L'arrivée de Disney+ en France n'aura pas lieu le 24 mars. Le lancement du service de SVOD a été repoussé au 7 avril. Si des raisons techniques expliquent pour partie ce report, des considérations financières ont aussi pesé dans la balance.

La nouvelle est tombée samedi 21 mars en fin de journée : Disney+, qui devait ouvrir ses portes en France le 24, a annoncé le report de son lancement de deux semaines. Dans un message publié sur Twitter, le géant du divertissement explique que cet ajournement a été impulsé à la demande du gouvernement. Désormais, la plateforme de vidéo à la demande par abonnement (SVOD) de Disney doit arriver le 7 avril. Dans le reste de l’Europe, la date du 24 mars a été maintenue.

Secrétaire d’État au numérique, Cédric O s’est exprimé sur Twitter le lendemain pour confirmer l’intervention du gouvernement et l’expliquer. Il a souligné la mobilisation de l’État, des opérateurs et du régulateur des télécoms « pour s’assurer que les réseaux fonctionnent bien », en prévenant que l’arrivée d’un site comme Disney+ « s’accompagne très souvent d’une importante augmentation de la consommation ».

Or, a-t-il ajouté, les réseaux font déjà face a un « trafic [qui] a significativement augmenté » du fait du confinement : nombreuses sont les personnes à avoir basculé en télétravail, à se connecter à des sites scolaires ou à s’occuper avec des jeux en ligne ou de la vidéo. Dès le 16 mars, il a par exemple été constaté des soucis d’accès sur les sites scolaires du fait d’une affluence exceptionnelle.

Cédric O
Cédric O, en mai 2019. // Source : Pierre Metivier

« À ce stade, les réseaux ont encore de la marge. Mais cela peut vite changer. Pour prévenir ce risque, nous avons demandé aux services très consommateurs de données de diminuer leur charge et aux Français d’adopter certaines habitudes. Merci à ceux qui ont répondu à cet appel », a-t-il continué, en faisant référence d’une part aux mesures prises par Netflix et YouTube, et d’autre part à l’appel à basculer en Wi-Fi.

Il est à noter qu’il ne s’agit pas d’un particularisme français. Si c’est dans l’Hexagone que la décision la plus forte a été prise, avec le report de Disney+, ailleurs en Europe, le débit de la plateforme de SVOD sera limité pendant un temps, dans les pays où le service arrive. Idem pour les autres grandes plateformes (YouTube et Netflix), dans la mesure où la vidéo est ce qui occupe le plus la bande passante sur le net.

Même si « il n’y a pas eu de problème général », malgré quelques soucis localisés sur les réseaux mobiles, le gouvernement adopte donc un principe de précaution, car l’accès à Internet est crucial pour la poursuite des activités professionnelles et scolaires, la consultation à distance, via la télémédecine, ou encore les appels téléphoniques vers le numéro vert sur le coronavirus, le docteur, SOS médecin ou le 15.

Mais report ne veut évidemment pas dire annulation : « Nous allons travailler avec les opérateurs et Disney+ pour nous assurer de la solidité des réseaux et faire en sorte que la sortie de cette nouvelle offre se passe bien », a conclu le secrétaire d’État, en précisant que ce décalage « était une demande forte de tous les opérateurs ». On l’a ainsi vu avec Orange et son PDG, Stéphane Richard.

Problème de proximité des vidéos à acheminer

Officiellement, cette demande serait uniquement motivée par des considérations de charge. À ce sujet, Jean-Luc Vuillemin, le directeur des services et réseaux internationaux chez Orange, a assuré une sorte de service après-vente sur Twitter pour expliquer plus en détail les raisons techniques ayant conduit son groupe (et d’autres, comme SFR) à faire campagne contre l’arrivée de Disney+ le 24 mars.

Pour le dire simplement, le sujet qui se pose est un problème de proximité et de circulation des vidéos à livrer aux internautes : « Netflix a son propre centre de données implanté en France et il est directement connecté au réseau d’Orange France. Disney tire via des plateformes de distribution de contenus (CDN) interconnectés partout en Europe sur les réseaux internationaux d’Orange. Ça ne fait pas la même chose en termes de trafic », a-t-il écrit peu après la décision de Disney+ de déplacer sa date de lancement.

Une situation qu’un ingénieur télécoms et réseau a illustrée en prenant un cas de figure hypothétique, mais qui éclaire la problématique : si un internaute regarde une vidéo de Netflix à Nice, elle sera fournie depuis un serveur déployé par Netflix à Marseille. Mais dans le cas de Disney+, la vidéo sera délivrée depuis un CDN plus lointain, interconnecté avec le FAI de l’internaute à Francfort.

« Disney envoie depuis les États-Unis. Pour nos réseaux, ça fait une sacrée différence »

« Netflix, aujourd’hui, est géré très finement, jusqu’en région selon les opérateurs. C’est incomparable », a poursuivi ce spécialiste des réseaux. En 2014, pour son arrivée en France, Netflix a donné accès à son CDN, donnant l’occasion aux opérateurs de se relier au réseau du prestataire sans frais et d’avoir dans leur propre réseau ou à proximité des serveurs de mise en cache des contenus de Netflix.

Autrement dit, ce qui semble équivalent du point de vue de l’internaute n’a pas forcément la même incidence au niveau des réseaux. Même à supposer que ce soit la même vidéo. « Disney envoie depuis les États-Unis […] Pour nos réseaux, ça fait une sacrée différence », a ainsi fait remarquer Jean-Luc Vuillemin. Or, a-t-il relevé, «  la charge de nos réseaux a été extrêmement modifiée » depuis le confinement.

Certes, Orange dispose déjà d’interconnexions conséquences avec les CDN européens concernés, de l’ordre de plusieurs téraoctets par seconde. Mais l’enjeu est de «  savoir par où vont passer les flux et les ressources qui vont être sollicités au regard de la charge supplémentaire ». Il ne s’agit donc pas d’un problème de charge sur le réseau interne d’Orange, mais d’acheminement et de points de livraison.

Le lancement de Disney+ provoque des remous dans les coulisses des opérateurs. // Source : Twitter

« Je comprends la déception des fans de Disney, mais en ce moment se donner un peu plus de temps pour bien mesurer tous ensemble les conséquences de ce lancement sur les réseaux, c’est aussi une question de bon sens », a-t-il noté, ajoutant « qu’il nous faut prendre en charge les flux sur les points européens de présence et les acheminer vers la France et donc revoir ces liens qui sont sur sollicités depuis la crise ».

Ce qu’on entend par points de présence sont des infrastructures dans lesquelles se trouve l’équipement servant à des opérateurs, par exemple français, pour accéder à des services en tout genre. Cela se fait à travers un point d’interconnexion avec des réseaux à longue distance. En l’espèce, le responsable des réseaux Orange s’interroge sur la liaison entre les points de présence européens et les installations de son groupe.

Des enjeux financiers en coulisses

Ces explications ont suscité divers commentaires circonspects. Nicolas Guillaume, le patron de l’opérateur Netalis, ainsi que secrétaire de l’Association des opérateurs télécoms alternatifs (AOTA), questionnait alors « la question du prix de l’interconnexion privée avec les grands opérateurs, qui est un facteur bridant l’innovation et qui risque en plus de mettre à mal les réseaux. Cette pression sur les OTT est anormale ».

OTT est un sigle signifiant « over the top ». En clair, une diffusion OTT signifie qu’elle ne se déroule pas via les box des opérateurs, mais directement par Internet. En somme, elle passe « au dessus » des fournisseurs d’accès à Internet, qui n’ont pas vraiment la main pour gérer ce nouveau flux. Toutefois, il faut relever que Disney+ devait être dès le 24 mars accessible par les box… via Canal+.

Quant à la question du prix de l’interconnexion, elle fait écho à des débats anciens sur qui doit payer et combien pour l’acheminement des communications. C’est le cas par exemple de Netflix, qui a dû signer des accords spécifiques avec certains gros FAI américains pour améliorer la situation. Ou, en France, dans la bataille qui a opposé Orange à Cogent, un opérateur américain, dans une affaire liée à MegaUpload.

Le logo d’Orange. // Source : LuisTato/SIPA/Orange

La chaîne cryptée a en effet conclu un accord exclusif avec le géant du divertissement. De ce fait, elle peut vendre les droits de diffusion de la nouvelle plateforme de SVOD aux FAI, dont… Orange. Toutefois, aucun accord en la matière n’a été trouvé. Le montant réclamé par Canal+ se situerait aux alentours des 100 millions d’euros sur cinq ans par opérateur, selon Le Monde.

Cette dimension financière pourrait donc être l’une des raisons ayant poussé Orange, SFR et d’autres à donner de la voix auprès du gouvernement pour rouspéter contre les façons de faire de Disney et Canal… même si cela n’invalide pas les enjeux techniques. Pour les FAI, ils ont pour l’instant tout à gagner avec ce report : pas de pression sur leur réseau et du temps pour tenter de ramener Canal à de meilleurs sentiments.

Les deux semaines qui s’ouvrent promettent d’être intenses en discussions. Officiellement, il s’agit de mieux préparer le lancement de Disney+ dans l’Hexagone. Des contacts sont déjà en cours avec les opérateurs de CDN concernés pour « essayer de modéliser les flux et de lancer les mises à niveau nécessaires », selon Jean-Luc Vuillemin. Mais en coulisses, il sera aussi question de gros sous.

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