Le commentaire est arrivé en toute fin d’audition, après une heure et demie d’échange avec les députés. Interrogé à l’occasion de l’actualisation de la loi de programmation militaire, le général d’armée aérienne Jérôme Bellanger a livré le 14 avril 2026 une vision pessimiste de la situation spatiale, avec, à l’entendre, une militarisation et même une arsenalisation croissantes.
« Sur la militarisation de l’espace, je pense que les négociations sont au point mort. L’espace s’est militarisé, s’est réellement militarisé », a-t-il réagi à une question d’un parlementaire siégeant au sein de la commission de la défense nationale et des forces armées. « On le voit tous les jours », a-t-il poursuivi, en particulier du côté des Russes.
Le chef d’état-major de l’armée de l’Air, dont les missions ont été étendues en 2019 à l’environnement extra-atmosphérique, a listé ainsi les menaces variées qui ont été progressivement acheminées dans l’espace : des engins qui patrouillent et qui guettent l’activité d’autres satellites, des brouilleurs, des lasers, pour entraver les communications ou aveugler les capteurs.
« Je peux vous dire que là-haut, c’est véritablement une guerre spatiale », a assuré le général Jérôme Bellanger. L’intéressé a notamment mentionné le cas des « satellites russes poupées gigognes », c’est-à-dire des satellites qui cachent en leur sein un autre satellite secret, qui n’est libéré qu’au moment où le satellite principal est dans l’espace.
Organiser la riposte française en orbite
Face au constat d’une escalade jugée « inexorable » par le militaire, l’Armée de l’Air et de l’Espace n’entend évidemment pas rester spectatrice de ces manœuvres inamicales, pour ne pas dire agressives et hostiles. Devant les membres de la représentation nationale, le général Bellanger a présenté les grandes lignes de la riposte capacitaire de la France.
Premier axe d’effort : la capacité d’action et de protection en orbite. Plutôt que d’attendre un horizon lointain pour déployer un système lourd et figé, au-delà de 2030, Paris a fait le choix d’une approche « incrémentale » avec le programme Égide (Engin géodérivant d’intervention et de découragement), de façon à avoir d’emblée du concret.



La première brique repose sur l’envoi des patrouilleurs de la mission Yoda (Yeux en Orbite pour un Démonstrateur Agile). L’objectif assumé n’est pas seulement de tester des technologies, mais bien de « former nos personnels à l’action dans l’espace et de faire des opérations », a précisé le haut gradé, avant une montée en gamme prévue avec Égide 1.
Un deuxième sujet important est l’anticipation face aux nouvelles frappes en profondeur, permises par l’essor des missiles balistiques et hypersoniques. C’est le cœur du projet franco-allemand d’alerte avancée JEWEL (Joint Early Warning for a European Lookout), afin de les détecter au plus tôt et ainsi les intercepter aussi loin que possible du territoire européen.
Une enveloppe de 600 millions d’euros est prévue d’ici 2030 rien que pour le segment spatial, a souligné le général. JEWEL combinera des satellites géostationnaires, des radars trans-horizons positionnés au sol ainsi que des véhicules équipés de capteurs spécifiques. « Oui, ça ne va pas assez vite », a concédé le militaire, « mais j’y crois vraiment. »
Le défi crucial de la connectivité et de l’accès à l’espace
Mais pour le chef d’état-major, le nerf de la guerre reste la maîtrise de la donnée et la connectivité spatiale, cibles prioritaires en cas de conflit de haute intensité. Dans un scénario où les liaisons spatiales souveraines (comme la constellation Syracuse) seraient brouillées ou neutralisées, la France élabore une parade à base « d’hybridation ».
En attendant la constellation IRIS², dont le général craint le glissement du calendrier après 2030, le pays s’appuie sur des constellations civiles en orbite basse, telles OneWeb. Une nécessité pour garantir les débits, la faible latence et la couverture mondiale qu’exigera le combat collaboratif, pour faire dialoguer le Rafale F5 et ses drones accompagnateurs.
Reste une dernière équation, et non des moindres, pour concrétiser ces ambitions : l’accès physique à l’espace.
Si l’armée a pu s’appuyer historiquement sur ArianeGroup, dont le carnet de commandes est aujourd’hui bien rempli, le général Bellanger garde un œil attentif sur le New Space tricolore. Face à la nécessité de placer rapidement ou de remplacer un satellite, les micro-lanceurs conçus par des startups, à l’image du projet Maia, constitueront un appui bientôt indispensable.
Une militarisation qui s’apparente plutôt à une arsenalisation aujourd’hui
Si cette audition a permis de mettre en lumière les plans de la France pour faire face à cette militarisation grandissante du milieu extra-atmosphérique, sans doute serait-il plus juste de parler d’une arsenalisation pour décrire les phénomènes en cours. Car si le général a pris le terme de « militarisation » dans son propos, on est déjà à l’étape suivante.
Ces deux concepts recouvrent en effet des réalités chronologiques et conceptuelles distinctes.
La militarisation de l’espace est un phénomène ancien, qui remonte aux origines de la conquête spatiale. Cela désigne l’emploi passif de l’orbite pour appuyer les opérations au sol (satellites d’observation, de positionnement ou de télécommunications). Cela permet par exemple de diriger un missile ou de permettre aux militaires d’échanger des ordres.

L’arsenalisation, en revanche, marque un tournant plus récent. Elle qualifie le déploiement actif d’armements capables de détruire ou de dégrader d’autres systèmes, qu’il s’agisse de tirs de missiles antisatellites depuis la Terre ou d’armes placées directement en orbite. Les démonstrations dans ce domaine tendent à se multiplier.
D’ailleurs, l’armée française a déjà intégré cette donne dans ses scénarios de haute intensité. Preuve que l’orbite terrestre n’est plus un sanctuaire, mais le nouveau point de départ des hostilités : « Demain, la guerre commencera dans l’espace », a d’ailleurs prévenu le chef d’état-major. Et de rappeler, en guise d’avertissement :
« Quand on a fait l’exercice Orion, on a commencé par neutraliser des satellites. Cette dépendance à l’espace jouera un rôle décisif sur la suite de la manœuvre interarmées. »
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