L'idée populaire que les smartphones viennent de la Silicon Valley est non seulement fausse mais elle occulte en plus une réalité déterminante pour comprendre le marché de la mobilité : le seul smartphone américain ayant survécu aux dix dernières années est l'iPhone. Avec Essential, la vallée tente de faire du hardware son nouveau combat... perdu d'avance ?

Jusqu’aux premiers éléments tangibles dévoilés ce mardi, le projet Essential d’Andy Rubin provoquait une curiosité un peu narquoise. Sur la forme, l’idée d’un smartphone réalisé par un des co-fondateurs d’Android — ayant vécu mille vies informatiques et entouré de petits génies savamment sélectionnés par Rubin dans toutes les boites de la vallée — avait bien l’ombre d’une promesse.

Néanmoins, le marché nous a trop souvent montré que ce type de projet était voué à échouer pour que nous ne nous méfions pas. Trop technique, trop niche et trop éloigné des telco, les smartphones utopiques de la baie ne font généralement pas long feu.

andy rubin
Andy Rubin, ex Googler

En somme, la Silicon Valley ne sait pas faire des smartphones, la seule exception confirmant la règle étant l’iPhone. Or le succès de l’idée géniale de Jobs était largement dû à un marché balbutiant et aux reins solides de sa firme, pouvant assurer des premières ventes décevantes, sans renoncer. Ce n’est pas le cas de tous ceux qui se sont lancés depuis dans l’aventure hardware. Nous n’allons pas faire une liste exhaustive des échecs de la baie en matière de smartphone mais les quinze dernières années en compte une poignée.

Les échecs répétitifs de la Vallée

Le dernier échec, si l’on repense aux espoirs soulevés avant sa commercialisation, reste le Robin de Nextbit. La compagnie san franciscaine fondée par des anciens de HTC et de Motorola promettait un smartphone révolutionnaire, au design d’avant-garde et avec une attention portée au software — l’atout de la vallée. Avant de finir bradé sur Amazon en dessous des 200 € (pour un smartphone commercialisé à 400 €), le Robin a un peu surpris la presse, enthousiasmé une niche et disparu dans l’indifférence générale.

nextbit robin
Robin par Nextbit

Mauvais produit ? Pas nécessairement pour Ulrich Rozier qui avait suivi, pour FrAndroid, de très près la commercialisation du Robin. Il se souvient : « Nextbit était un projet ambitieux et surprenant : combiner le stockage du téléphone avec du stockage dans le cloud. Une idée excellente, mais elle n’a pas convaincu. » Tout en précisant que le ver était dans le fruit dès l’origine : « Nextbit essayait de régler un vrai problème, mais au-delà de cet aspect, le Robin n’avait pas un hardware excitant, ce qui était un problème quand on veut séduire les early adopters.  » Or sans une niche enthousiaste, les smartphones californiens ne peuvent s’introduire dans le marché et encore moins convaincre les telcos de leur faire confiance.

Et comment ne pas également parler de l’épique défaite de Microsoft ? Le mélange scandinavo-californien porté par le rachat de Nokia et la création d’une marque propre a terminé sa course dans les oubliettes du marché (en tombant, d’année en année comme un boxeur en fin de carrière, sous la barre des 3 % de parts de marché avant de s’effondrer tout à fait).

Lumia 520

Un échec  du hardware et du software :  malgré quelques bons modèles et une fluidité qui fait encore rougir Android, Windows Phone était un épouvantail pour le consommateur néophyte et aucune évolution hardware significative n’a permis à Microsoft de remporter un seul round face aux Asiatiques et à Apple. Lorsque l’on interroge Cassim Ketfi, expert ès Microsoft de notre rédaction, les exemples lui manquent pour trouver la moindre évolution hardware portée par la firme de Redmond sur les mobiles — en excluant de facto les brevets achetés à Nokia.

HP a précédé les deux sociétés avec son rachat de Palm, une marque que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, elle qui s’est éteinte en 2014. Démembrée et revendue en pièces détachées à divers groupes asiatiques depuis, le groupe américain avait ouvert le bal des échecs des caciques de la vallée face aux smartphones.

Palm Pre 2

La mondialisation serait-elle le sujet ?

Ulrich Rozier esquisse le problème fondamental de la vallée en résumant : « Le hardware, c’est désormais en Chine. Il y a donc des milliers de kilomètres qui séparent les deux régions. Les Américains ont perdu la main, le savoir et les compétences.  » Et en effet, dans sa maladresse habituelle, le président américain s’interrogeait à voix haute : mais pourquoi donc ces damn computers sont-ils construits en Asie ?

Une brève introduction théorique à l’économie mondialisée aurait permis à chacun de répondre qu’une industrie transnationale est forcément amenée à éparpiller ses spécialisations entre différents territoires. L’idée n’est pas neuve et remonte à Adam Smith et sa Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776) mais demeure immuablement actuelle, surtout dans l’informatique. 

Mais alors, la vallée n’a-t-elle donc plus rien à offrir côté hardware ?

Le pari de Rubin est de répondre par l’affirmative à la question, en s’appuyant sur des arguments que l’on peut entendre : la Californie fournit aujourd’hui des spécialisations très fortes sur certains nouveaux produits. On pense justement aux technologies d’images à 360°, la santé ou encore ce que l’on va appeler le hardware as a service : super processeurs pour les IA, les données et les serveurs — Intel et Nvidia sont des Américains, Tesla également.

C’est une partie des arguments d’Essential qui promet avoir travaillé avec des surdoués en la matière. La fiche technique du premier smartphone que l’on découvre le 30 mai a de quoi faire saliver et confirmer les propos de l’entrepreneur puisqu’elle détaille des atouts hardware venus d’Asie : l’écran borderless (merci la Corée), le Qualcomm Snapdragon 835 et sa gravure en 10 nm (merci Samsung et les ingénieurs coréens qui ont fait le travail pour l’Américain), le double capteur couleur / noir et blanc (coucou Huawei), la modularité par aimant (Lenovo did it first), mais également des produits californiens : on pense aux différents capteurs et à la caméra 360°.

Toutefois, là où les californiens restent imbattables, Essential semble pertinent : en somme, sur la conceptualisation des technologies d’avenir et la création d’une expérience cohérente à portée de débutants. Son concept mi-modulaire, mi-durable et sans écosystème fermé est un bon brouillon pour répondre aux besoins immédiats du consommateur et surtout de l’early adopter.

Enfin ajoutons que le kairos jouera beaucoup sur la réussite de Rubin : souvenons-nous qu’avec une idée proche les Chinois de OnePlus ont créé, en un an, une marque d’envergure vendant des flagships comme des petits pains sur les marchés internationaux.

Si l’on remonte à l’année du succès du OnePlus One, on remarque qu’il était alors le remplaçant parfait d’une gamme regrettée par tous les technophiles amis du bugdroid : les Nexus 4 et 5 et leurs prix serrés.

Alors que Google abandonne le marché moyen gamme et son concept de mobile sans compromis technique qui était apprécié pour la logique californienne du soft qui épouse le hardware, OnePlus dévoile ce qui aurait du être le Nexus 5S. Sans trahir la promesse de Google d’un OS pur, les Chinois font du californien.

Essential réitère cette promesse et s’adresse à ces utilisateurs qui ne se sont pas retrouvés dans le Pixel de l’an passé. Mais avec son prix exigeant (700 €) le smartphone de Rubin sera soumis aux soubresauts de Mountain View, si la firme dévoile un excellent Pixel 2, accessible et séduisant, nous ne donnons pas chère de la peau de l’Essential Phone.

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