Face à la multiplication des drones en mer, la Marine nationale adapte l’arsenal de ses frégates en urgence. Entre brouilleurs numériques, futures armes à énergie dirigée et innovation express, le chef d’état-major a dévoilé sa stratégie technologique pour blinder les navires de la flotte française.

Comment transformer une marine militaire pour qu’elle soit pleinement parée à faire face à la menace des drones ? Voilà bien la question qui occupe tous les états-majors depuis 2022 avec l’offensive généralisée de la Russie en Ukraine. Une problématique à laquelle n’échappe pas la Marine nationale, comme l’a rappelé l’amiral Nicolas Vaujour.

Le patron de la flotte française était reçu le jeudi 9 avril par la commission de la défense nationale et des forces armées, à l’Assemblée nationale, dans le cadre des discussions sur l’actualisation de la loi de programmation militaire LPM. À cette occasion, il a détaillé les diverses solutions retenues par la Marine jusqu’à présent, à différents étages.

Car les frégates françaises, qui ont été historiquement pensées pour faire face à des menaces lourdes comme des missiles antinavires, évoluent dorénavant où les engins sans pilote prolifèrent non seulement dans les airs, mais aussi au ras de l’eau et, depuis peu, sous les mers. Un péril qui exige de repenser la protection des bâtiments.

Combler le trou de la raquette : la « couche intermédiaire »

Pour l’amiral Vaujour, la faiblesse actuelle se trouve dans la couche dite « intermédiaire » de la défense d’une frégate. La couche supérieure, celle qui est dévolue aux munitions complexes, est déjà pourvue, avec des armes qui portent loin, comme des missiles Aster ou Exocet. Idem pour la couche très proche, avec les canons du navire.

Entre les deux, c’est le maillon faible : « La couche intermédiaire, c’est la couche de lutte antidrone qui n’était pas suffisamment robuste et qu’on va robustifier », a indiqué le patron de la Marine. Et c’est ce que doit adresser en particulier la nouvelle LPM, dont l’adoption est espérée pour l’été 2026. Et pour combler ce vide capacitaire, plusieurs axes sont suivis :

  • l’intégration de brouilleurs Neptune / MAJES sur les deux grands types de frégates dont la France dispose (FREMM et FDI) ;
  • le renfort d’armes SATCP (sol-air à très courte portée) de type missile Simbad RC (remotely controlled) ;
  • la refonte des conduites de tir des frégates FREMM, jugées « insuffisantes » à ce jour. Elles doivent basculer sur des systèmes STIR (Signal Tracking and Illumination Radar) avec de nouvelles optroniques ;
  • L’augmentation du nombre de silos à missiles sur les FDI.

Le basculement vers la guerre électronique numérique

Cela étant, la vraie parade se joue dans le spectre électromagnétique. Sur ce point, le chef d’état-major a mis en lumière la nécessité de se mettre à niveau : les brouilleurs traditionnels de la Marine, plutôt conçus pour leurrer les missiles antinavires, ne correspondent plus au « besoin de brouillage » spécifique qu’exigent les drones. D’où les systèmes Neptune et MAJES.

À ce sujet, Nicolas Vaujour a reconnu que ces solutions portées par la société MC2 Technologies ont été achetées « sur étagère » (c’est-à-dire des produits déjà développés par l’industriel) pour parer au plus pressé. Ce système peut cibler un drone « en brouillant à la fois son GNSS, son système de positionnement et en même temps sa liaison de données tactique ».

L’énergie dirigée pour « cramer » les essaims

La piste des brouilleurs évite ainsi à l’équipage d’un navire d’épuiser son coûteux stock de munitions sur des cibles à bas coût — même si l’on peut toujours considérer qu’il vaut mieux dépenser un missile à un million d’euros sur un drone qui n’en coûte que quelques (dizaines de) milliers, si cela sauve un navire de guerre qui se chiffre en centaines de millions.

C’est aussi nécessaire dans une équation tactique où l’on risque de faire face à des essaims de drones — il pourrait ne pas y avoir assez de missiles à bord : « C’est beaucoup mieux d’avoir une arme à énergie dirigée qui fait tomber les 20 drones en même temps que de taper au canon ou au missile un par un », a résumé pragmatiquement l’amiral Vaujour.

majes
Un dispositif MAJES. // Source : MC2 Technologies

Naturellement, la Marine nationale lorgne du côté de certaines technologies de pointe, évoquant des « systèmes qui sont en fait à forte énergie pour cramer les drones ». Mais une contrainte physique majeure bride encore leur déploiement : leur portée. À l’heure actuelle, ces systèmes n’agissent efficacement qu’à « moins d’un kilomètre ».

Une portée jugée trop juste au goût de l’amiral, qui a demandé aux industriels comme Thales d’allonger cette riposte électromagnétique. « Moi, j’aimerais 5 à 10 km », a-t-il dit aux parlementaires. Dans l’attente de cette maturité technologique en matière de guerre électronique active, la Marine temporise donc avec des solutions telles Neptune et MAJES.

L’innovation en boucle courte

Enfin, pour répondre à l’urgence opérationnelle face à une menace qui évolue tous les mois, la Marine a décidé de contourner les longs cycles de développement classiques pour maintenir « un système d’innovation en boucle très courte ». Une petite révolution pour une institution habituée aux programmes s’étalant sur des décennies.

Cette nécessité d’être agile et réactif, presque en mode startup, ne se fait pas en solo. L’amiral Vaujour a rappelé la proximité de la Marine avec des sociétés spécialisées, comme Harmattan AI et Alta Ares, nommées dans cette audition, ainsi qu’avec d’autres entreprises et laboratoires. Dans cette dronisation, « on est lancé à grande vitesse », a-t-il affirmé.

Un exemple notable : la Marine va jusqu’à concevoir et produire elle-même ses propres engins.

« On fabrique des drones dans la marine aujourd’hui en auto-entrepreneur si on doit être caricatural », a-t-il glissé. La démarche se veut pragmatique : il s’agit de définir le cahier des charges et de tester en interne le modèle exact souhaité « pour que nos industriels ne perdent pas de temps [et] qu’ils produisent finalement ce que l’on a développé. »

« Pour que nos industriels ne perdent pas de temps [et] qu’ils produisent finalement ce que l’on a développé. »

Nicolas Vaujour

Cette approche au plus près des besoins a notamment abouti à la mise au point, avec la Direction générale de l’armement (DGA), du nouveau système de drone de protection de surface DANAE (Drone de surface Autonome Naval avec une capacité d’Armement Embarqué). Elle a été mise à l’épreuve en mer en début d’année.

Autre exemple pour illustrer cette expérimentation, le cas de la mission Jeanne d’Arc, qui vise à achever la formation des officiers de la Marine.

À l’heure actuelle, « il y a [à bord] une trentaine de drones navals, personne ne le sait », a révélé l’amiral. On compte notamment des engins chargés de protéger le bateau contre des attaques ou de simples vecteurs d’observation téléopérés par des marins, comme ce que l’on peut voir sur le champ de bataille ukrainien.

Pour le patron de la Marine nationale, cette dynamique de circuit court est satisfaisante — elle marche plutôt très bien », a-t-il glissé. Cependant, il y a encore un défi à relever pour basculer cette logique au seuil industriel : le fameux « passage à l’échelle qui reste toujours un peu complexe et difficile », a-t-il concédé.

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