L'entrain était clairement là quand on a découvert le projet Yeethoven. La Young Musician Foundation préparait en pleine sortie de The Life of Pablo un concert censé mêler les deux plus grands artistes de l'Histoire. Étions-nous trop naïfs ?

Réunir la musique savante et la musique populaire est toujours un défi sensible pour les puristes de tous bords. Mais nous ne sommes pas de ceux-ci et ainsi étions-nous réellement intrigués par le mélange de deux grands expérimentateurs. La mégalomanie de Kanye d’un côté qui rencontrait la rigueur grandiloquente de Ludwig de l’autre, ça matchait sur le papier. Au moins.

Ajoutons pour bien comprendre l’enjeu que dans un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, le rap se faisait quasi-exclusivement avec des samples de musique savante, les artistes-poètes encore trop pauvres et sous-équipés pour fournir à leur musique leurs propres instrumentalisation, ayant longtemps profité des classiques de la musique pour leurs morceaux. Ces derniers ont la particularité d’être majoritairement disponibles dans le domaine public. Souvenons-nous côté rap U.S. de Jedi Mind Tricks qui en 1997 livrait au monde le fulgurant I who have nothing bercé par des cordes dont la tristesse a marqué son temps.

Et puis, il y a toujours eu chez Kanye West cette passion pour l’intemporelle puissance des samples orchestraux. Largement utilisés par l’artiste, ou même composé par lui même pour ses tracks, la musique savante figure parmi ses featuring préférés. Dans l’excellent My Beautiful Dark Twisted Fantasy, on trouvait par exemple le discret interlude All of the lights, piano/cordes qui introduisait avec une certaine perfection la très clinquante chanson du même nom.

En somme, Kanye est un habitué de la musique savante, comme Gainsbourg a pu la plonger dans la chanson française, Yee’ a donné aux orchestrations une force de frappe digne de la puissance du Verbe dans le rap moderne. Et pour cela, on avait envie de dire enfin en voyant apparaître le projet Yeethoven.

Mais déjà sur le papier, on a un problème. La Young Musician Foundation promeut un concert mêlant les chefs d’œuvres de Beethoven avec le dernier album de Kanye West. Son dernier album qui est, pour peu qu’on aille sur Wikipedia si on l’ignore, The Life Of Pablo. Dont on a largement parlé ici. Or, les musiciens eux, ont travaillé sur Yeezus, l’avant dernier album. Oups.

Ensuite, on regrette une méconnaissance assez évidente du répertoire de Kanye par les musiciens. En choisissant de travailler sur Yeezus, savaient-ils vraiment qu’ils prenaient l’album le plus expérimental et le moins mélodieux de Yeezy ? Certainement, du moins on l’espère, mais de fait, le résultat ne peut pas être à la hauteur d’un mash-up saluant et le rap et la musique classique.

D’autant, que comme on le découvre dans le teaser du concert, le travail sur l’œuvre de Kanye West est clairement biaisé. En voulant mêler Blood on the leaves et la cinquième symphonie de Beethoven, pour des raisons de prétendues ressemblances rythmiques, les musiciens se sont retrouvés à jouer Beethoven et un sample utilisé par Kanye, et non la composition originale de monsieur West. En effet, l’effet tonitruant qui est repris dans le concert vient d’un sample emprunté à C-Murder. Oups bis.

Alors oui, la musique de West est épique et ça tombait bien, celle de Beethoven est immédiatement reconnaissable comme héroïque et expressive. C’est par ailleurs le seul match musical qui s’opère pendant ce concert new-age : par exemple, les explosions musicales, impressionnantes quand elles sont données par un orchestre de 70 musiciens, sont souvent des raccourcis des deux œuvres. Ainsi, New Slaves, une piste vertigineuse et complètement déstructurée de Kanye est vaguement reprise au milieu de l’ouverture d’Egmont de Beethoven, œuvre déchirante s’il en est. Wagner lui même dira de cette ouverture : « Sûrement les plus tristes notes jamais écrites ».

Difficile alors de reprendre le flambeau sur ces deux compositions marquantes, à moins d’éviter la difficulté en opérant un mélange asymétrique et caricatural. C’est le choix de Yeethoven. Et encore une fois, les musiciens ont complètement manqué le travail de Kanye West en misant tout l’effet de leur mash-up sur un sample que l’on trouve dans New Slaves, provenant d’un obscur groupe hongrois.

Le résultat final provoque finalement un certain malaise, aucun des deux langages musicaux n’étant vraiment respecté. L’œuvre de Beethoven est relayée à une sorte d’air bien connu, très épique façon bande originale de blockbuster. Et celle de Kanye West est à la fois incomprise et ridiculisée, ou transformée en simple concert de samples.

En fin de compte, personne ne sort vainqueur de ce combat des géants musicaux tant le gâchis est complet.

Partager sur les réseaux sociaux

Articles liés