Le sous-variant BA.2.75, actuellement sous surveillance, est désigné par le surnom « Centaure » dans la plupart des médias qui en parlent. Sauf que celui-ci n’a absolument jamais porté ce nom. C’est un twitto qui l’a surnommé ainsi, en blaguant.

Un variant baptisé Centaure. Il ne manquait plus que ça, pourrait-on se dire, en lisant le nom qu’il porte. Car oui, l’expression (Centaurus en anglais) est en train de s’imposer, que ce soit sur les réseaux sociaux ou dans n’importe quel média faisant référence à ce variant.

Sauf que ce variant ne s’appelle absolument pas « Centaure ». Jamais l’Organisation mondiale de la Santé ne l’a désigné ainsi (la liste est en ligne). Jamais le moindre organisme un tant soit peu officiel n’a choisi cette dénomination, ni même le moindre scientifique. Il s’agit en réalité de BA.2.75. Et, c’est le seul nom légitime à ce jour, bien qu’il soit certes un peu technique.

Mais, d’où vient l’expression « Centaure » pour le désigner, alors ? La réponse est très 2022 : parce que Twitter l’a décidé.

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Le coronavirus SARS-CoV-2 mute en générant différents variants. Mais BA.2.75 est un sous-variant issu d’Omicron BA.2. // Source : Pixabay

La blague est devenue le nom du variant dans les médias

Tout est parti d’une blague. Un tweet sarcastique d’un internaute inconnu au bataillon, mais suivi par 8 000 personnes à la date du 31 août 2022. Le 1er juillet, il écrit : « Je viens de nommer le variant BA.2.75 d’après une galaxie. Son nom est la souche Centaurus. Habituez-vous. Aujourd’hui, je suis aux commandes de tout ce qui est pandémique. » (Il se trouve qu’une galaxie se nomme effectivement Centarus A.)

Et, c’est ainsi que, dans la machinerie étrange du web, ce nom a progressivement été repris dans les gros titres de médias de différents pays. On retrouve le terme dans un titre dès le 5 juillet… soit à peine cinq jours après le tweet sarcastique originel. Puis, dès la semaine du 11 juillet, l’expression infuse un peu partout. Même la prestigieuse revue Nature s’y est mise (précisant toutefois que le surnom provient des réseaux sociaux).

Un journaliste scientifique du média The Atlantic, Ed Yong, résume ainsi, avec une consternation palpable : « Cela me paraît délirant qu’un mec inconnu ait décidé sur Twitter que le variant BA.2.75 allait s’appeler Centaure et que cela ait totalement marché. »

L’une des raisons de l’usage florissant de ce terme illégitime est à trouver dans le SEO — Optimisation pour les moteurs de recherche. Si l’expression commence un tant soit peu à être utilisée par-ci par-là, elle intervient dans les requêtes d’internautes, et ainsi, l’utiliser permet de toucher un plus gros public (davantage qu’avec « BA.2.75 »). Plus il est utilisé, plus cette contrainte SEO se renforce. Cela enclenche un cercle vicieux, qui n’a plus pied dans la réalité : il faut utiliser « Centaure » pour être lu, point (et cela pourrait être « Pirouette cacahuète » que ce serait pareil de ce point de vue).

C’est d’ailleurs la justification apportée par l’auteur du tweet originel : selon lui, expliquait-il en juillet, l’OMS n’est pas à la hauteur — quant à l’information auprès du grand public — en ne donnant pas de surnom à ce genre de variants. Rappelons que la méthode pour nommer les variants fait l’objet d’un fervent débat depuis le commencement de la crise ; mais l’idée de les nommer selon des constellations (comme l’a fait ce twitto, donc) n’est pas particulièrement bien accueillie.

Le problème dans cette histoire n’est pas seulement qu’un simple tweet puisse imposer partout le surnom d’un virus. C’est aussi qu’un faux nom, non validé par une nomenclature, peut induire en erreur sur la nature du variant en question.

Que sait-on du variant BA.2.75 (qui ne s’appelle donc pas Centaure) ?

Ce variant est un sous-variant : il appartient à la famille d’Omicron et il est issu plus précisément d’Omicron BA.2. Les inquiétudes qui émergent à son sujet ont deux causes. Premièrement, il progresse très fortement en Inde depuis juillet, et a atteint récemment 20 % des prélèvements à Singapour (en France, il reste peu présent). Deuxièmement, de premiers travaux suggèrent que ce sous-variant aurait autour de 9 mutations dans sa protéine Spike, laquelle est déterminante dans l’infection. De fait, il ferait preuve d’un meilleur échappement immunitaire.

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La protéine Spike est celle qui s’accroche à nos cellules pour nous infecter. // Source : Infographie de Nino Barbey pour Numerama

Attention, toutefois : il n’y a pas consensus sur le risque de BA.2.75. La dernière étude en date mobilisée sur ce sujet, et présentée comme « édifiante » par des médias, n’est qu’en pré-publication. Ce type de publication n’a pas encore été relu par des pairs et n’est pas encore publié dans une revue scientifique. Durant ce processus, des apories peuvent apparaître concernant les travaux en question, réduisant leur force de preuve, ce qui explique pourquoi les études « preprint » sont normalement présentées avec d’énormes pincettes.

Par manque de preuves le caractérisant pour l’instant, BA.2.75 n’est pas classé comme « variant of concern » à ce jour, c’est-à-dire comme variant inquiétant, mais seulement comme « variant sous surveillance ». Et, pour l’instant, les noms de variants ont été choisis à partir des lettres grecques, non des constellations.