Nous sommes déjà allés sur la Lune à plusieurs reprises, alors pourquoi commencer ce programme Artémis à vide ?  La Nasa a beau avoir emmagasiné beaucoup d’expérience en 60 ans, le vol habité reste une entreprise à risque, où personne n’a envie de vivre la moindre erreur.

Peu après le report du décollage de la mission Artémis I vers la Lune, les réseaux sociaux se sont à nouveau animés autour de discours de désinformation. Une phrase de Thomas Pesquet a été détournée par des complotistes, persuadés que les humains n’ont jamais marché sur la Lune : « Quand je regarde la Lune le soir, ça me fait quand même un petit frisson, parce que ce n’est pas la même chose de se dire, est-ce que c’est humainement possible d’aller là-bas », a déclaré l’astronaute au JT de France 2 le 28 août 2022.

Au milieu des arguments habituels, souvent bien farfelus, il y a peut-être une remarque qui peut sembler intéressante, au premier abord : puisque nous sommes allés sur la Lune dès 1969, et jusqu’en 1972, pourquoi semble-t-il si compliqué d’y retourner ? Ce qui soulève une autre interrogation : pourquoi la première mission du programme Artémis ne partira qu’avec des mannequins, et pas de vrais astronautes ? Autrement dit : pourquoi attendre Artémis II pour avoir des passagers ?

Personne ne veut perdre des vies humaines

« Ça n’a rien à voir avec les missions Apollo, assure Sébastien Barde, sous-directeur Exploitation et Vols habités au CNES, auprès de Numerama. C’est presque comme si l’on repartait de zéro. » Il précise qu’une mission habitée ne se prépare pas du tout de la même manière qu’une opération ordinaire. « Dans ces cas-là, nous ne pouvons pas nous permettre le moindre risque. Personne ne veut perdre des vies humaines. Je pense que la Nasa n’a pas envisagé une seconde de construire une mission habitée dès le premier décollage. »

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Buzz Aldrin sur la Lune. // Source : Flickr/CC/Marc Van Norden

Il est vrai que plusieurs voyages ont déjà été entrepris vers la Lune, avec succès, et à une époque où la technologie n’était pas du tout la même. Non seulement la fusée Space Launch System (SLS) n’a encore jamais quitté le sol, mais en plus, si elle reprend le même type de technologie que les autres lanceurs, elle est beaucoup plus imposante. « Chacun de ses boosters est quasiment aussi grand qu’une fusée Ariane 5, détaille Sébastien Barde. C’est quelque chose de beaucoup plus puissant, on change vraiment de catégorie. »

Le vaisseau Orion, dans lequel voyageront les astronautes, pose un peu moins de problème, puisqu’il n’est pas si différent des capsules Crew Dragon déjà utilisées pour rejoindre la Station spatiale internationale. Mais, il y a tout de même de petites subtilités. Sans compter le fait que, même s’il a déjà volé une fois, c’était en 2014, dans une configuration totalement différente, sans la fusée SLS. Là aussi, le vol d’Artémis I sera quasiment une première pour lui, ce qui encourage encore une fois à pratiquer un vol à vide pour réduire le risque au maximum, le jour où de vrais humains monteront à bord.

« Il y a des points critiques à tester à cette occasion, raconte Sébastien Barde. La connexion entre la capsule et la fusée, la trajectoire, le retour dans l’atmosphère, l’échauffement de la capsule… Certaines données nous sont déjà connues grâce à l’expérience des missions Apollo, mais ce n’est pas suffisant. »

Plus d’expérience implique plus de précautions

Parmi les indices précieux récoltés il y a maintenant plus d’un demi-siècle, se trouve la mesure des radiations. Les précédents voyages vers la Lune nous ont permis de mieux connaître l’intensité des radiations que subiront les astronautes. Le problème, c’est qu’entre-temps, nous avons découvert que ce niveau pouvait largement être dépassé en temps de tempête solaire. En août 1972, soit entre les missions Apollo 16 et 17, une importante éruption solaire a eu lieu, et elle aurait certainement été fatale aux astronautes s’ils avaient été sur la Lune à ce moment-là.

À l’époque, ils ont eu de la chance. Aujourd’hui, alors que le risque est connu, il est impensable de ne pas le prévoir. Les équipes de la Nasa ont ce paramètre en plus à considérer, ce qui rend le voyage forcément un peu plus complexe. D’ailleurs, un des mannequins à bord d’Artémis I aura un appareil pour mesurer le niveau de radiations subi.

Mannequin
Le mannequin à bord d’Artémis I. // Source : Nasa

D’une manière générale, la Nasa a tout intérêt à prendre son temps. Le secteur spatial reste toujours à la merci des décideurs politiques, eux-mêmes très attentifs à l’opinion publique. Si une mission ratée conduit à la mort d’astronautes, il serait très difficile de faire financer la suite du programme. Artémis, dans son ensemble, serait sans aucun doute annulée. Tandis que, si le lancement prévu samedi 3 septembre échoue, ce serait une énorme perte, mais pas fatale. « La Nasa insiste sur la difficulté de l’opération, précise Sébastien Barde. Et, c’est vrai, c’est extrêmement difficile de faire voler cette fusée ! Toute la mission représente un véritable challenge. Mais, en même temps, c’est un moyen de préparer la population à un possible échec. La barre est haute, un ratage peut être acceptable. »

En plus, le contexte n’est pas du tout le même que pendant les missions Apollo. À l’époque, les Américains voulaient absolument distancer les Soviétiques dans la course à l’espace. Si aujourd’hui, il existe bien une rivalité avec la Chine, la Nasa reste seule en tête et peut se permettre de tout faire tranquillement, sans urgence. Oui, envoyer un humain sur la Lune est plus facile aujourd’hui qu’avec la technologie d’il y a 60 ans. Pourtant, cela reste une opération complexe, et quand des vies humaines sont en jeu, aucun risque n’est acceptable.