Dans le blockbuster de Marvel Studios se diffuse une critique de la bataille entre faits et opinions, qui montre comment de fausses informations peuvent prendre de l’ampleur dans la société. Quand les habitants de New York consultent des « sites conspirationnistes » et choisissent parfois, de bonne foi, le camp du mal.

Au début, il est tout seul dans une cave. J. Jonah Jameson, l’ancien patron du quotidien fictif Daily Bugle, est posté derrière son bureau rempli de dossiers, et fixe l’objectif une caméra érigée sur un trépied quelques mètres devant lui. De sa grosse voix intimidante, il assène, comme à son habitude : Spider-Man est un danger public, et Peter Parker devrait être puni.

Oui, dans Spider-Man : No Way Home, tout le monde connait désormais l’identité de l’homme-araignée, depuis que Mystério l’a révélée au grand public à la fin de Spider-Man : Far From Home (2019). Cependant, J. Jonah Jameson ne peut plus l’afficher en une de son quotidien, car celui-ci n’existe plus (ou, en tout cas, le journaliste n’en fait plus partie). Il a été remplacé par TheDailyBugle.Net, une version web dont l’esthétique s’inspire directement des tabloïds et sites peu scrupuleux à tendance complotiste.

Impossible de ne pas voir ici le parallèle avec Alex Jones, l’Américain conspirationniste d’extrême droite qui tenait une émission de désinformation intitulée Infowars, bannie de YouTube (et du reste des réseaux sociaux) en 2018.

Le faux site DailyBugle.Net. Le vrai conspirationniste Alex Jones.

Le reste de cet article contient des spoilers sur Spider-Man : No Way Home. Logique, mais bon, on préfère prévenir.

TheDailyBugle.Net nourrit la haine et façonne l’opinion publique

Alors que l’on avait juste entraperçu le TheDailyBugle.Net à la fin de Far From Home, le média conspirationniste prend toute son ampleur dans No Way Home, et dépeint avec brio la manière dont la société s’est, en peu de temps, fragmentée autour des notions de vérité et d’opinion, encouragée par des « médias » alternatifs qui savent exactement où souffler pour alimenter les braises.

J. Jonah Jameson ne reste pas derrière son petit bureau dans sa cave bien longtemps : au fil du long-métrage, son media TheDailyBugle.Net gagne en popularité. Ce n’est pas présenté frontalement, mais on le comprend à mesure que les équipes autour du « journaliste » (plutôt, éditorialiste) grossissent. Plus le grand public devient critique de Spider-Man, plus TheDailyBugle.Net gagne en puissance.

C’est ainsi qu’au milieu de No Way Home, on découvre que le média est devenu un vrai studio : le plateau de tournage s’est professionnalisé, il y a plusieurs caméras et des employés pour les manipuler. On verra aussi, plus tard, Jameson se rendre sur les lieux d’une bataille avec une camionnette qui a tout d’un véhicule professionnel à la BFM TV, pour que son cameraman puisse filmer et retransmettre en direct.

Pro-Mystério ou Pro-Spider-Man ?

Le cercle vicieux de la désinformation s’étale dans toute sa splendeur : le média complotiste nourrit la haine à l’égard de Spider-Man en propageant de fausses informations sur lui, l’opinion devient plus critique à l’égard de Spider-Man, le média complotiste gagne en popularité et peut nourrir encore plus la défiance envers l’homme-araignée.

Le film de Marvel Studios et Sony a d’ailleurs tout compris à la guerre des « faits alternatifs » : dans No Way Home, les habitants de New York ont un avis différent sur ce qu’il s’est réellement passé à la fin du film précédent. Mystério, qui a divulgué l’identité de Peter Parker, est vu par certains comme le vrai héros de l’histoire, et Spider-Man comme une fraude.

On voit, de-ci, de-là, des graffitis pro-Mystério sur les murs, on entend des habitants qui se questionnent. Au sein même de son lycée, Peter rencontre un membre du personnel qui est pro-Mystério. « Laissez-le, il lit des médias complotistes », essaie de rassurer son collègue. Mais le ton est donné : dans la société contemporaine, il y a désormais les faits, l’interprétation des faits et les croyances. Et plus aucun lien de hiérarchie logique entre ces trois notions.

Spider-Man : No Way Home parle parfaitement des conspirationnistes et des fake news
Spider-Man et Mystério au début de Far From Home. // Source : Marvel

Un outil de communication pour Sony

Sony a d’ailleurs su capitaliser sur le revirement complotiste du journaliste en déclinant ses prises de parole en dehors des films en eux-mêmes : on trouve depuis 2019 une chaîne YouTube intitulée, TheDailyBugle.Net avec quelques clips tirés d’une fausse émission où l’acteur J.K. Simmons joue le présentateur aigri et surexcité par le conflit qui a opposé Spider-Man à Mystério.

Puis rebelote, depuis la fin de No Way Home, cette fois : le studio a lancé en novembre 2021 un faux compte TikTok pour le DailyBugle, où l’actrice Angourie Rice (Betty Brant dans la trilogie) joue une stagiaire enthousiaste en charge du compte officiel du « média ». Un compte bien fait, qui prêterait à sourire… s’il ne nous rappelait pas qu’il en existe des similaires, bien réels, et bien plus dangereux.