Le RIJV, pour Rassemblement inclusif du jeu vidéo, proposait, les 7, 8 et 9 juillet derniers, de déconstruire les clichés du jeu vidéo à travers la création. Comment favoriser plus de diversité dans ce secteur ?

Comme dans beaucoup de domaines, le monde du jeu vidéo — son industrie comme sa narration ou son discours — est encore souvent entravé par une absence de diversité chez ses acteurs. Genre, sexualité, couleur de peau, condition physique… rien ne devrait pouvoir stopper la créativité de chacun dans le milieu.

L’association RIJV, que nous avions déjà présentée dans un article sur la place faite aux professionnelles du jeu vidéo, a pour vocation de favoriser une dynamique d’inclusivité dans l’industrie à travers différentes initiatives. Sensibilisations, ateliers, rencontres et diverses activités sont organisés dans cette optique.

Après des ateliers autour de la programmation avec Twine et Construct 2, le RIJV a notamment mis en place les 7, 8 et 9 juillet 2017 une Game Jam sur la thématique « Cassons les clichés », afin de réinterroger la représentation des minorités dans le jeu vidéo.

Une Jam en présentiel et en ligne

Le RIJV a pu bénéficier des locaux de la fondation Mozilla à Paris pour accueillir une partie des jammeurs. « Nous avions mis une cinquantaine de billets disponibles en ligne pour faire notre jam dans les locaux de Mozilla, et ils sont tous partis ! », se félicite Gabrielle Barboteau, co-fondatrice de l’association et co-organisatrice de l’événement. « On n’a pas eu assez de place en présentiel donc on a permis à certain(e)s de participer depuis chez eux  », ajoute-t-elle.

Pour une première, la participation est donc plutôt encourageante et 10 jeux ont pu ainsi être proposés à l’issue de la Game Jam. « On a eu des participations de personnes travaillant dans le jeu vidéo comme de personnes n’en ayant jamais fait, ce qui montre bien que le sujet aussi était fédérateur au-delà du simple principe de Game Jam », précise Flore, l’une des co-organisatrices.

La thématique portant sur le fait de  « casser les clichés », les sujets étaient particulièrement variés, ce qui a permis d’explorer un large panel de discours dans les projets des participant(e)s. C’est le cas par exemple de Regarde, un jeu d’exploration qui sensibilise sur le sujet de la grossophobie, tandis que 4Cells couvre un sujet plus général en évoquant les discussions textuelles entre différents personnages, là où Do Not Disturb revisite l’archétype narratif de la demoiselle en détresse.

Objectif : toucher un large public

Comme l’explique le communiqué de l’événement du RIJV : « Cette jam n’est pas une compétition : pas de classement, pas de pression, nous sommes ici pour créer des jeux, apprendre et partager ». L’association RIJV se veut en effet ouverte à tous, même à ceux qui ne sembleraient pas concernés par leur combat au premier abord.

« La question de ‘qui est concerné ou pas par le RIJV’ est assez délicate, dans le sens où je considère que même des personnes relativement privilégiées dans notre société  ont un rôle potentiel à jouer dans l’asso. Mais un rôle différent des personnes touchées par des discriminations : par exemple, nous aider financièrement ou sur le plan logistique », analyse Gabrielle Barboteau.

Ainsi, des personnes que l’on peut considérer comme privilégié(e).s sur le plan social ont parfaitement pu participer à la Game Jam, même si l’éventualité de devoir se confronter à des dissensions ou des trolls était redoutée par les organisatrices : «  La peur était surtout de voir apparaitre des tensions entre groupes et à l’intérieur même des groupes, que ce soit à cause de propos sexistes, homophobes, etc. ou même simplement à cause du stress inhérent au principe d’une Game Jam. Rien de tout cela n’est arrivé et le seul moment de légère panique a été dû à un manque de multiprises ! Du coup le plus difficile a été de gérer notre stress, bien plus que de véritablement gérer des situations stressantes », explique Flore, visiblement soulagée.

À l’avenir, les membres de l’association espèrent également pouvoir proposer du matériel aux personnes les plus précaires. « On aimerait pouvoir fournir des ordinateurs aux participant(e)s des jams et des ateliers, précise Flore. En demandant aux personnes de posséder leur propre matériel, on empêche les plus précaires de participer. Ces personnes sont souvent des personnes opprimées que l’on aimerait voir bien plus dans l’industrie ! »

Améliorer les conditions professionnelles…

L’un des principaux objectifs du RIJV est en effet de favoriser l’intégration des personnes sans distinction de leur genre, orientation sexuelle, apparence physique ou encore origine dans le milieu de l’industrie du jeu vidéo. « On aimerait attirer plus de professionnel(le)s du jeu vidéo afin de diffuser au maximum les idées de l’association dans les entreprises », confirme Flore.

Gabrielle ajoute : « L’ensemble des participant(e)s a salué notre approche de la jam, à savoir : pas de classement ou de compétition, la fermeture des locaux pendant la nuit pour forcer les gens à dormir, les encourager à prendre des pauses… On voulait aller à contre-courant d’une certaine culture qui sert à nous préparer au crunch time dans les entreprises du jeu vidéo.  »

Le crunch time est en effet une pratique courante dans l’industrie. Au moment de boucler un jeu dans les dernières semaines de production qu’il reste, les développeurs entrent en période de rush où dormir, manger ou simplement lever les yeux de son écran devient une option facultative.

…Et éveiller des vocations ?

Le caractère détendu de la Game Jam « Cassons les clichés » permet ainsi de dénoncer ces pratiques, mais aussi d’accueillir des personnes qui ne sont pas expertes en développement dans un milieu où elles se sentiraient illégitimes.

Lucie est illustratrice, et elle a travaillé sur le jeu Regarde pendant la Game Jam. «  C’était notre première jam, et on n’a pas pu ‘finir’ le jeu tel qu’on l’avait imaginé en l’espace du week-end […] mais on a pu le retravailler et en mettre une version jouable en ligne. D’après ce qu’on m’a dit, c’est rare de finir les jeux pendant les jams. »

Elle-même touchée par la question de la grossophobie, son expérience avait fait l’objet de petites BD qui ont fait le tour des réseaux sociaux. Pour la Game Jam, Lucie compte expérimenter le format du jeu vidéo pour faire passer son discours : « J’ai eu la chance d’avoir deux amis programmeurs dans la salle, ainsi qu’un musicien/programmeur rencontré sur place que mon projet a touché quand je l’ai présenté. »

« La grossophobie est encore peu reconnue comme une discrimination en France, ajoute-t-elle, je voulais retourner le fait qu’on renvoie en permanence les personnes grosses à leur corps, en obligeant le joueur à vraiment regarder : et voir les cicatrices, le vécu qu’il y a derrière. Je pense que la forme vidéoludique est très puissante pour ça : le spectateur est acteur de ce qu’il se passe donc s’investit dans le dénouement du jeu. »

Elle poursuit :  « On peut le surprendre, le mettre face à ses idées reçues. J’ai déjà eu des retours de joueurs qui vont dans ce sens : que ce corps/paysage est beau et les a fait réfléchir sur la beauté des corps en général, que c’est encore plus violent de devoir passer et repasser sur les phrases cinglantes déjà débloquées au cours de l’exploration. »

Le RIJV, lui, continue de prévoir des actions pour continuer à sensibiliser les uns et les autres sur l’inclusivité dans l’industrie et le monde du jeu vidéo en général. « On aimerait organiser des meet-ups mensuels, des rencontres entres personnes de l’asso et les gens intéressés, le tout avec à chaque fois des petits talks, confie Gabrielle. Le problème c’est que pour l’instant, on est bloqués par l’absence de lieu. Ce dont on a le plus besoin, c’est des locaux. Il nous faut absolument un endroit accessible aux personnes à mobilité réduite, où il n’y a pas de contrôle de pièce d’identité à l’entrée (pour éviter des emmerdes aux personnes trans et/ou sans-papiers), etc. ». À bon entendeur…

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