Face au colonialisme mental en matière de culture scientifique et médicale, une association africaine de linguistes lance un projet de création de glossaires de termes scientifiques dans six langues autochtones.

« Sans traduction dans les langues parlées par les populations, la science et la technologie ne sauraient être la propriété culturelle des Africains. Les Africains resteront de simples consommateurs, incapables de créer des biens, des services et des valeurs ajoutées compétitifs en cette ère de mondialisation. » 

Ces propos du professeur de sociologie Kwesi Kwaa Prah, qui figurent dans un rapport de 2007 à la Fondation pour les droits de l’homme en Afrique du Sud, illustrent une problématique cruciale pour les populations africaines : le manque de lexique en langue autochtones des termes techniques et scientifiques. Le terme de « colonialisme mental »  est souvent employé pour évoquer ces carences.

Colonialisme mental et conséquences

Cette emprise peut avoir pour conséquence non seulement un sentiment de dépossession culturelle, mais aussi une plus grande méfiance envers les corps scientifiques et médicaux. Les enjeux au sein des populations sont énormes en termes d’adhésion aux politiques de santé publique, mais aussi en matière de préservation de l’environnement. Il s’agit également de permettre à tous les Africains et Africaines de s’approprier les concepts et outils des sciences et techniques pour en devenir acteurs et actrices de la recherche et du développement.

Jusqu’à présent, sur le sol africain, seules les langues européennes dérivées telles que l’afrikaans, l’anglais, le français et le portugais ont été utilisées comme instruments de la science : les langues autochtones africaines n’ont jamais fait l’objet d’un tel traitement. C’est la pandémie de Covid-19 qui a permis de mettre un coup de projecteur sur ces manquements. En effet, les gouvernements ont très peu communiqué dans les langues autochtones notamment parce que le lexique faisait défaut. Ceci a suscité des incompréhensions sinon une certaine méfiance envers les paroles officielles.

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Des livres dans une bibliothèque // Source : Ginny

Créations terminologiques

Face à ce constat, des chercheurs et chercheuses regroupées au sein de l’association Masakhane, spécialisée dans le traitement du langage naturel des langues africaines, ont lancé le projet « Decolonize Science ». Celui-ci vise à élaborer des glossaires de termes scientifiques et techniques. L’objectif est de les rendre disponibles en ligne et gratuitement dans six langues (le isiZulu, le Northern Sotho, le Yoruba, le Hausa, le Luganda et l’Amharic) et à les utiliser pour former des algorithmes d’apprentissage automatique pour la traduction.

L’ambition est énorme, car souvent, il n’existe pas d’équivalence dans les langues autochtones cibles. Alors, il s’agira de faire appel à des spécialistes de la terminologie et à des médiateurs scientifiques pour forger des termes adéquats. Des termes nouveaux certes, mais pas complètement : il faudra que le lecteur ou la lectrice soit capable de les comprendre dès la première lecture.

Afin que l’usage de ces créations terminologiques se répande le plus possible et que celles-ci imprègnent véritablement les langues, Makhasane a vocation à diffuser largement les  glossaires crées dans le monde scientifique, chez les acteurs de la médiation — et les médias ainsi qu’au sein des entreprises technologiques et des universités.

Plus largement, le projet « Decolonize Science » porte en lui un autre but : assurer la persistance des langues autochtones peu présentes en ligne et qui, faute d’empreinte numérique, risquent de devenir obsolètes.

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