L'Ethereum, la cryptomonnaie la plus populaire au monde après le Bitcoin, a pris une décision majeure : elle va changer une partie de son fonctionnement, et passer d'un système dit de « proof of work » (preuve de travail) à un système de « proof of stake » (preuve d'enjeu). Voici tout ce qu'il faut savoir.

Cela faisait des années qu’ils en parlaient, et sera peut-être bientôt chose faite : l’Ethereum va abandonner la proof of work (preuve de travail, en français). À la place, la blockchain utilisera la proof of stake (preuve d’intérêt ou preuve d’enjeu) pour le minage des nouvelles pièces.

La nouvelle a été annoncée le 18 mai par l’Ethereum Foundation, qui a précisé dans une publication de blog que « d’ici quelques mois, la transition vers un système de proof of stake sera terminée. » Bien que les termes ne soient pas facilement compréhensibles, concrètement, une telle nouvelle pourrait complètement changer la façon dont les cryptomonnaies seront produites dans le futur, et avoir un énorme impact écologique.

C’est quoi la proof of work ?

La proof of work, ou POW, est aujourd’hui la principale façon de « miner », c’est-à-dire de valider des transactions et de créer de nouvelles unités de cryptomonnaies. Concrètement, il s’agit d’un protocole qui permet de valider l’intégrité de la blockchain, et de créer de nouveaux blocs. C’est notamment ce système qui fait que la blockchain est sécurisée.

Afin de valider ce nouveau bloc, le protocole POW demande à tous les mineurs de résoudre des opérations et des calculs mathématiques très complexes, qui requièrent des ordinateurs très puissants. Le premier ordinateur à répondre à ces calculs « gagne » le droit de miner le prochain bloc, et reçoit en retour une récompense sous forme de cryptomonnaie. C’est donc une espèce de course à la puissance qui se joue.

Pourquoi vouloir arrêter la proof of work ?

Il y a deux problèmes majeurs concernant ce protocole de proof of work, et qui motivent largement la décision de l’Ethereum Foundation de vouloir en utiliser un autre.

Premièrement, le protocole PoW fait que les calculs deviennent de plus en plus complexes avec le temps. Au début de l’existence des cryptomonnaies, les opérations mathématiques étaient relativement simples, mais les ordinateurs doivent aujourd’hui être équipés des cartes graphiques les plus puissantes sur le marché et travailler en groupe pour espérer pouvoir compléter les calculs dans les temps, et ainsi recevoir des avantages en cryptomonnaie.

Les mineurs sont ainsi en partie responsables de la pénurie de cartes graphiques qui touche en ce moment le monde. Mais cette course à la puissance de calcul pose, de plus, un problème de centralisation : si seuls les ordinateurs ou les groupes d’ordinateurs les plus puissants arrivent à se faire de l’argent en minant, il existe un risque pour que les opérations de minage ne reposent plus que sur quelques acteurs dans le futur. Tout le contraire de l’esprit des cryptomonnaies décentralisées.

Ethereum // Source : Peter Patel / Pixabay

Le deuxième problème que pose la proof of work est d’ordre environnemental. Afin d’effectuer leurs calculs, les ordinateurs des mineurs demandent énormément d’énergie. Une étude de l’université de Cambridge publiée en février 2021 montrait que la consommation annuelle d’électricité pour le minage des Bitcoin était similaire à celle de l’Argentine, et que la cryptomonnaie émettait autant de gaz à effet de serre que la métropole de Londres. Un coût environnemental complètement absurde pour une monnaie virtuelle utilisée par seulement une poignée de personnes.

La demande en énergie des mineurs est telle qu’elle est désormais critiquée de toutes parts : la Chine envisage très sérieusement depuis 2019 d’interdire complètement le minage sur son territoire, et trois des plus importantes fédérations bancaires chinoises viennent d’appeler les autres à ne plus accepter ou utiliser de cryptomonnaies. Et depuis le 13 mai, l’entreprise Tesla refuse les paiements en bitcoin à cause de son coût environnemental énorme.

Quelle est la différence avec la proof of stake ?

La proof of stake, ou POS, est également un protocole qui permet de valider l’intégrité de la blockchain. Cependant, contrairement à la proof of work, il ne demande pas de résoudre des calculs avant de créer un nouveau bloc. Avec ce protocole, pour gagner le droit de miner le prochain bloc, il faut mettre en jeu une partie de ses possessions en cryptomonnaie. Sur le site de l’Ethereum, il est expliqué qu’il faudra mettre en jeu 32 ETH (soit plus de 66 000 euros) afin de pouvoir « participer » et tenter de devenir validateur, c’est-à-dire la personne en charge du minage du prochain bloc et de vérifier la validité de blocs créés par les autres validateurs. «  Les validateurs seront choisis au hasard », est-il précisé, « et les cryptomonnaies mises en jeu serviront à s’assurer du bon comportement des validateurs. »

Ethereum
Ethereum // Source : Ethereum

Le fait de mettre en jeu tout ou une partie de ses possessions permet de garantir l’intégrité de la blockchain : plus une personne possède de cryptomonnaie, moins celle-ci a intérêt à la falsifier, d’où le nom de proof of stake. « Par exemple, si un validateur se déconnecte au moment de la création d’un bloc ou ne le valide pas, il peut perdre une partie de son argent pour avoir porté préjudice aux autres », précise le site de l’Ethereum. À l’inverse, les validateurs ayant bien exécuté leur travail recevront des récompenses. Pour l’instant, l’Ethereum n’a pas donné plus de détail sur son mécanisme de rémunération.

Qu’est-ce que ça change ? Tout d’abord, la proof of stake est beaucoup moins gourmande en énergie. Il n’y a pas besoin d’alimenter des fermes d’ordinateurs surpuissants, car il n’y a pas besoin de résoudre des calculs complexes ; il n’y a donc pas besoin non plus de produire en grande quantité des cartes graphiques. L’Ethereum Foundation estime ainsi que le passage à la proof of stake permettra une réduction de la consommation d’énergie de 99,95 %.

Un chiffre énorme, mais qui n’est pour l’instant pas confirmé par des études : l’Ethereum Foundation reconnait d’ailleurs qu’il ne s’agit là que d’estimations, car « il n’existe pas de statistiques concrètes sur la consommation d’énergie, ni sur quel matériel serait utilisé ». Il faut donc prendre ce chiffre avec des pincettes, même si certains experts du sujet s’accordent pour dire que le passage à la proof of stake réduira bien la consommation d’énergie.

Est-ce que ça marche ?

Le protocole est déjà utilisé par d’autres cryptomonnaies, comme Tezos, NXT, Cardano ou encore Peercoin, la plus populaire des quatre et qui fonctionne avec la proof of stake depuis 2012. Ces monnaies ne font pas partie des plus importantes, et sont encore relativement peu connues, ce qui fait qu’il y a encore peu de retours sur le fonctionnement de la POS à grande échelle.

On sait cependant qu’il existe des avantages à la proof of stake. Elle réduit notamment les risques de centralisation, étant donné que les fermes d’ordinateurs n’auront plus l’avantage de la puissance de calcul, les validateurs étant sélectionnés au hasard. La POS serait également plus sure : le fait d’avoir plus de validateurs permettrait de réduire le risque des attaques (notamment les attaques dites des « 51 % »).

Il existe cependant des inconvénients à la proof of stake. Déjà, le fait de devoir posséder au minimum 32 ETH afin de tenter de devenir validateur est évidemment un frein à la diversité et risque sur le long terme de privilégier un petit groupe de mineurs, comme c’est déjà le cas avec la proof of work et les fermes d’ordinateurs. Surtout, comme les responsables de l’Ethereum le reconnaissent, la proof of stake est encore un «  protocole très jeune », qui n’a pas été souvent testé, et sur lequel on a peu de retour.

Quelles conséquences pour l’Ethereum et les autres cryptomonnaies ?

Potentiellement, les retombées d’un passage de l’Ethereum à la POS seraient immenses dans le domaine des cryptomonnaies. En plus de l’impact écologique, ce serait un changement de philosophie majeur dans la conception des blockchain, qui utilisent en grande majorité la proof of work. Si la proof of stake fait ses preuves dans la durée, on pourrait éventuellement imaginer que d’autres cryptomonnaies suivraient l’exemple de l’Ethereum.

Il reste cependant beaucoup de questions. Déjà, il n’y a pas de date précise annoncée pour le passage de la proof of work à la proof of stake, l’Ethereum Foundation parlant simplement d’un changement qui surviendra « dans les prochains mois  ».

En effet, passer de la proof of work à la proof of stake n’est pas une procédure simple. Il s’agit même d’une opération très risquée, surnommée « the Merge » (la convergence) comme l’explique le magazine anglo-saxon Quartz. « Pour que cela fonctionne, il faut que tous les mineurs updatent en même temps leurs systèmes », annonce le chercheur Alex de Vries, interrogé par Quartz. On estime qu’il existe environ 16 400 mineurs, ce qui implique un travail de préparation et d’organisation en amont titanesque.

« Et si tous les mineurs ne se mettent pas à jour en même temps, que ce soit à cause d’une mauvaise communication, d’un acte de résistance active, ou quoi que ce soit d’autre, le marché de l’Ethereum pourrait se fractionner », prévient Alex de Vries. « C’est ce qui s’est produit en 2017, lorsqu’une dispute entre des mineurs de Bitcoin a causé le l’éclatement de la blockchain en deux, la minorité devenant une nouvelle cryptomonnaie appelée le bitcoin cash ».

La Convergence est donc loin d’être un événement anodin. Alex de Vries met également en garde les propriétaires de NFT : si la blockchain de l’Ethereum rencontre des problèmes et que son intégrité est compromise, ils pourraient les perdre. Les NFT, les jetons non fongibles, étant en très grande majorité basés sur la blockchain de l’Ethereum, il y aurait également de graves conséquences pour le marché de l’art numérique naissant.

Est-ce qu’il y a d’autres protocoles ?

D’autres protocoles existent, mais ils ne sont pour l’instant utilisés seulement par une minorité de blockchains.

Parmi les protocoles existants, on trouve :

  • La proof of authority (preuve d’autorité), qui ressemble au fonctionnement de la proof of stake, mais qui demande une « super majorité » pour la validation de nouveaux blocs, et qui demande à ce que l’identité des validateurs soit publique, et vérifiable par une tierce partie.
  • La proof of elapsed time (preuve de temps écoulée), mise au point par Intel et très similaire à la proof of work, sauf sur un point central : les ordinateurs ne doivent pas résoudre des problèmes complexes, mais doivent attendre, pendant une période à la durée aléatoire. Ce protocole est beaucoup moins gourmand en énergie que la proof of work.
  • La proof of importance (preuve d’importance), un protocole très semblable à la proof of stake, mais qui conditionne la sélection du validateur à d’autres paramètres. Sont notamment pris en compte les actions récentes du compte, le nombre d’unités de cryptomonnaie que le compte possède, et le temps passé par le compte sur le réseau.

Il n’existe pour l’instant pas de plan pour rendre ces protocoles plus populaires, ou de les utiliser à plus grande échelle.

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