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Dark est la plus prometteuse série Netflix produite hors des États-Unis depuis Narcos. Esthétisante mais ambitieuse, la série allemande mérite toute notre attention. Une « puzzle TV » qui réunit Stephen King, Lynch ou l'existentialisme allemand avec élégance. Nous avons rencontré l'équipe du show à Berlin.

Mise à jour du 1er décembre 2017 : Nous republions cet article à l’occasion du lancement de Dark sur Netflix.

Article original du 22 novembre :

Ce lundi de novembre, Berlin est traversé par des vents glacés. La capitale de l’est est plongée dans les balbutiements de l’hiver. Pas encore saisie par son obsession des fêtes de fin d’année, la ville grise livre son implacable spleen allemand. La schwermut tudesque est intacte, livrant aux touristes une image fixe d’une humeur remontant à Goethe.

L’auteur germanique, père d’un romantisme glauque, d’une métaphysique aux accents horrifiques, hante les créateurs allemands, jusqu’à cette scène de Dark — première série Netflix produite en Allemagne — où un enseignant tergiverse sur le dopplegänger. Ce mythe de l’Est contient en lui même un ressort inépuisable de la fiction moderne et ses images : le double, le symétrique, éprouve la dualité humaine et la morale dans sa mécanique, son oscillation inexpliquée devient subitement évidente. Il est aussi le magique de la représentation où le comédien devient autre, inverse, mais jamais différent, au sens où il reste miroir.

L’équipe de tournage sur son plateau. De gauche à droite : Baran bo Odar, Jantje Friese, Eric Barmack, Quirin Berg, Justyna Muesch / Julia Terjung pour Netflix

À ce mythe travaillé et imagé pour la série par le couple « à la scène comme à la ville » Baran bo Odar et Jantje Friese, il faut ajouter à Dark une autre obsession d’outre-Rhin : le temps et ses boucles. Entre Einstein et Heidegger, le couple voit un temps-espace où le double s’immisce sans perturber les différentes strates d’une chronologie souple et déliée. Friese nous résume comme un prof de philosophie à l’approche de la fin des cours : « Tout est concomitant, le passé, le futur et le présent coexistent au même moment sans s’influencer. » Des mondes parallèles superposés dans lesquels le voyage est permis, à condition d’accepter la perte qu’il produit.

« Wann ist Mikkel ? » / Stefan Erhard pour Netflix

Pour celui qui doute de la puissance métaphysique de Dark, un leitmotiv du show vient lever les doutes : sur la une d’un journal, il est écrit Wo ist Mikkel, mais le « Wo  », en français, est barré de rouge par un personnage qui inscrit à la place : « Wann  », Quand est Mikkel ? Le temps se substitut à l’espace, et s’y mêle, s’y prolonge comme une double cartographie.

La plus allemande des séries de science-fiction joue donc des coudes pour tutoyer l’univers visuel de Twin Peaks, ses mystères et son écriture — Friese et bo Odar citent sans mal la série de Lynch ou encore Lost pour la puzzle TV –, mais on pense aussi et surtout à La Jetée, pour la boucle, l’éternel recommencement, jamais loin de Nietzsche.

Au commencent, la disparition

Pluie, forêt sombre, un ciré jaune porté par un jeune homme au regard perdu — le très prometteur acteur allemand Louis Hofmann (Les Oubliés) –, on pense à Ça. Puis, la disparition, d’un enfant, la prolifération de jeunes acteurs et les images des années 1980 laissent entendre que l’on regarde le double maléfique de Stranger Things.

Jonas (Louis Hofmann) / Julia Terjung pour Netflix

Et pourtant, si la question est sans cesse posée au couple de créateurs, ils balayent : « Nous avons commencé à produire la série avant la sortie de Stranger ThingsCela peut paraître étonnant, mais nous n’avions pas vu le travail des Duffer Brothers lors de l’écriture. » Un rien épuisé par la comparaison, le couple y trouve désormais un encouragement : « La comparaison peut se révéler bénéfique, après tout Stranger Things est une bonne série avec une énorme audience. On peut se dire que cela fait autant de possibles spectateurs pour Dark…  »

Stranger Things si la série avait été réalisée par David Fincher

Bo Odar estime que la vague des années 1980 est quant à elle l’œuvre d’une génération arrivée derrière la caméra : « Lorsque l’on pense à Ça, on se dit également pourquoi maintenant ? Alors que le projet a attendu des années, il a fallu que ce soit maintenant. Je pense que les réalisateurs d’aujourd’hui ont tout simplement grandi dans les années 1980.  »

Oliver Masucci / Julia Terjung pour Netflix

Jantje Friese, qui a écrit la série insiste elle sur l’influence de Stephen King, ruisselant sur les deux œuvres : « Comme moi, les Duffer ont définitivement lu King. Mais je crois qu’il faut aussi voir dans Stranger Things le poids de Spielberg, quand chez nous, on voit davantage Lynch.  » Finalement, l’idée d’un Stranger Things de l’est n’est pas si désagréable et Bo Odar va jusqu’à rappeler la phrase d’un confrère américain qui le rend fier : « Quelqu’un a écrit [à propos de Dark] : c’est Stranger Things si la série avait été réalisée par David Fincher, c’est un sacré compliment !  ».

La disparition de l’enfant, thème principal de l’intrigue, a en outre l’intérêt d’être un motif universellement rassembleur. Et pour la série allemande, dont la langue et le casting devront lutter pour franchir les barrières et se faire une place dans le très vaste monde Netflix, l’idée de toucher un public large apparaît comme l’un des principaux défis. Le couple de créateurs se persuade qu’il ne s’agissait pas de leur obsession, expliquant « toujours créer pour une audience internationale, même lors d’un film qui ne sortira pas d’Allemagne. Après tout, nos références ne sont pas seulement allemandes. »

Jordis Triebel et Maja Schone / Stefan Erhard pour Netflix

Et pourtant, au-delà de la langue, nous percevons dans Dark un souffle et une esthétique qui n’aurait pu être simplement américaine. « La peur du nucléaire, obsession de l’Europe de l’est après Tchernobyl me semble être très allemande  », raconte Jördis Triebel, actrice allemande. Quand sa camarade de plateau, Maja Schöne, voit dans Winden, le petit village où se déroule l’action, une représentation de sa propre jeunesse dans une minuscule bourgade allemande : « Ce n’est pas propre à Dark de partir d’une petite ville, c’est même un genre à la télé, mais dans la série, c’est très fidèle à mes souvenirs. L’envie de partir sans cesse contrariée, ou encore l’intensité des rapports entre chacun lorsque tout le monde se connaît.  »

100 jours sous la pluie

C’est à Winden, patelin proche de la frontière française, que l’essentiel du tournage a eu lieu. Durant plus de 150 jours, l’important casting a évolué sous l’œil « très directif et confiant  » de Bo Odar, comme le confiront unanimement les acteurs. Sous un véritable temps de chien, il pleut beaucoup dans le Germersheim, il fallait donner au réalisateur le meilleur de soi. Dans des conditions en outre assez rares pour la télé, Bo Odar a dirigé l’intégralité des 10 épisodes. Un marathon qui lui rappelle le travail de l’increvable Peter Jackson et ses milliers de jours de tournage au compteur.

Dark, saison 1 / Netflix

Chirurgicaux et tatillons, Bo Odar et Friese ne laissent pas de place à l’improvisation et à la débrouille. Pour eux, Dark est un projet de trois ans, comprenant pas moins d’une demi-année de tournage. Le tout dans une liberté artistique certaine. Lisa Viscari, jeune actrice aux côtés de Hofmann se souvient de la relative absence de Netflix : « Durant le casting, les créateurs m’avaient seulement dit : si ça ne tient qu’à nous, c’est toi. Mais il leur fallait le retour de Netflix. J’ai attendu une semaine, et c’était oui  ». Le véto de l’Américain est rare, et le budget accordé au couple apparaît comme pharaonique considérant le reste de la production télévisuelle allemande. Oliver Masucci, un des rôles principaux, concède sans mal qu’il s’agit d’un des plus importants projets récemment montés en Allemagne.

Julia Terjung pour Netflix

Dirigé comme un immense film par un réalisateur sûr de lui et sa compagne passionnée de puzzle tv, le tout avec la bénédiction créative et financière du géant Netflix, Dark aurait pu tourner en rond, voire se vautrer. En fin de compte, il en résulte un show d’une grande qualité qui rappelle que la télé a bien droit à des créations d’auteur dans cet âge d’or des productions. Rappelant Top of the Lake de Campion, ou même Les Revenants de Gobert, Dark transpire cette liberté artistique et une cohérence d’ensemble, propres à un ouvrage d’auteur. Maja Schöne estime qu’elle a vu chez le couple la traduction de l’idée lynchéenne « que la série est une forme d’art total  ».

un show d’une grande qualité qui rappelle que la télé a bien droit à des créations d’auteur

Un art total qui selon Wagner doit également s’exprimer dans l’univers visuel, englobant et sans angle mort. Une promesse tenue par la réalisation et la photographie qui, comme nous le rappellera une consoeur, semble mettre en série l’oeuvre du photographe américain Gregory Crewdson. Mais également par des décors, des plateaux, qui ne cachent pas leurs ambitions : chaque détail et objet a été trouvé ou plus souvent produit pour les besoins du tournage.

Andreas Pietschmann / Stefan Erhard pour Netflix

Il en va de même pour une pièce magnifique, entre l’horloge et la machine d’Anticythère, qui fait figure de totem du temps. Friese nous explique que celle-ci fut le fruit d’un long combat avec l’équipe de production : « Ils m’ont d’abord livré un modèle en bois, très simple, mais j’ai insisté, je voulais une machinerie d’inspiration steam-punk, mais il fallait un design associant l’esthétique du futur, et celui du passé.  »

Une exigence qui résume peut être bien la magie visuelle de Dark.

Dark sera disponible mondialement sur Netflix le 1er décembre. 

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