Si l’augmentation historique de l’arsenal nucléaire français a capté l’attention, le discours d’Emmanuel Macron prononcé le 2 mars 2026 à l’Île-Longue cache une autre révolution stratégique. Pour garantir la crédibilité de la menace nucléaire, le chef de l’État a insisté sur l’urgence de renforcer nos capacités conventionnelles. Détection spatiale, missiles hypersoniques, frappes en profondeur : décryptage.

L’accroissement du nombre de têtes nucléaires au sein de l’arsenal français, la décision de dissimuler dorénavant le nombre d’ogives en possession de Paris, la coordination accrue avec certains pays alliés, la mise au point du concept de « dissuasion avancée » en Europe, ou encore la possibilité de disperser les forces aériennes stratégiques sur tout le continent, en cas d’extrême nécessité.

Ce sont les axes forts du discours prononcé par Emmanuel Macron le 2 mars 2026 à l’Île-Longue, base navale abritant le cœur de la dissuasion nucléaire française, qui renouvelle significativement l’approche française. Une prise de parole attendue, qui s’inscrit dans la tradition des allocutions des chefs d’État français sur le nucléaire militaire.

En somme, résume Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, il s’agit de « la mise à jour la plus significative de la politique française de dissuasion nucléaire depuis trente ans. » Une mise à jour par ailleurs globalement analysée favorablement par les analystes militaires et stratégiques, malgré certaines nuances.

Mais l’intervention d’Emmanuel Macron a aussi été l’occasion d’évoquer des programmes moins connus que la dissuasion nucléaire, parfois un peu plus périphériques, et qu’il a regroupés sous la notion « d’épaulement ». En clair : le pilier de la dissuasion nucléaire n’est fort que si le pilier des moyens dits conventionnels (donc, non nucléaires) est fort aussi.

Ces autres programmes sont bien connus de celles et ceux qui suivent de près les questions de défense, moins par le grand public. Ainsi, sur le volet du pur nucléaire, il a mentionné le renouvellement des missiles de croisière nucléaires des forces aériennes stratégiques et des forces aéronavales nucléaires, ou encore d’un nouveau missile pour la force sous-marine.

Les moyens nucléaires actuels et futurs

Concernant les moyens nucléaires actuels, le président de la République a fait référence au missile ASMP-A R (Air Sol Moyenne Portée Amélioré Rénové) qu’emportent les avions de combat Rafale. Ce missile supersonique (il vole à Mach 3 ou 4) a été qualifié en 2025 dans sa dernière version (Rénové) et a une portée estimée d’environ 500 km.

Du côté de la sous-marinade, le renouvellement portait à la fois sur le missile de type mer-sol balistique stratégique M51.3 (troisième version du M51, déclarée opérationnelle en 2025) et sur la nouvelle tête nucléaire dite TNO-2 (tête nucléaire océanique 2). Chaque missile M51 emporte plusieurs TNO-2, et chaque sous-marin lanceur d’engins embarque plusieurs M51.

SNLE france
Un sous-marin lanceur d’engins. // Source : Marine nationale

Et d’ores et déjà, des programmes de renouvellement sont en cours. Pour l’ASMP-A R, il est prévu de lancer d’ici à 2035 le missile ASN4G (Air-Sol Nucléaire de Quatrième Génération), avec deux caractéristiques centrales : il entrera dans le club restreint des missiles hypersoniques (Mach 5+) et sera extrêmement manœuvrant.

Quant à la force océanique stratégique, elle doit accueillir à la même période un nouveau missile mer-sol balistique stratégique nommé… M51.4. Il s’agira d’améliorer les performances de l’arme durant ses différentes phases de vol. Trois axes de progrès en particulier sont attendus : sa précision, sa portée et surtout sa capacité de pénétration, afin de toujours déjouer les capacités de pays adverses que la France veut dissuader.

Mais ces missiles de nouvelle génération ne seraient rien sans les vecteurs pour les porter.

Le chef de l’État a officialisé le lancement de la troisième génération de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE 3G). Les premières tôles ont été découpées à Cherbourg pour le premier d’entre eux, solennellement baptisé L’Invincible, qui prendra la mer en 2036. Du côté de l’ASN4G, celui-ci n’équipera pas que les avions de combat terrestres, mais aussi la force aéronavale embarquée sur le futur porte-avions de nouvelle génération.

Dans cette même logique de souveraineté absolue, Emmanuel Macron a souligné la consolidation du programme national Tritium. Moins médiatisé que les navires ou les aéronefs, ce programme industriel est la clé de voûte de l’indépendance française : il garantit la capacité de Paris à poursuivre la production et l’entretien de ses armes nucléaires en totale autosuffisance, sans dépendre d’aucune chaîne d’approvisionnement étrangère.

L’épaulement conventionnel de la dissuasion française

Mais, a insisté Emmanuel Macron, « pour être forts dans notre dissuasion nucléaire, nous devons être forts dans nos capacités conventionnelles dans toutes leurs dimensions. » Aussi le discours du chef de l’État a mis en avant d’autres programmes plus spécifiques, qui ne sont pas à proprement parler nucléaires, mais qui y contribuent.

Le président de la République a ainsi listé trois enjeux : l’alerte avancée pour détecter les menaces, la défense aérienne élargie pour s’en prémunir ainsi que la frappe conventionnelle dans la profondeur, pour contrer et agir au plan offensif. « C’est tout cela qu’on appelle l’épaulement », a-t-il rappelé. Et en la matière, trois programmes existent.

Le premier s’appelle JEWEL (Joint Early Warning for a European Lookout). Il s’agit de « donner des capacités souveraines aux Européens pour détecter depuis l’espace les missiles qui les viseraient », a résumé Emmanuel Macron, et avec des radars au sol. JEWEL s’inscrit dans le cadre plus large du projet Odin’s Eye, qui poursuit ce même but.

Aster 30 SAMPT
Source : Ministère des armées

Pour la défense élargie, on parle du SAMP/T NG (Système sol-air moyenne portée/terrestre de nouvelle génération) dont le principal point fort devra être l’interception de menaces hypersoniques — une faculté que d’autres pays recherchent. Douze systèmes sont prévus pour la France, avec, pour chacun, une couverture radar de 350 km.

Concernant la frappe dans la profondeur, le programme en cours se nomme ELSA (European Long Range Strike Approach). L’objectif : pouvoir frapper très loin et de manière conventionnelle, avec un missile de croisière, sans avoir à envisager de franchir le seuil du nucléaire. On parle spécifiquement d’une portée pouvant atteindre les 2 000 km, voire davantage.

Des programmes d’épaulement qui ne concernent d’ailleurs pas que Paris. Ces trois projets impliquent d’autres pays européens, dont plusieurs ont d’ailleurs réagi favorablement à la notion de dissuasion avancée du chef de l’État. Il faut dire que ce concept donne enfin du corps à la « dimension européenne » des intérêts vitaux de la nation.

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