Le premier numéro d’une nouvelle série Marvel, X-Men Gold, a fait polémique pour le message politico-religieux qui y est diffusé par Ardian Syaf, son dessinateur indonésien. L'occasion de revenir sur la gestion de crise récente de Marvel, qui fait bien souvent dans le rétropédalage.

Les comics publiés aux États-Unis ont toujours été scrutés avec une grande attention. Déjà, au cours puis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, certains auteurs ont été réprimandés pour leurs prises de position jugées trop proches du régime communiste, alors que Captain America décollait une droite à Hitler dès 1941 en faveur de la propagande américaine.

Des associations de parents ont poussé à la création du Comics Code Authority, en vigueur de 1954 jusqu’en 2001. Depuis, Marvel ainsi que les autres éditeurs de BD américaine se sont séparés de cette institution et préfèrent gérer cette vérification en interne.

Mais maintenant que la Maison des idées est au centre de toutes les attentions, forte d’une branche cinéma surpuissante à Hollywood comme de déclinaisons en séries télé, différentes polémiques récentes ont souligné des tabous et points sensibles des mœurs américaines. Nées des réseaux sociaux et ayant donné lieu à de grands débats, ces réflexions sont des témoins de notre époque et de l’évolution du lectorat. Et comme le comics est une littérature de représentation populaire et morale, elle a le devoir de s’attacher à son temps. Marvel, bien souvent, est adepte du rétropédalage.

Couverture du premier numéro d’X-Men Gold, par Adrian Syaf

Les références religieuses d’Ardian Syaf dans X-Men Gold

Dernière polémique en date : le premier numéro d’une toute nouvelle série X-Men, participant d’une relance des aventures de ses super-héros marginaux, avec deux équipe, un Blue et un Gold. Cette dernière a été confié au scénariste Marc Guggenheim et au dessinateur Ardian Syaf. Elle met en scène une équipe de vieux mutants bien connus des services : Tornade, Colosseus, Diablo, Old Man Logan, Rachel Grey et enfin le leader (pour la première fois) Kitty Pryde.

Les X-Men, dès leur création par Stan Lee et Jack Kirby, ont toujours été le porte-étendard des minorités ethniques aux USA et de leur traitement par le gouvernement, afin d’apporter un message de tolérance et d’acceptation. Seulement, si le symbole n’a jamais été remis en question depuis plus de 50 ans, ce nouveau numéro de la licence contient un propos inattendu sur la question. C’est le dessinateur Ardian Syaf, indonésien d’origine et musulman de religion, qui s’est permis, au détour de deux planches, de glisser des références discrètes à l’actualité politique de son pays. Et autant dire que le message a du mal à passer.

Une double-page de X-Men Gold #1, dessinée par Adrian Syaf

En effet, lorsque Kitty Pryde se retrouve face une foule de new-yorkais mécontents, on peut voir sur une façade le chiffre 212 ainsi qu’un t-shirt arborant celui de 51. Le premier fait référence à une manifestation du 2 décembre 2016 à Jakarta, où 200 000 personnes se sont réunies pour protester contre le gouverneur catholique Basuki Tjahaja Purnama. Le second, que l’on retrouve également sur le maillot de Collosseus (« QS 5:51 » pour « Quran Surah ») fait quant à lui référence à un passage du Coran dont la traduction fait elle-même débat, l’une d’entre elle l’expliquant comme une interdiction d’avoir comme alliés des hommes chrétiens ou juifs. Le découpage du mot « jewelry » (« bijouterie ») en « jew » (« juif ») juste à côté du personnage de Kitty Pryde, de confession juive, a également été relevé par plus d’un lecteur.

Un message qui apparaît pour ses critiques comme bien éloigné de la tolérance prônée par les X-Men depuis leur création. Face au tollé, Marvel s’est fendu d’un communiqué annonçant que « ces références implicites ne reflètent pas le point de vue de l’auteur, des éditeurs ou de qui que ce soit d’autre […] Ce dessin sera retiré des prochaines éditions, de la version numérique ainsi que des versions reliées, et des sanctions disciplinaires vont être prises ».

Depuis, l’artiste a publié un message sur sa page Facebook (supprimée depuis) pour présenter ses excuses, justifiant qu’il considère ces chiffres comme un message de justice et de paix auprès d’Allah, tout en annonçant la fin de sa carrière.

Couverture de Secret Empire #0, dessinée par Mark Brooks

Le Captain America néo-nazi de Nick Spencer

C’est la grosse polémique de ces derniers mois, et elle ne risque pas de s’arrêter. Le scénariste Nick Spencer, arrivé au début de l’année 2016 aux commandes de la série Captain America, a attendu seulement quelques numéros pour choquer ses lecteurs. Mission accomplie en révélant que Steve Rogers n’est en fait, depuis l’origine, qu’un agent double travaillant pour l’Hydra, l’organisation néo-nazie affrontant les États-Unis depuis l’après-guerre.

Une révélation en guise de cliffhanger final d’un numéro, qui a retourné Internet et provoqué un flot d’insultes envers le scénariste comme la maison d’édition. D’autant que cette annonce est tombée en plein milieu d’une campagne électorale des plus tendues aux États-Unis, où Donald Trump trustait l’intérêt médiatique. Il n’en a pas fallu plus pour que certains supporters du futur président y décèlent un parallèle critique avec leur champion, pendant que d’autres lecteurs considéraient que les 75 ans d’existence héroïque du personnage étaient détruits par cette révélation.

La fameuse page polémique où Captain America révèle son allégeance, dessinée par Daniel Acuña

Mais comme souvent, derrière des annonces choc, il vaut mieux lire les pages en question. De nombreuses critiques, plus mesurées, se sont ainsi fait entendre, soulignant certes la facilité d’un tel twist et son opportunisme mais aussi qu’il vaut mieux attendre de découvrir la conclusion de l’arc Secret Empire pour en juger.

Si la polémique ne s’est pas éteinte, Marvel Comics a déjà défendu son scénariste, en niant tout lien ou portée politique à cette série. Quand on sait que son PDG très secret, Isaac Perlmutter, a rencontré Donald Trump, on ne sait pas vraiment à quelle part part critique peut vraiment prétendre Nick Spencer dans son travail. Affaire à suivre en mai prochain, avec le début de Secret Empire.

Comparatif Avant/Après de la couverture d’Invincible Iron Man de Dale Keown

Iron Man nu

C’est une double polémique qui a touché coup sur coup la série Invincible Iron Man l’année dernière. Reprise depuis 2015 par le scénariste Brian Michael Bendis (Daredevil, Avengers), cette nouvelle série met en scène un jeune Tony Stark, plus naïf et lumineux que ses précédentes incarnations au sein de l’univers Marvel, et surtout Riri Williams, une jeune afro-américaine amenée à lui succéder sous l’armure. Comme à son habitude, Marvel Comics n’a pas hésité à proposer de multiples couvertures pour promouvoir ses sorties… Malheureusement, deux d’entre elles ont relativement déplu.

La première est une variante cover originalement prévue pour le numéro 11 de la série. Dessinée par le légendaire Dale Keown (The Incredible Hulk), cette couverture dévoile un Stark en train de mettre son armure, tout en laissant échapper un bout de torse musclé ainsi qu’un téton. Il n’en a pas fallu plus pour scandaliser une partie du lectorat, et pousser Marvel à demander à son artiste de revoir sa copie et de lui enfiler un haut moulant noir pour ne laisser passer aucun centimètre de torse visible.

Un changement graphique, ainsi qu’éditorial, puisque cette couverture à l’origine « alternative » est devenue la principale du numéro 14. Rien de bien méchant donc, mais un incident assez révélateur de la volonté de Marvel de préserver la pudeur d’une partie de son public.

Marvel a de nouveau reculé avec la relance de cette même série Invincible Iron Man quelques mois plus tard, pour la couverture qui dévoilait cette fois le personnage adolescent de Riri Williams. Un travail signé de J. Scott Campbell.

Sollicité par un comic-shop — indépendamment de la maison mère —, Campbell s’est inspiré du design original diffusé par Marvel pour dessiner cette nouvelle héroïne. Seulement, une partie du public lui a reproché une sexualisation de l’adolescente, appuyée par le fait que son nombril était apparent, un élément jugé scandaleux par certains au vu du jeune âge de l’adolescente de 15 ans.

Des voix se sont élevées, poussant Marvel à intervenir, alors que le dessinateur se défendait sur Twitter de toute mauvaise interprétation de son travail. Finalement, la couverture sortira bel et bien, mais avec une Riri en armure.

Milo Manara, Frank Cho et Spider-Woman

Question hyper-sexualisation, Milo Manara et Frank Cho savent de quoi ils parlent. Les deux artistes, respectivement connus pour leurs représentations très sensuelles (pour le premier), musclées (pour le second) et aux poses plus que suggestives, ont connu de nombreuses polémiques, avant d’être concernés dans une seule et même affaire.

Tout commence avec la sortie d’une nouvelle série Spider-Woman appelant, comme d’habitude chez Marvel, de nombreuses couvertures alternatives pour promouvoir le titre. Parmi celles prévues, une signée du dessinateur et peintre italien Manara. Connu et reconnu pour ses œuvres érotiques publiées en europe, il a également signé un Graphic Novel consacré aux personnages féminins des X-Men, coincées sur une île déserte le temps d’une cinquantaine de pages. Mais aussi sexy soit cette histoire, scénarisée par une grande plume maison comme Chris Claremont, elle n’a pas fait autant de bruit que cette couverture variante.

Parodie de la couverture de Milo Manara, par le dessinateur Frank Cho

En effet, le travail rendu met en scène l’héroïne dans une position assez surprenante, soulignant des formes atypiques, le tout pour une image dominée et ultra-sexualisée d’un personnage qui n’en demandait pas tant.

Connaissant le style de l’artiste, il était difficile de ne pas s’attendre à ce type de représentation, mais force est de constater que l’Italien à quelque peu forcé le trait, laissant imaginer une héroïne complètement nue en dessous d’un costume très léger. La couverture a provoqué un tollé, mais à l’époque, Marvel et l’artiste n’y ont vu aucun problème, estimant même que ce travail était « le moins sexy de son auteur ». Quand on voit l’original, difficile d’y croire…

Le dessinateur Frank Cho est monté au créneau pour défendre l’artiste et dénoncer ce qu’il décrivait comme un véritable acharnement couplé à une volonté de censure. Il en a même testé les limites, en réalisant plusieurs hommages à ce dessin (et cette pose) en dédicace. L’artiste partage sa vision de la femme avec Manara et défend également une liberté totale de création — qu’importe que la société ait évolué autour de lui, vers moins de discrimination.

Pour le remercier, Milo Manara a récidivé, et quelque peu aggravé son cas, reprenant l’idée de sa couverture mais vue d’un tout autre angle, encore plus tendancieux et sexualisé. La polémique s’est alors déchaînée sur les deux artistes, critiqués pour leur représentation de la femme et l’idée de soumission totale qu’ils continuent à véhiculer.

Logo du Comics Code Authority

Si chacune de ces polémiques a connu une résonance diverse dans les médias traditionnels ou sociaux, elles rendent toutes compte, en tout cas, de l’extrême prudence de Marvel vis-à-vis de son premier public : le lectorat américain.

L’éditeur n’hésite pas à réagir et à faire machine arrière lorsqu’un élément est considéré comme un « dérapage » de dessinateur ou de scénariste. La prochaine étape serait, peut-être, de donner des lignes directrices claires aux dessinateurs — un signe qui montrerait que Marvel évolue dans notre société et n’est pas à la traîne.

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