C’est un extrait d’une intervention publique qui circule depuis le 13 janvier 2026 sur les réseaux sociaux. Une de ces sorties médiatiques dont Elon Musk est coutumier, et dans laquelle la réalité scientifique et technique importe moins que la vision décrite à l’auditoire. Le postulat du milliardaire ? « L’objectif de SpaceX… c’est en quelque sorte de donner vie à Star Trek. »
Alors sur scène, le fondateur de SpaceX a tracé les grandes lignes de ce futur rêvé : « Des vaisseaux spatiaux qui traversent le cosmos, de grands vaisseaux spatiaux avec des gens qui vont sur d’autres planètes, la Lune et qui finissent par aller au-delà de notre Système solaire vers d’autres systèmes stellaires. »

Il a même évoqué une potentielle « rencontre avec des aliens » ou, à tout le moins, la découverte de « civilisations extraterrestres disparues depuis longtemps ». « Je l’ignore », a-t-il cependant admis, « mais nous voulons y aller, et nous voulons voir ce qui se passe. » Car, fondamentalement, a-t-il ajouté, il s’agit que tout cela « ne soit plus de la science-fiction, mais qu’un jour la science-fiction devienne réalité scientifique ».
Il y aurait beaucoup à dire sur ces propos, tenus dans le cadre de la tournée politique « Arsenal of Freedom » (l’arsenal de la liberté) de Pete Hegseth, le secrétaire à la Défense des États-Unis. L’intervention d’Elon Musk visait à préparer le terrain pour le discours à venir, en faisant une transition avec la Space Force, la branche spatiale des forces armées américaines.
Faut-il y accorder autant d’importance ? On pourrait penser que ce ne sont que des paroles en l’air, destinées à faire rêver l’auditoire, que tout cela est finalement anecdotique. Ce serait oublier un peu vite que cela s’inscrit aussi dans un narratif de grande puissance spatiale — ce qu’a fait remarquer l’Institut français des relations internationales (IFRI).
Sauf qu’on ne s’affranchit pas comme cela des lois de la physique.
« Tous les calculs sont refroidissants pour les rêves »
Ce rappel au réel a été justement fait sur X par le physicien et philosophe des sciences Étienne Klein, en s’attardant particulièrement sur la notion de voyage hors du Système solaire : « M. Musk se garde là de nous donner des chiffres, et pour cause : l’étoile la plus proche du Soleil étant à 4,2 années-lumière, tous les calculs sont refroidissants pour les rêves. »
« Par exemple, si nous allions vers elle à la vitesse d’un avion, on mettrait 4,57 millions d’années à l’atteindre. Même à la vitesse délirante de 61 000 km/h, celle de Voyager, il faudrait la bagatelle de 70 000 ans… En fait, si l’on ne tient pas compte de la physique, tromper les gens est à la portée de tout le monde », a-t-il taclé, cinglant.

L’exemple de Proxima Centauri ne vient pas de nulle part. C’est l’étoile la plus proche du Système solaire et ce serait vraisemblablement vers elle que la première mission d’exploration irait — car on y trouve aussi l’exoplanète la plus proche de la Terre, Proxima Centauri b. Par ailleurs, Elon Musk a déjà dit que c’était « quasi la porte à côté » en juin 2023.
Pourtant, qualifier de « voisinage » ces 4,24 années-lumière est une vue de l’esprit. Si cette distance est effectivement dérisoire à l’échelle de la galaxie, dont le diamètre avoisine les 100 000 années-lumière, elle constitue un gouffre infranchissable pour une espèce biologique comme la nôtre, et cela, pour un horizon relativement lointain.
Car, comme le souligne Étienne Klein, les ordres de grandeur sont têtus : la lumière elle-même, filant à près de 300 000 km/s dans le vide, met plus de quatre ans à faire le trajet. En comparaison, l’humanité est condamnée à se traîner. Même en écartant la sonde Voyager pour voir ce que nous faisons de mieux aujourd’hui, le constat reste implacable.
La meilleure vitesse atteinte à ce jour ? 0,064 % de la vitesse de la lumière
L’objet le plus rapide jamais construit par l’homme, la sonde solaire Parker de la Nasa, atteint des pointes de 692 000 km/h (environ 192 km/s) grâce à la fronde gravitationnelle du Soleil. C’est une prouesse d’ingénierie et de mécanique céleste, mais cela ne représente que 0,064 % de la vitesse de la lumière. Même à cette allure extrême, le voyage durerait 6 600 ans.
Cependant, ce record est un trompe-l’œil. Cette vitesse vertigineuse n’est atteinte qu’au moment où la sonde frôle le Soleil. Dès qu’elle s’en éloigne, elle ralentit inéluctablement, rappelée par la gravité de notre étoile. Pour un voyage interstellaire, où il faut s’arracher définitivement à cette attraction, la vitesse réelle maintenue serait bien inférieure.
Sauf à imaginer une technique de cryogénisation efficace de l’équipage sur plus de six millénaires, il faudrait surtout que 220 générations d’astronautes se succèdent — c’est-à-dire qu’elles naissent, vivent et meurent dans le même vaisseau. Or, il est déjà délicat à ce stade d’envisager des périples qui s’étendent au-delà de quelques mois.

Pour que la vision esquissée par Elon Musk quitte le domaine du fantasme pour revenir dans le monde réel, il faudrait accélérer drastiquement. Avec 1 % de la vitesse de la lumière, on réduirait le temps de voyage à quelques siècles — ce qui constitue toujours un mur conceptuel et biologique. Et même avec ce modeste 1 %, les défis paraissent insolubles.
Comme le relevait l’astronome Chris Impey, l’énergie cinétique requise croît de manière exponentielle. Pour propulser une masse aussi ridicule qu’un être humain de 50 kg à 1 % de la vitesse de la lumière, il faudrait 200 000 milliards de joules. C’est l’équivalent de la consommation électrique de deux millions d’Américains en une journée.
Et ce calcul astronomique ne concerne qu’un aller simple sans freinage, en passant devant l’étoile en coup de vent. Pour s’arrêter, se mettre en orbite et explorer le système visé comme le promet Elon Musk, il faut dépenser la même quantité d’énergie pour freiner. La facture énergétique double instantanément.
Sauf qu’on ne veut pas envoyer qu’un ado de 50 kg : il faut qu’il dispose tout autour de lui d’un vaisseau pesant des milliers de tonnes, de façon à accueillir tout le nécessaire à une telle odyssée — matériel, énergie, vivres, pièces de rechange, et même toute une société de centaines ou de milliers d’individus pour perpétuer l’espèce.
On se heurte ici à une aberration physique : avec l’approche et les technologies actuelles, les calculs suggèrent des besoins en énergie qui dépassent ce que produit globalement toute l’humanité. Le vaisseau de type Star Trek dont parle Elon Musk ici risque fort de rester un bon moment au (spatio-)port et de ne jamais lever l’ancre.

Un voyage interstellaire dangereux à haute vitesse
Si cette mise en perspective avec les chiffres de distance, de temps et d’énergie suffit à doucher l’enthousiasme, l’analyse révèle d’autres obstacles encore plus redoutables que l’entrepreneur milliardaire passe sous silence lors de ses prises de parole. Un exemple parmi d’autres : la dangerosité du trajet.
À de telles vitesses, le vide n’est plus vide. Le milieu interstellaire devient un vrai champ de mines. À la vélocité dont on parle, la moindre poussière cosmique percutée libère une énergie cinétique équivalente à celle d’une bombe. On le constate déjà sur des satellites autour de la Terre, avec des allures plus modestes.
Il faut donc installer un bouclier ou un champ de force pour sécuriser le vaisseau, et éviter sa pulvérisation ou une grave avarie. Il faut également prévoir une autre protection pour les humains à bord, car les organismes biologiques tolèrent mal les rayons cosmiques (et c’est un euphémisme) — qu’on a la chance d’éviter grâce au champ magnétique de la Terre et à l’héliosphère.
Pour survivre à un voyage de plusieurs décennies, voire de siècles, il faudrait envelopper le vaisseau d’un blindage riche en hydrogène (comme de l’eau ou des polymères) de plusieurs mètres d’épaisseur. Mécaniquement, la structure serait considérablement alourdie et cela nous ramène à la case départ : le souci de l’énergie requise pour déplacer une telle masse.
Des rêves limités au Système solaire ?
Il n’est pas anormal de chercher à inspirer l’humanité — à l’image du fameux discours de John Fitzgerald Kennedy : « We choose to go to the Moon. » Mais il est plus raisonnable de viser des défis technologiques concevables. Ce que sont un retour sur la Lune, une conquête de Mars ou, éventuellement, une exploration dans le Système solaire.
Mais ramener des impossibilités physiques au simple rang de difficultés techniques relève de la pensée magique. Comme le laisse entendre Étienne Klein, les chiffres suggèrent plutôt une humanité qui risque d’être confinée pour un très long moment à l’intérieur de son Système solaire. Et pour la plupart des humains, le confinement sera même limité à la seule Terre.
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