identité.

Après la diffusion du premier teaser de Lemonade,  qui n’est alors qu’un documentaire de Beyoncé pour HBO, on sentait bien que quelque chose se préparait. On était prévenu, Mrs. Carter pouvait revenir à tout moment dans les prochaines semaines et rejouer la partition marketing de son avant dernier album, sorti en moins d’une nuit, sans annonce ni communication. Beyoncé donne, le monde reçoit — c’est désormais la règle du jeu. On se préparait donc à l’arrivée d’un album sorti ex-nihilo comme le précédent, avec la déflagration de hype attendue.

En fin de compte, on sort d’un week-end comme l’industrie n’en avait pas vécu depuis longtemps. C’est simple, Beyoncé était sur tous les tableaux, impossible de ne pas voir comme le pavé Lemonade est tentaculaire : élections présidentielles, féminisme, petits drames du couple Carter, revendications raciales et quête musicale et politique d’identité.

Tout y passe et Beyoncé touche juste sur presque tous les tableaux. C’est gros, c’est visuel, c’est marketé, mais bien dosé, on finit par approuver et hurler « Yeah, freedom ! Freedom ! Where are you ? » à notre tour. Et ainsi Lemonade est passé de l’album le plus attendu du mois à l’événement artistique le plus commenté du monde.

Break the American’s Internet

La formule commerciale est devenue mythique depuis le shoot de Jean-Paul Goude et Kim Kardashian pour Paper. Comprenez : il en va de votre survie dans un monde connecté de break the internet à chaque événement commercial. Cette question de survie est première dans les nouvelles pratiques de domination de la pop culture : qui serait Kim Kardashian dans un monde sans Twitter ? Une candidate de téléréalité vaguement reliée à un rappeur, un certain Kanye West qui n’aurait peut être pas la même notoriété non plus tant son art est intimement lié au numérique.

Mais nous sommes en 2016 et en quelques lignes, nous avons cité le couple le plus connecté du monde ; un tweet de Kim ou de son cher et tendre Kanye peut bouleverser l’actualité de l’essentiel des médias et mettre en feu les trendings topics de tous les réseaux sociaux, et donc s’inviter dans notre vie, pour peu qu’on soit sur ces mêmes réseaux.

Do we care ?

On peut donc résumer la situation ainsi : Internet est une masse mouvante et polarisée par des ondes électromagnétiques culturelles, transmises à travers le monde grâce au courant conducteur des tweets.

Est-ce bien important dans le fond ? Oui, et encore oui. Que l’on aime ou déteste ces personnalités, leurs influences sur les mouvements de foule et de société ne peuvent être négligés. Heureusement, vous pouvez (encore et librement) ne pas écouter le dernier album de Beyoncé et vivre votre vie numérique sans jamais parler ou entendre parler de Lemonade. Et pourtant, on a envie de s’interroger : est-on sûr de vouloir passer à côté d’un tel événement culturel et politique rien que parce qu’il a généré plus de 5 millions de tweets en un week-end ?

La correspondante d’iTélé à la Maison Blanche, Laurence Haim, a zappé sur HBO pendant une vingtaine de minutes pour comprendre ce qu’il se cachait derrière cette avalanche de tweets #Lemonade.

Et elle s’est trouvée face à l’une des œuvres populaires les plus engagées de la décennie. Mal à l’aise, notre correspondante préférée tente de décrypter ce qu’il se produit sous ses yeux : la gentille icône du R’n’B que l’Amérique a tant aimée est en train d’hurler sa condition noire à côté des mères qui ont perdu leurs enfants à cause des violences de la police.

En effet, dans son album-documentaire qui compte autant de chapitres que de chansons, Beyoncé s’affiche avec les mères des victimes de violences policières dont les noms font encore trembler l’establishment américain allant de Clinton à Trump.

Beyoncé peut-elle changer le monde ?

Jusque là, il s’agit seulement du plus gros buzz culturel de l’année depuis The Life Of Pablo de Kanye West. Mais en réalité, on s’y préparait, on savait que Beyoncé allait casser internet. C’est son rôle et même si l’album était mauvais, ses fans auraient largement pu break the internet sans difficulté comme ce fut le cas lors de la sortie du précédent album. Ce que le monde ignorait réellement c’est ce qui se tramait derrière le buzz marketing : la chanteuse préparait un cri de douleur contre l’Amérique moderne.

Lemonade, le documentaire diffusé sur HBO comme l’album, est l’œuvre populaire la plus engagée de l’année. On prend des risques en le présentant ainsi, mais le ratio engagement/exposition populaire est au delà de tous les autres exemples qui nous viennent en tête.

President Barack Obama as Beyonce sings the National Anthem at the ceremonial swearing-in at the U.S. Capitol during the 57th Presidential Inauguration in Washington, Monday, Jan. 21, 2013. (AP Photo/Carolyn Kaster)
Barack Obama et Beyonce pendant l’hymne national au Capitol, pour l’investiture en 2013

Au même titre que les cris d’orfraies pour le climat d’Al Gore dans une Amérique en pleine paranoïa Bush, Lemonade est un cri personnel réunissant les mouvements afroféministes américains, plongeant ses racines chez les Black Panthers et se faisant l’écho des crimes policiers les plus récents. Ce faisant, Beyoncé s’installe dans un fauteuil politique qu’il sera difficile de quitter au moins avant la fin de l’élection présidentielle américaine.

Mais réduire l’aspect politique de son événement au très certain combat Clinton vs. Trump est clairement réducteur. Beyoncé est déjà dans une autre réalité que celle des sondages, elle, figure de proue de l’Amérique d’Obama vient de casser le mythe d’une identité noire apaisée. Et donne à voir, dans une tradition affirmée de négritude, le malaise noire d’une Amérique épuisée.

La mère de Michael Brown dans Lemonade
La mère de Michael Brown dans Lemonade

Si Laurence Haim a raison de soulever l’influence possible de l’événement Lemonade — qu’il faudrait désormais appeler ainsi — sur les élections américaines, dans lesquelles la question noire a été jusque là docilement évitée, la chanteuse impose surtout au monde de la culture, et donc à nous, auditeurs et internautes, une nouvelle norme de l’icône, dépassant grâce aux nouveaux médiums les règles inscrites dans le marbre d’Hollywood trente années avant par Madonna.

Beyoncé Parks, Beyoncé Luther King, Beyoncé Carter ou Beyoncé ?

Mais qui est donc Beyoncé ? On pensait tout savoir d’elle, membre d’un establishment afro-américain, démocrate, mère heureuse et monogame (on se souvient de l’ennui abyssale de ses chansons sur la monogamie dans le précédent album), modèle et icône pour la mode et la culture. Pouvait-on encore réinventer Beyoncé au bout du compte ?

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Beyoncé Nefertiti : petite histoire de l’afroféminisme

La réponse sera venue d’elle-même, car si Beyoncé a break the internet c’est d’abord parce qu’elle a déchiré son propre masque avec une intelligence créative qui nous emporte tout entier dans l’histoire d’une vie, la vie d’une femme noire aux États-Unis. Et en se mêlant à une longue lignée de femmes rebelles, des clins d’œil à Nina Simone, aux Panthers en passant par des mères en pleurs et les victimes de Katrina, Beyoncé a réalisé le meilleur storytelling pour un engagement fondamental et profond : celui de la femme noire luttant contre une société machiste, raciste et violente.

Beyoncé claquant les portes de lestablishment, dans les eaux de Catherina
Beyoncé claquant les portes de l’establishment, dans les eaux de Katerina

Finalement, on ne s’étonne pas vraiment de Sandcastles, la chanson dans laquelle Jay-Z est clairement accusé de l’avoir trompée. Comment pourrait-on hurler à la pudeur alors que le fond du propos est d’abord une langue de la transmission ? Beyoncé nous aurait prévenu que ce disque était pour sa petite fille, nous n’aurions pas été surpris.

Un disque de maturité diront les commentateurs les moins inspirés, certes, mais surtout une œuvre testamentaire, en filiation directe avec la tradition de transmission des mères aux filles, si importante dans la culture matrimoniale africaine. Ici, la douleur des mères sera encore celle des filles qui sera encore celle de leurs petites filles. Le tout plongé dans l’imaginaire douloureux du sud et des champs de coton dans lesquels on a inventé le gospel.

Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouches. Ma voix la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. 

— Aimé Césaire

 

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Blue Ivy, fille de Beyoncé dans Lemonade

Il demeure la question de la pertinence d’un tel coup d’éclat. Un non-sujet l’afroféminisme ? Oui pour un monde occidental qui ne veut pas voir l’émergence d’une Afrique auto-déterminée, ni voir une culture afro-américaine pourtant régnante sur l’industrie musicale depuis une dizaine d’année et encore moins voir les drames d’une société hantée par l’esclavagisme. Le sujet d’une minorité donc, porté au grand jour par une star qui ne fait pas de compromis sur la violence brute de telles questions, rappelant ainsi l’engagement des icônes gay pendant l’épidémie du SIDA au début des années 1990.

On le disait, cet événement politico-culturel est tentaculaire tant les sujets touchés sont multiples  et les répercussions d’un tel coup d’éclat seront difficiles à mesurer. Mais au delà des critiques qui viendront, des commentaires sur la relation adultère de Jay-Z, du formidable coup marketing de Tidal, Beyoncé restera pour nous, une nouvelle figure canonisée par la pop-culture d’un féminisme engagé, prenant ses racines dans la douleur d’une Amérique figée et portant la parole d’une féminité noire bien-au delà de ce qu’on attend d’une figure juteuse de l’industrie musicale.

Et cette industrie sera peut-être la tache au tableau politique, ce grand acte de transmission de la condition de femme noire. Pouvait-il être gâché par les stratégies marketing de Jay-Z ? Le roman de l’Amérique noire ne mérite-t-il pas mieux ?

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