Officiellement, c'est une « pause ». Instagram a suspendu ses travaux autour de sa version pour les enfants de 10 à 12 ans. Le réseau social fait savoir qu'il n'abandonne pas pour autant son idée. Il reviendra à la charge, avec des modifications, mais semble considérer que ce n'est au fond qu'un problème de pédagogie.

Une « pause » dans son programme, pas un arrêt définitif. Voilà comment la direction du réseau social Instagram a présenté , lundi 27 septembre, la situation de son projet pour les enfants. Baptisé Instagram Kids, il devait permettre aux mineurs de moins de 13 ans d’avoir un équivalent au site communautaire spécialisé dans le partage de photos, mais cloisonné et adapté à leur âge

« Nous mettons en pause Instagram Kids. C’était une décision difficile. Je pense toujours que construire cette expérience est la bonne chose à faire, mais nous voulons prendre plus de temps pour parler avec les parents et les experts travaillant sur la façon de bien faire les choses », a déclaré sur Twitter Adam Mosseri, le patron d’Instagram. Son message est accompagné d’une vidéo qui plaide toujours en faveur du projet.

Sur le papier, Instagram Kids devait s’adresser aux enfants âgés de 10 à 12 ans et inclure des contrôles parentaux pour maîtriser leurs activités. Par exemple, la plateforme devait permettre de surveiller le temps passé sur le site, la liste des comptes qu’ils ont le droit de suivre ou encore à quelles personnes ils peuvent parler. Instagram Kids devait en outre ne pas afficher la moindre publicité.

Source : Nino Barbey pour Numerama

Aux États-Unis, il est en principe interdire de s’inscrire sur les réseaux sociaux en dessous de l’âge de 13 ans. C’est la conséquence d’une loi, la COPPA (Children’s Online Privacy Protection Act), qui interdit depuis 1998 la collecte de données ou le ciblage d’individus qui se trouvent sous cette tranche d’âge. Cela dit, un réseau social qui se conforme pleinement à la loi COPPA peut s’adresser à ces enfants.

La suspension d’Instagram Kids survient alors qu’a été publié mi-septembre un long article du Wall Street Journal dévoilant des documents internes et confidentiels de Facebook, la maison-mère d’Instagram. Il apparaît que le réseau social sait qu’il est nocif pour une partie des jeunes, notamment des jeunes femmes. En outre, des adolescents considèrent qu’Instagram est une source de mal-être.

Avec ces révélations dans la presse sur ce que savent vraiment Facebook et Instagram de l’impact défavorable de leurs services sur une partie de la jeunesse, le projet d’un Instagram pour enfants est devenu très difficilement défendable. Tout le discours du réseau social sur la nécessité de mieux protéger les mineurs a été télescopé par cette enquête.

Un problème de pédagogie ?

Dans un billet de blog plus développé, Adam Mosseri suggère que le conflit est plus un problème de pédagogie sur les intentions d’Instagram, qu’un souci sur la nature même du projet. Ainsi, le patron du site explique que cette pause sera l’occasion de « travailler avec les parents, les experts et les décideurs politiques afin de démontrer la valeur et la nécessité de ce produit. »

Parmi les arguments avancés par la plateforme, il y a celui des pratiques : les enfants ont des smartphones de plus en plus tôt, accèdent à Internet de plus en plus tôt et socialisent en ligne de plus en plus tôt. En théorie, Instagram est interdit aux moins de 13 ans. Mais il n’y a aucun contrôle réel de l’âge : il suffit de mentir pour berner le site web. Sauf que les enfants s’inscrivent alors sur la version « adulte ».

Cette présence de mineurs sur Instagram a conduit la plateforme à développer des outils spécifiques. Par exemple, le site interdit aux adultes d’écrire en privé aux mineurs qui ne les suivent pas. Il est aussi possible de cacher le compteur de « likes » pour ne plus se soucier du succès de ses publications. Les publicités ont aussi été modifiées pour éviter le ciblage.

enfant jeune smartphone selfie
« Lâchez vos likes les kiddos ! », était en train d’écrire Théophane, bien décidé à percer en tant qu’influenceur des bacs à sable. // Source : Nenad Stojkovic

Depuis que l’existence du projet Instagram Kids a été révélée dans la presse en mars, il y a eu une grosse levée de boucliers outre-Atlantique. En avril, une coalition d’experts et d’organisations a prié Facebook de laisser tomber, en pointant les dégâts que cela risquait de provoquer chez des jeunes gens qui ne sont pas encore prêts à certaines interactions en ligne.

La coalition a interpellé Mark Zuckerberg pour qu’il traduise en actes les préoccupations qu’il affiche à l’égard des mineurs, en renonçant à ce projet. « L’accent mis par Instagram sur le partage de photos et l’apparence idéalisée rend la plateforme particulièrement inadaptée aux enfants qui sont au milieu d’étapes cruciales du développement du sens de soi  », a-t-elle écrit.

La pression était montée d’un cran en mai, avec la lettre ouverte signée par 44 procureurs généraux des États-Unis, reprochant au réseau social de ne pas répondre à un besoin, mais d’en créer un. Et d’ajouter que « l’utilisation des médias sociaux peut être préjudiciable à la santé et au bien-être des enfants, qui ne sont pas équipés pour relever les défis liés à la possession d’un compte de réseau social. »

Toutes ces critiques n’avaient pas fait dévier Facebook et Instagram de leur trajectoire, en tout cas publiquement. Plusieurs mesures complémentaires avaient toutefois été dévoilées au fil de ces derniers mois, comme le fait que les comptes Instagram créés par des ados sont dorénavant réglés en affichage privé par défaut. La publication de l’enquête du Wall Street Journal semble avoir été décisive.

Il reste maintenant à voir quand et comment Instagram entend relancer son projet. On imagine à un moment plus propice, lorsque la fenêtre ouverte par le journal américain sera refermée. D’ici là, le site promet des annonces à venir, sans plus de précision. Ce sera aussi l’occasion pour le site de revenir sur son projet et d’essayer de mieux l’expliquer. Comme s’il s’agissait juste d’une mauvaise compréhension.

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