Depuis plusieurs années, rien ne semble pouvoir arrêter la déferlante d'adaptations de BD au cinéma. Peut-on réussir une transposition qui séduit autant les lecteurs de la première heure qu'un public de non initiés ? L'équipe responsable de l'adaptation du Petit Spirou nous répond, au même titre que plusieurs féru(e)s de bande dessinée.

Seuls, Le Petit Spirou, Zombillénium… D’ici octobre, trois bande dessinées emblématiques du catalogue Dupuis auront fait le grand saut du papier vers les salles obscures sur la seule année 2017.  Et il ne s’agit que d’un début pour l’éditeur belge, puisque 2018 s’annonce tout aussi riche avec la sortie sur grand écran de deux de ses séries les plus emblématiques : Spirou et Fantasio et Gaston Lagaffe, respectivement attendus en février et en avril.

Si elle n’a rien de nouveau, cette transposition de BD au cinéma fait l’objet d’une véritable frénésie depuis quelque temps, en grande partie sous l’impulsion du groupe Média Participations. Ce géant de l’édition et de l’audiovisuel regroupe en effet plusieurs maisons d’édition détentrices de licences cultes déjà adaptées au cinéma, qu’elles proviennent du catalogue de Dupuis (Largo Winch, Tamara), de Dargaud (Valérian et Laureline, Lucky Luke, Boule & Bill,…) ou du Lombard (Les Schtroumpfs, L’Élève Ducobu).

Souvent couronnées de succès au box-office — comme Tamara et ses 900 000 entrées — mais décriées par les fans, ces transpositions sont-elles vouées à diviser le public ? Peut-on réaliser une adaptation BD appréciée à la fois par les lecteurs et par les spectateurs qui ne connaissaient pas l’œuvre originale ?

Éléments de réponse avec les responsables de l’adaptation du Petit Spirou, la BD humoristique culte de Tome & Janry, qui débarque au cinéma ce 27 septembre, et les retours du lectorat.

« La BD a désormais droit de cité »

Tome & Janry © Dupuis

Pour Laurent Duvault, directeur du développement audiovisuel de Média Participations, Le Petit Spirou prolonge une tendance observée dans le cinéma français depuis plus d’une décennie : « Schématiquement, il a fallu que les producteurs comprennent que la BD n’était pas que du dessin animé. On a eu une première vague dans les années 2000 avec Michel Vaillant, Blueberry, Les Dalton, Iznogoud, Les Chevaliers du ciel… Et puis on a eu une deuxième vague autour de 2010, qui a relancé la donne et correspond à peu près à Lucky Luke, Largo Winch, Ducobu… »

À ses yeux, l’afflux soudain d’adaptations en 2017-2018 — qui relève d’un simple hasard de calendrier — s’inscrit dans cette continuité  : «  La BD n’est plus un mauvais genre, elle ne fait plus peur et n’est pas seulement réservée aux petits enfants. Elle a pris ses lettres de noblesse, les ventes des albums et romans graphiques sont aujourd’hui supérieures ou égales aux ventes des romans traditionnels. Aujourd’hui, la BD a meilleure presse et droit de cité partout. »

À l’instar du Petit Spirou. 17 albums, 27 ans d’existence, des milliers d’exemplaires vendus à chaque nouvelle parution et une adaptation animée au compteur : le succès du personnage, version enfantine (et délurée) du groom emblématique de Dupuis, ne se dément pas depuis ses premières bêtises, en 1990.

Un costume de groom qui dérange

Mais comment transposer un univers aussi riche, qui repose sur une série de gags indépendants aux thèmes variés — l’amour, l’amitié, la sexualité, la famille… — en un film d’1h26 ? Le réalisateur (et producteur) de l’adaptation, Nicolas Bary, lecteur de longue date du Petit Spirou, reconnaît que la tâche a nécessité un travail à quatre mains : « Comme il s’agit essentiellement d’histoires en une page — à l’exception des histoires plus longues en début de tome –, il fallait trouver une intrigue de long-métrage. J’y ai réfléchi avec mon co-scénariste, Laurent Turner, afin de trouver un axe d’adaptation pour le cinéma. »

Pour y parvenir, les deux scénaristes ont opéré une sélection parmi les innombrables gags de la BD, retenant « ceux qui nous semblaient le plus faire écho à l’intrigue qu’on était en train de poser ». Ces choix se sont faits selon deux critères différents : « Soit parce qu’on voulait les intégrer soit parce qu’ils permettaient de caractériser les personnages. Certains portaient une problématique, comme une planche où Spirou se trouve avec sa mère dans une boutique de groom pour racheter des éléments de son costume. »

© Les films du Cap – Les Partenaires – Belvision / Tome & Janry © Dupuis, 2017

Dans le film, tourné en deux mois au cours de l’été 2016, le Petit Spirou (incarné par Sacha Pinault) se trouve en effet obligé, sous la pression familiale, de rejoindre l’école des grooms, comme tous ses ancêtres avant lui. Un parcours tout tracé auquel il s’oppose, et qui sert de point de départ à l’intrigue… tout en expliquant pourquoi il porte cette tenue atypique, symbole, dans la BD, de l’enfance du personnage, toujours habillé de la même façon.

Nicolas Bary estime qu’il était indispensable d’expliquer ce détail vestimentaire : « Dans la BD, ça marche sans que personne se pose jamais la question de savoir pourquoi il est habillé en groom alors que dans un film, si on fait ça sans l’expliquer, ça peut selon moi créer une incongruité chez celui qui ne connaît pas l’univers du Petit Spirou… »

« Il va falloir couper le bras »

Le réalisateur chargé d’adapter une BD au cinéma doit jongler avec ce genre de questions en permanence : les transpositions sur grand écran qui reposent sur un scénario rédigé par le scénariste de la BD originelle sont en effet l’exception, à l’instar de celle, à venir, des Vieux Fourneauxscénarisée par l’auteur, Wilfrid Lupano.

Pour Le Petit Spirou, Nicolas Bary et Laurent Turner ont toutefois pu compter sur l’aide de Tome et Janry : «  Ils nous ont vraiment dit : ‘On vous fait confiance’ […] tout en se disant qu’on se voyait régulièrement, qu’on leur racontait comment on avançait, qu’on dispose de leurs commentaires, qu’on discute du casting, etc. Ça s’est fait en échanges réguliers. »

© Les films du Cap – Les Partenaires – Belvision / Tome & Janry © Dupuis, 2017

Cette collaboration n’est évidemment pas exempte de décisions difficiles. Si Nicolas Bary n’a pas souvenir de « moments de blocage » avec les auteurs, il estime que ce processus s’accompagne inévitablement de «  moments d’interrogation » et d’une prise d’indépendance : « Au bout d’un moment, il faut dire : ‘J’ai ma compréhension de la sève de la BD’. »

À ses yeux, le même détachement s’avère nécessaire de la part des créateurs de l’œuvre originale : « Imaginez que vous êtes chirurgien : vous opérez des patients du matin au soir, et un jour c’est votre enfant qui se retrouve sur la table d’opération. À un moment, votre collègue vous dit : ‘Il va falloir couper le bras’. Quand c’est votre enfant, le moment est un peu rude… […] Le regard professionnel se mélange avec un regard affectif. Un chirurgien n’est pas forcément le mieux placé pour opérer quelqu’un de sa famille. Il y a un peu de ça dans une adaptation : il faut faire des choix. »

Philippe Tome assure pour sa part — dans la BD dérivée du film — n’avoir eu « aucune inquiétude » à voir Nicolas Bary « s’emparer » de son travail, au vu de ses précédents longs-métrages. Laurent Duvault se dit tout aussi ravi du résultat final : « C’était difficile à adapter, mais Nicolas Bary a réussi à en faire quelque chose d’intègre et de très personnel : on est dans l’univers du Petit Spirou mais il en a fait quelque chose d’autre complètement. »

Les Films du Cap – Les Partenaires – Belvision

« Il faut avoir le cœur bien accroché pour faire des adaptations »

C’est l’un des objectifs les plus délicats poursuivis par les adaptations de Média Participations : s’adresser aux lecteurs de la BD, certes, mais aussi à tous les spectateurs qui ne connaissent pas l’œuvre originale. Sans qu’un public soit plus favorisé par rapport à l’autre, à en croire Nicolas Bary : « On s’adresse aux deux à parts égales, en sachant qu’il y aura de toute façon des fans qui ne se retrouveront pas dans l’adaptation. » Laurent Duvault confirme : «  Le film vise les deux publics. »

Qu’ils soient réalisateur, éditeur ou auteur, tous les acteurs de la chaîne se retrouvent forcément confrontés aux critiques — souvent violentes — déversées contre le film, souvent avant même d’avoir vu le résultat final. Le directeur du développement audiovisuel de Média Participations en est le premier conscient : « Pour faire des adaptations aujourd’hui, il faut vraiment avoir le cœur bien accroché. Rien qu’à l’annonce d’un projet, sans une image, ni une ligne de scénario, ni un casting, vous vous faites écharper. Le jeu, aujourd’hui, c’est de détruire avant même que ce ne soit construit. »

En 2016, notamment, la découverte, sur l’affiche de Tamara, du physique d’Héloïse Martin, l’actrice censée incarner l’héroïne, avait provoqué une polémique. Aux yeux de nombreux fans de la BD, elle s’avère en effet bien trop mince — malgré les 12 kilos pris pour le rôle — pour prêter ses traits au personnage, dont les rondeurs constituent une caractéristique essentielle dans l’œuvre originale de Darasse et Zidrou.

La méfiance du lectorat, toujours de mise

Iris, 27 ans, qui lisait Le Petit Spirou pendant son enfance, estime que l’historique des adaptations BD justifie d’une telle méfiance a priori  du lectorat : « Je ne suis pas contre l’adaptation en principe. Mais les faits ont quand même démontré qu’elles sont rarement réussies. » Et si certain(e)s arrivent à passer outre une adaptation ratée, Iris préfère éviter de se laisser tenter par la curiosité : «  C’est bien trop décevant généralement, cela ‘gâche’ le souvenir agréable qu’on a [de la BD]. »

Certaines lectrices, comme Anaïs, 30 ans, considèrent très différemment un projet de transposition au cinéma selon l’origine de l’œuvre : « Je suis plutôt contre l’adaptation pour la BD franco-belge ‘classique’ et plutôt favorable pour les comics et certains romans graphiques ».

© Les films du Cap – Les Partenaires – Belvision

D’autres, comme Guillaume et Hélène, 27 ans tous les deux, ne sont pas « contre le principe » d’adapter, et même plutôt favorables à une « libre interprétation » de l’univers originel plutôt qu’à une transposition trop fidèle. Parmi leurs adaptations préférées, on trouve pêle-mêle des comics et des BD franco-belges : V pour Vendetta, Persepolis, Sin City, Quai d’Orsay, Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre

Face aux critiques les plus virulentes, voire insultantes, Laurent Duvault préfère jouer la sourde oreille : « On travaille plutôt pour la majorité silencieuse qu’on espère retrouver en salle, pas pour la minorité hurlante, la meute qui aboie avec la caravane. Ce qui ne nous empêche pas de rester vigilants, avec les auteurs, sur l’adaptation, sur le texte, etc. Mais à un moment donné, si on accepte de céder ces droits, il faut que des professionnels du cinéma s’en emparent et fassent leur travail en toute honnêteté. »

Objectif : faire connaître les héros

Un discours qui tranche avec une idée répandue auprès des lecteurs et lectrices, comme le résume Iris : « [L’intérêt premier de l’éditeur est] probablement l’argent, puis les retombées commerciales : si les gens ont aimé le film, ils voudront peut-être acheter la BD… » Anaïs dresse le même constat : « [L’adaptation permet de gagner] des sous et une diffusion plus massive de l’œuvre (donc des sous aussi), tout en relançant des séries qui ne sont plus sur les tables (donc des sous) ».

Tome & Janry © Dupuis, 2017

Pour Laurent Duvault, la force de diffusion dont bénéficie l’œuvre grâce à l’adaptation prime sur le montant du chèque reçu à la vente des droits : « L’intérêt n’est vraiment pas financier au départ, l’idée est vraiment que la marque reste vivante ou découvre de nouveaux lecteurs. »

De fait, la diffusion au cinéma n’est que la première étape d’un long processus qui permet de faire connaître le film pendant les 2 semaines précédant la sortie, les 2 semaines qui suivent, puis, 4 mois après, en DVD et VOD. Viennent ensuite le passage sur les chaînes cryptées puis publiques. « Si le film a un peu de succès, il peut être diffusé tous les ans, donc à l’arrivée, vous avez, chaque année, en moyenne un million de spectateurs qui vont voir votre film et découvrir ou redécouvrir le personnage. Le film crée une énorme caisse de résonance ! » s’enthousiasme Laurent Duvault.

Difficile pour autant de quantifier l’impact concret du film sur les ventes d’albums quand ceux-ci se vendent déjà par milliers d’exemplaires. Mais ce type d’adaptation permet d’alimenter directement le marché de la BD avec la sortie d’un produit dérivé, comme la BD du film Le Petit Spirou. — qui est en fait une compilation des meilleurs gags, parsemée d’interviews de l’équipe. Un phénomène qui s’envisage également dans le cadre de déclinaisons en série télévisée, plutôt qu’en film.

Le film crée une énorme caisse de résonance !

Le directeur du développement audiovisuel de Média Participations ne cache pas son intérêt pour ce format « presque naturel pour les adaptations BD ». Si une adaptation télévisée de Thorgal est en cours de développement par le réalisateur Florian Henckel von Donnersmarck (La vie des autres), Laurent Duvault regrette toutefois la frilosité actuelle du marché : « Autant aux États-Unis et à l’international, les chaînes ou les coproductions de type Netflix ou Amazon deviennent énormes, autant en France on a encore un peu de retard. […] Les séries engagent un budget pour lequel les chaînes ne sont pas encore prêtes à aller, et ça leur donne étonnamment l’impression qu’adapter une BD en série revient à aller vers une niche et à ne pas viser le grand public. »

© Les films du Cap – Les Partenaires – Belvision

Les stars au casting : nécessaires, imposées ou bienvenues ?

Comme la grande majorité des adaptations BD qui l’ont précédé, Le Petit Spirou compte plusieurs célébrités au casting. Pierre Richard, François Damiens et Philippe Katerine incarnent respectivement trois personnages emblématiques de l’univers : le grand-père du Petit Spirou, son prof de sport, M. Mégot, et l’abbé Langélusse.

La présence de stars dans ces adaptations de BD est parfois mal accueillie par les lecteurs, surtout lorsqu’un choix semble sans rapport avec l’esprit de l’œuvre originale, donnant ainsi la fâcheuse impression que leur présence a été imposée au casting. En janvier 2017, l’annonce de Christian Clavier en comte de Champignac, dans l’adaptation à venir de Spirou et Fantasio, avait ainsi été accueillie avec une certaine réserve sur les réseaux sociaux.

Laurent Duvault s’amuse aujourd’hui de ce qu’il considère comme un quiproquo entre les internautes et l’acteur : « Christian Clavier est un grand fan de BD, un ultra-collectionneur. […] Il est tellement fan de BD qu’on parle avec lui de plein d’autres projets. Ce n’est pas du tout par opportunisme, il joue un petit rôle, celui de Champignac, qui est secondaire dans le film. Il l’a accepté en toute humilité alors qu’il aurait pu dire : ‘non, je prends la tête d’affiche’. C’est un peu faire un procès d’intention, comme Internet sait si bien le faire. »

Nicolas Bary, lui, reste bien conscient de l’importance stratégique de tels acteurs célèbres : « C’est vrai qu’un casting plus connu permet une communication plus aisée. Ça peut aussi motiver le public adulte, qui peut être réticent car l’adaptation de BD est parfois jugée pour enfants, grâce à un casting adulte qui lui parle. » À l’instar de Pierre Richard, monument des comédies françaises, auquel le réalisateur a tenu à faire appel pour sa « personnalité » sans pour autant se «  faire imposer un casting connu juste pour être connu. »

© Les films du Cap – Les Partenaires – Belvision

De l’influence du casting et de la bande-annonce

La familiarité du public avec ces comédiens pourrait bien convaincre Guillaume de se laisser tenter par Le Petit Spirou : « Pourquoi pas ? Le casting est sympa avec François Damiens et Pierre Richard… » Mais il est bien le seul parmi le lectorat interrogé. Anaïs, qui suit Le Petit Spirou depuis ses 7 ans, a déjà tranché : « Je n’irai pas voir le film qui ne me dit rien, d’autant que je n’ai aucun enfant autour de moi à y amener. » La présence d’acteurs connus au casting ne change rien à sa décision, contrairement à Hélène, qui reconnaît qu’un « affect » avec certains comédiens peut l’influencer, au même titre qu’une bande-annonce réussie.

Elle compte toutefois passer son tour elle aussi, même si son rapport au personnage est à l’origine plus distant : « Spirou n’était pas mon personnage préféré […], du coup je ne pense pas aller voir le film. Je crains que l’humour ne soit plus gaguesque que malicieux et que la cible ne soit plus enfantine que grand public. »

Les réticences d’Iris tiennent à une toute autre raison :  « Je n’irai pas voir le film : la qualité des gags est supportable – voire parfois appréciable – en BD, mais je pense que le film doit être d’une grossièreté très gênante s’il est fidèle à la BD. »

« Le film ne prétend pas être la BD »

Philippe Tome partageait lui-même cette crainte avant d’être rassuré par le travail de Nicolas Bary, comme il le confie dans la BD du film : « Beaucoup de nos gags, à Janry et à moi, ne sont drôles que parce qu’ils sont traités en BD. En images ‘réelles’, ça serait parfois d’une vulgarité affligeante ! »

Le réalisateur assure en effet avoir évité cet écueil, lui qui s’est montré particulièrement vigilant sur le décalage qui fait la force — et la spécificité — du Petit Spirou . La BD joue en permanence sur la naïveté enfantine des personnages tout en leur attribuant des « regards concupiscents, un peu fripons », difficilement transposables au cinéma. Nicolas Bary explique ainsi avoir « saupoudré » ces éléments dans le film : la maîtresse sexy avec Mlle Chiffre, le grand-père dragueur qui cache ses magazines érotiques… Et il s’attend déjà à faire quelques déçus : « Typiquement, certaines personnes vont sans doute dire : ‘Tiens, c’était plus sexuel dans la BD’… »

© Les films du Cap – Les Partenaires – Belvision

Le trentenaire, habitué au délicat exercice de l’adaptation grâce à ses précédents longs-métrages — Les Enfants de Timpelbach et Au bonheur des ogres –, comprend le point de vue des lecteurs de BD qui s’opposent à toute transposition au cinéma.

De fait, il a depuis longtemps abandonné l’idée de leur faire changer d’avis : « Le film ne prétend pas être la BD, il ne dit pas ‘Je suis la BD en image’. […] Quand un film existe, il ne remet pas en question la bande dessinée. Si on n’a pas envie d’être dans cette ouverture-là, il vaut mieux ne pas aller voir l’adaptation, sinon vous y allez avec un couteau entre les dents, pour pointer ce qui ne va pas… Ça ne peut qu’amener la déception.  »

Nicolas Bary apprécie en revanche l’idée que l’adaptation puisse faire découvrir l’univers à un autre public, grâce à une narration et une compréhension différentes de l’histoire, que Laurent Duvault compare pour sa part aux reprises de chanson, sources d’une autre « vision artistique » de l’œuvre originale.

Les adaptations du groupe Média Participations attendues en 2018

Quelle leçon tirer de fiascos comme Lucky Luke ?

Ces transpositions de BD sont toutefois loin d’être systématiquement couronnées de succès, qu’il soit critique ou commercial. Les échecs du Lucky Luke de James Huth avec Jean Dujardin, en 2009, ou, en 2017, de Seuls (moins de 400 00 entrées) et de Boule & Bill 2, en 2017, résonnent encore chez Média Participations.

Laurent Duvault les explique par l’incapacité du film à se « connecter » avec le public, soit parce que l’icône adaptée était trop grande, soit parce que la promesse du film n’était pas en adéquation avec les attentes du public. C’est ainsi qu’il analyse le raté colossal de Boule & Bill 2 et de ses 500 000 entrées alors que le premier film avait attiré 2 millions de spectateurs.

Tout en déplorant la « cruauté » de l’industrie cinématographique, sachant que la première journée d’exploitation permet d’anticiper immédiatement le résultat commercial d’un film alors qu’il a fallu de longues années de travail pour lui donner forme, Laurent Duvault reconnaît que Média Participations n’est pas le premier touché par un fiasco en salle : « L’éditeur est payé quand le film est fait : c’est aux producteurs et aux investisseurs d’essayer de rentrer dans leurs frais. Quand tout va bien, ils le font dès la sortie du film, sinon il faut plusieurs années pour y parvenir. »

© Les films du Cap – Les Partenaires – Belvision

Le box-office, critère primordial

Quant au minimum de recettes attendu, il dépend logiquement du budget de chaque film : « Si vous faites un film à 3 millions d’euros de budget et que vous faites 800 000 entrées, c’est un super succès. Quand vous faites un film à 15 millions d’euros et que vous enregistrez le même nombre d’entrées, c’est une catastrophe. » D’autant que le nombre d’entrées en salle reste le facteur déterminant pour envisager la sortie d’un deuxième opus, loin devant la disponibilité des acteurs ou les retours critiques de la presse comme du public.

Le Petit Spirou, lui, garde déjà sa tenue de groom à portée de main, au cas où le succès le rappelle sur grand écran, comme nous l’avoue Nicolas Bary : « On a déjà écrit le scénario du 2  […] Comme les enfants grandissent rapidement, et que le 2 se passe dans la foulée du premier film et pas quelques années plus tard, on s’est dit qu’avoir cette histoire permettrait éventuellement de rebondir dessus. »

Un deuxième opus permettrait en outre de continuer à miser sur la popularité du personnage, qui, comme tous les grands noms du catalogue Média Participations, est sur le point d’animer les allées du futur Parc Spirou, dont l’ouverture — longtemps considérée comme une arlésienne — est prévue en juin 2018 à Monteux, près d’Avignon. Le Marsupilami, Lucky Luke, Spirou, Gaston… des héros parfois quasi-centenaires y côtoieront les dernières créations du géant de l’édition.

De la BD en solitaire à l’expérience collective

Ce projet titanesque constitue « l’avènement d’une nouvelle ère pour les personnages » de Média Participations, de l’aveu de Laurent Duvault : «  C’est le prolongement de ce qui se passe au cinéma. La BD est un plaisir très solitaire alors que le cinéma est une expérience partagée. […] La BD au parc, c’est le point culminant. Ça correspond à ce qui se passe dans la musique ou le cinéma : l’expérience partagée, le live, prend le contrepied des nouvelles technologies qui nous donnent tout, tout de suite, mais nous isolent aussi un peu plus chaque jour. »

À terme, le directeur du développement audiovisuel de Média Participations espère pouvoir exposer les coulisses des adaptations de BD — décors, costumes… –, à proximité du cinéma du Parc Spirou où seront joués tous les films de ce catalogue en perpétuelle expansion.

Mais à force d’être déclinés à l’envi, les héros cultes de la BD franco-belge ne risquent-ils pas d’être dénaturés ? Le risque est minime, aux yeux de Guillaume : « Lucky Luke a fait l’objet d’au moins 3 ou 4 films, de quelques dessins animés, de nombreuses séries dérivées (Rantanplan, Les Dalton, Kid Lucky…). Et pourtant il est et restera le cow-boy qui tire plus vite que son ombre. »

Hélène fait preuve du même optimisme, elle qui porte un regard bienveillant sur cette vague partie pour durer : «  La BD n’a pas à être réservée à un public élitiste surfant sur la popularité ‘nouvelle’ de cet art longtemps incompris ou à des collectionneurs de la première heure. D’une façon générale, la culture se doit d’être démocratique et ouverte à tous. »