Quel est le lien entre la modification d'un sort de démoniste dans World of Warcraft et la création de la cryptomonnaie liée à l'Ethereum ?

Il y a un lien méconnu entre l’Ethereum et le jeu en ligne World of Warcraft. Il s’agit d’une anecdote, certes légère, mais qui illustre bien l’esprit de l’univers des cryptomonnaies et ceux qui en sont à l’origine. Cette connexion a été repérée dans la courte biographie en ligne de Vitalik Buterin, le cofondateur d’Ethereum, par un développeur qui a partagé sa découverte sur Twitter le 1er octobre 2021. L’histoire n’est néanmoins pas tout à fait nouvelle, puisque des internautes l’avaient déjà repérée en 2019 sur Reddit.

Alors, quel est le rapport entre l’ether, une des cryptomonnaies les plus populaires, et le jeu en ligne multijoueurs le plus célèbre au monde ? C’est Vitalik Buterin lui-même qui l’a tissé, dans sa présentation en ligne. Il décrit : « Je suis né en 1994 en Russie et j’ai déménagé au Canada en 2000 pour aller à l’école. J’ai joué joyeusement à World of Warcraft entre 2007 et 2010, mais un jour Blizzard [l’éditeur de WoW, ndlr] a décidé de supprimer les dommages infligés par le sort ‘Siphon de Vie’ de mon cher démoniste. J’ai passé la nuit à pleurer, et j’ai réalisé ce jour-là combien les services centralisés étaient porteurs des pires horreurs. J’ai rapidement arrêté de jouer. »

Nul besoin d’entrer dans les détails spécifiques du sort nommé « Siphon De Vie » pour comprendre ce qu’il s’est passé : World of Warcraft est un jeu où l’on joue différents personnages de différentes classes et races, qui ont des pouvoirs spécifiques. C’est le studio Blizzard qui décide d’attribuer ces compétences et d’en jauger la puissance. Or, il arrive que l’entreprise modifie certains pouvoirs, pour qu’il n’y ait pas de déséquilibre trop flagrant entre les catégories de personnages.

Cette action n’est pas collégiale : le studio décide pour tout le jeu de manière unilatérale — même si les développeurs passent du temps à lire les retours des joueurs et joueuses sur les forums afin de les prendre en compte — et s’applique ensuite à tout le monde. C’est cette hiérarchie dans la chaîne de décision que Vitalik Buterin appelle un « système centralisé ».

Vitalik Buterin en 2015 // Source : Wikimedia Commons/John Phillips

Un système décentralisé

Le développeur russe, aujourd’hui âgé de 27 ans, fait directement le lien entre cette anecdote avec sa « découverte du bitcoin » en 2011, et donc son entrée dans le vaste univers décentralisé des cryptomonnaies. Les monnaies virtuelles ne dépendent pas d’une banque centrale, comme c’est le cas pour les monnaies fiduciaires pourvues d’un cours légal (comme l’euro par exemple) : elles fonctionnent via des systèmes informatiques décentralisés.

Le bitcoin, par exemple, est considéré comme la première cryptomonnaie décentralisée : les internautes peuvent en obtenir en résolvant, à l’aide de puissants ordinateurs, des calculs très complexes. Ils fournissent alors une « preuve de travail » qui leur permet de valider un « bloc » et d’obtenir une récompense (un peu de la monnaie virtuelle en question). La difficulté des équations à résoudre est ajustée de manière à ce que le rythme de validation des blocs reste stable — sans cet ajustement, la solution serait trouvée de plus en plus rapidement, à mesure que le nombre de machines augmente.

Une cryptomonnaie encore plus générale que le bitcoin

Vitalik Buterin dit toutefois avoir vu ce qu’il considère comme des limitations au bitcoin, notamment le fait que la cryptomonnaie aurait été pensée en termes « d’applications très spécifiques », alors que lui souhaitait créer une monnaie virtuelle encore plus générale. C’est ce qui a donné lieu à la création de l’Ethereum, un protocole décentralisé qui utilise une unité de compte appelée ether (ETH), et qui dépend d’une toute autre plateforme que le bitcoin. « Au lieu d’être un couteau suisse qui rassemble plusieurs outils, l’Ethereum était censé être simple : il s’agirait d’un réseau proche du bitcoin qui serait combiné à un langage de programmation universel, qui permettrait à tous les utilisateurs de créer tous les outils qu’ils veulent », rapportait Aljazeera America en 2014.

« Avant, l’approche des gens [avec les cryptos], c’était comme si vous aviez un ordinateur qui aurait un module matériel spécifique pour jouer au Solitaire, un autre module matériel pour utiliser Internet Explorer, et un autre pour World of Warcraft (…) Cela tombe sous le sens qu’il s’agit d’une manière très inefficace de faire les choses », commentait à l’époque Vitalik Buterin.

Évidemment, ce n’est pas vraiment la modification d’un pouvoir dans World of Warcraft qui a directement mené à la création de l’ether, mais on peut percevoir combien cette décision a pu influencer les réflexions du hacker russe, incarnant la réelle fracture entre deux manières de considérer les outils d’internet, l’une plus verticale, l’autre plus horizontale.

Il n’en fallait pas plus que la redécouverte de cette histoire pour que certains internautes la transforment en mème — faisant le lien, par exemple, entre « la modification d’un pouvoir en 2010 sur WoW » et « les forêts détruites » en 2021, en rapport avec le coût environnemental énorme qu’engendre la création de cryptomonnaies.

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