En 2017, le mot geek semble totalement démocratisé et parait définir une réalité dont nous aurions tous la même définition. Que vous vous sentiez geek ou pas, oubliez vos certitudes : nous sommes allés chercher l'éclairage de spécialistes de la culture geek.

Que signifie être geek ? Il faudrait des centaines et des centaines de mots afin de répondre à cette interrogation qui n’en contient que quatre, pour saisir les enjeux sociologiques qui se cachent derrière ce terme. Que signifie véritablement ce terme pour ceux qui s’y reconnaissent — et ceux qui s’excluent de ce groupe ? D’où vient-il, quelle est son histoire ?

Toutes ces questions, nous sommes allées les poser à des spécialistes, à commencer par un docteur en sciences de l’information et de la communication. David Peyron en a justement écrit des centaines, de mots, sur la question. Il a publié en 2012 une thèse de 488 pages, intitulée La construction sociale d’une sous-culture : l’exemple de la culture geek. Une mine d’information qui s’est ensuite transformée en un livre — plus accessible au grand public –, sobrement baptisé Culture Geek.

Être geek, ça veut dire quoi ?

Et en 2017 alors, être geek, ça veut dire quoi ? Nous avons laissé la parole au sociologue pour tenter de définir ce terme qui a énormément évolué ces dernières années et prend ses racines dans des traditions et des mythologies méconnues.

De son côté, Vanessa Lalo, psychologue spécialisée dans les jeux vidéo et les usages numérique nous a éclairé sur les enjeux contemporains de cette identité qui prend parfois extrêmement des formes virulentes en ligne.

Les geeks ne sont pas un tout allant de soi

C’est à travers le prisme de l’identité que David Peyron choisit d’aborder la culture geek, et c’est cet aspect de son travail qui a retenu notre attention. « Comprendre ce que signifie aujourd’hui être geek, non pas uniquement du point de vue des médias qui considèrent le collectif comme déjà fait, déjà construit et donc ne parlent que « des geeks » comme d’un tout allant de soi, mais du point de vue de ceux qui se sentent geeks et donnent à ce mot un sens lié à leur propre parcours, à leur goût et à un collectif dans lequel ils se reconnaissent » : voici comment le sociologue amorce cette longue étude. En prenant résolument le parti de se positionner du côté des acteurs, qui vivent et contribuent à construire cette culture.

Le point de vue de ceux qui se sentent geek

Pour se lancer avec une telle passion dans une étude aussi colossale, mieux vaut être soi-même un passionné. « J’avais une passion, un goût pour la culture geek, j’ai toujours été très intéressé par les sciences, la science-fiction, nous confie David Peyron. Je me suis reconnu dans ce mot, et j’ai eu envie de faire mon mémoire dessus. C’est là que j’ai rencontré mon futur directeur de thèse, qui m’a poussé à travailler sur le sujet. Je me suis dit ok, on allait me payer pendant trois ans pour faire ce qui me passionnait.  »

Au commencement, un oiseau

Le scientifique nous embarque à travers ses déambulations dans l’univers de la culture geek, et là, première grosse découverte : le mot « geek » traîne derrière lui plusieurs siècles d’histoire. Dresser son étymologie suppose de remonter au Moyen-Âge, où le terme n’a alors aucune trace écrite et appartient à l’argot. « À cette époque, il désigne un oiseau, le coucou, qui est connu pour voler les autres animaux. Il va alors servir à parler de quelqu’un qui se fait avoir. En Écosse, il existait d’ailleurs la chasse aux coucous, une fête très connue qui, chez nous, a donné le premier avril, mais avec des poissons à cause de notre culture chrétienne », nous raconte David Peyron.

Le mot se répand en Europe, servant à désigner les gens qui sont considérés comme des idiots par le reste de la société — sentez-vous poindre un début d’explication au sens péjoratif parfois associé, aujourd’hui encore, au terme ? Au dix-neuvième siècle, le geek est un monstre de foire, dont l’activité consiste, littéralement, à avaler tout ce qu’on lui donne à manger, pour amuser la galerie.

Le mot se répand en Europe, servant à désigner les gens qui sont considérés comme des idiots par le reste de la société

C’est à la faveur des migrations que le mot traverse l’Atlantique, et commence à être écrit de la façon dont nous le connaissons aujourd’hui. « La mode du cirque était très forte aux États-Unis et c’est ainsi que le mot va s’y imposer, poursuit le sociologue. D’ailleurs, c’est un sens qui existe toujours aux États-Unis. La signification du mot va progressivement commencer à changer dans les années 1950 et 1960, où « geek » sert à désigner les gens différents, que l’on n’arrive pas à comprendre.  »

CC Flickr thekoke

Le basculement du 20e siècle

Un premier virage est amorcé dans les décennies 1960 et 1970, lorsque les geeks commencent à désigner les étudiants — souvent blancs — qui évoluent sur les campus californiens, auxquels sont attribués des loisirs qui seraient décidément bien différents de ceux du commun des mortels. Dans les années 1990, seuls les ingénieurs et les mathématiciens commencent à employer le mot pour marquer leur identité. Mais il faut encore attendre les années 2000 pour voir émerger un véritable basculement, qui va justement pousser ces geeks matheux et friands d’informatique des 90s dans leurs retranchements.

Le versant informatique s’est fait déborder par cette généralisation

« Internet a joué un rôle fondamental dans ce basculement. À la différence de ceux qui n’ont pas revendiqué une identité geek dans les années 1980 ou 1990, des internautes ont contribué à l’essor d’une identification commune sur les forums. En se disant tous geek, cela leur permettait d’avoir une voix, de gagner en légitimité et en reconnaissance car ils étaient liés par une passion commune. Des gens se sont alors prononcés geek rétroactivement. Les informaticiens qui se reconnaissaient dans le terme dans les années 1990 ont eu le sentiment d’être dépossédés du terme. Le versant informatique s’est fait déborder par cette généralisation », nous explique David Peyron.

Octavio Fossatti

Ça, c’était donc pour la partie historique.

Mais, alors, concrètement, comment se définissent les geeks d’aujourd’hui, eux qui portent cet héritage sans forcément le savoir ? David Peyron s’est plongé pendant des heures sur les forums, puisque c’est là que l’identité a été revendiqué avec tant de ferveur, pour tenter de définir cette culture. « Je me suis vite rendu compte que la manière dont les geeks se définissaient sur ces forums était très différente selon les pratiques. Souvent, ils publiaient des listes, par exemple de leurs films préférés. Et souvent, les autres répondaient, « ah, mais tu as oublié ça, et ça ». Plutôt que de définir ce qu’est la culture geek de façon fermée, chacun y met plutôt ce qu’il veut. Et ce qui lie finalement aussi, c’est le sentiment de rejet qu’ils ont eu en commun. »

« Je préfère le terme technophile à geek »  — Vanessa Lalo

Pour Vanessa Lalo, cependant, le terme de geek n’est pas le plus approprié pour décrire cette frange de la population passionnée de science-fiction, jeux vidéo et hardware informatique. « Je lui préférerais plutôt le terme de technophile. Avec l’avènement des technologies, le mot geek est devenu une sorte de tendance absolue, alors que celui de technophile me semble plus approprié pour qualifier les geeks », nous précise la psychologue.

Deux univers de pratiques

Faire rentrer dans des cases la culture geek relève donc du casse-tête, puisque le fait de ne pas pouvoir être abordé comme un tout homogène est justement l’un de ses éléments de définition. Le sociologue identifie néanmoins deux univers de pratiques.  « D’un côté, il y a la tech, l’informatique et le numérique. De l’autre, le monde fantastique et le fait de créer des mondes. Pour simplifier, le geek serait donc un expert aux connaissances poussées dans un domaine, ou un créateur de mondes. Or, c’est là que l’analyse des jeux vidéos est particulièrement éclairante : en effet, ils ont la particularité de réunir ces deux mondes, l’expertise numérique et la créativité », souligne-t-il.

Pour simplifier, le geek serait donc un expert aux connaissances poussées dans un domaine, ou un créateur de mondes

« Le mot geek a muté, il est devenu fourre-tout, avance de son côté Vanessa Lalo. Le geek est un être social, et la démocratisation des outils a eu pour conséquence de le rendre hype. C’est une communauté de pairs, qui expérimente un besoin de partager la technologie et la connaissance. »

Si l’histoire du terme geek semble sans cesse renvoyer celles et ceux auxquels l’étiquette a été collée, ou qui s’en sont revendiqué, à une singularité et une altérité sociale, un tour d’horizon de cette culture ne pouvait se passer d’un autre questionnement : et aujourd’hui, ne serions-nous pas tous un peu des geeks ? Spoiler : oui, et non.

Une fusion identitaire

« Dans ses travaux, le sociologue Lars Konzack s’intéresse en effet à la façon dont cette culture geek va venir nourrir la culture mainstream, mentionne David Peyron. Effectivement, il y a cette idée que l’on vivrait aujourd’hui dans un monde de geeks. C’est une réalité bien accueillie, car elle traduit une reconnaissance de cette identité. Mais en réalité, peu de gens s’y identifient. L’exemple du jeu de rôle est assez parlant, car il concerne seulement 30 000 personnes en France. Il y a une infusion claire de cette culture, qui reste en même temps underground : c’est une véritable fusion identitaire. »

Dire que nous serions tous des geeks n’est pas un non-sens, mais relève peut-être d’un abus de langage, fait observer de son côté la psychologue Vanessa Lalo. « Là encore, à mon sens, geek n’est pas le bon mot. Il faut plutôt distinguer les geeks des consommateurs de la tech. Dans le contexte de la société de consommation, être geek est devenu une activité sélective, qui demande du temps et de l’argent — ou alors, d’être étudiant. Être geek est plutôt une pratique de citadin, on peut même y voir une forme d’élitisme. Le fait de pouvoir s’acheter des télévisions et des consoles est révélateur d’un certain pouvoir d’achat. »

Geek ou nerd ?

Quant à la différenciation des mots geek et nerd, elle cristallise aussi cette réalité d’une sous-culture finalement moins démocratisée que ce que le discours ambiant laisse penser. « Je vais à nouveau citer Lars Konzack, qui disait quelque chose d’assez pertinent à ce sujet : c’est une différence qui n’intéresse personne, sauf ceux qui se sentent concernés, sourit David Peyron. Néanmoins, il est vrai que le terme de nerd a une coloration plus péjorative, on ne parle pas de culture nerd par exemple ; or, dans l’idée de culture, on met des valeurs. Le mot est également bien moins connu que geek. Cela est assez visible, par exemple, dans les traductions des séries télévisées. Auparavant, le mot geek était traduit par intello, ou taré. Aujourd’hui, il est traduit par geek. Par contre le mot nerd, lui, est traduit par geek. »

Le terme nerd a une coloration péjorative

Malgré tout, les geeks sont loin de s’être débarrassés de la dimension péjorative du mot, imprégné par des siècles d’histoire. Si le fameux « t’es un geek » n’est a priori pas bien méchant, il est toujours employé au quotidien sous la forme d’une insulte, reconnaissent les deux chercheurs

CC Flickr Kenny Louie

En 2017, la réputation du geek est aussi entachée par la virulence de certains internautes qui se réclament de cette identité. « Les communautés jeux vidéo et geek sont une sorte de chevalier blanc, commente Vanessa Lalo. Ils sont les premiers à réagir sur tout, ce qui montre qu’ils sont à la pointe, mais ils sont aussi virulents. Les geeks aiment bien troller, et même si ce n’est pas forcément méchant au départ, l’effet de meute peut vite changer la donne. »

Un effet de meute qui fait échos aux situations que l’on trouve en ligne, notamment sur des forums ou le sexisme ambiant qu’expérimentent les professionnelles du secteur. « Parler de radicalisme me semble une notion extrême, mais il est évident que certains cherchent à provoquer — ce qui n’est pas un phénomène propre à la communauté geek, d’ailleurs. Sur le forum 18-25 (de jeuxvideo.com, ndlr), on assiste à des échanges entre des gamins de 14 ans d’une violence extrême. Mais s’agit-il encore vraiment de la communauté geek ? À mon sens, c’est plus le fruit d’un effet d’entraînement, la haine suscitant la haine, que d’une véritable radicalisation des geeks », estime Vanessa Lalo. Surtout, cette virulence s’explique par un effet de groupe. « La communauté des gamers, notamment, est familière des clashs, sauf quand elle a un objet commun à abattre. Là, elle peut révéler la force de sa communauté. » Parfois pour le meilleur, mais malheureusement souvent pour le pire.

Être une femme chez les geek

Parmi les cibles des virulentes attaques, on trouve de nombreuses femmes. La YouTubeuse DamDam, qui se passionne pour les jeux vidéo et le monde de l’absurde sur la plateforme depuis presque 12 ans, entend encore parler des commentaires qu’elle a reçu par une poignée d’utilisateurs du 18-25 de jeuxvideo.com en 2013 ; elle venait alors d’apparaître dans une émission sur le site. « Ça reste la plus grande vague d’insultes que j’ai jamais reçue, quelque chose comme plus de 2 000 par jour pendant deux semaines, des topics de forums de dizaines de pages avaient été créés, bref, du lourd  », nous raconte DamDam, qui ne se considère d’ailleurs pas elle-même comme une geek.

« À vrai dire, j’ai toujours eu du mal avec cette terminologie qui, originellement, ne me correspond pas du tout, je vois plutôt des gamins un peu surdoués et férus de sciences et de cultures imaginaires, comics et jeux de rôle. Je suis amatrice de beaucoup de domaines très variées (jeux vidéo, culture japonaise dans son ensemble, arts du jonglage, musiques électroniques extrêmes, culture Internet, sport, photographie…) et je ne pense pas que ça corresponde à quelconque définition. Je me considère comme étant DamDam, c’est déjà assez compliqué comme ça ! », poursuit-elle.

Une femme qui souhaite être sexy et fréquente le milieu geek aura 10 fois plus ses preuves à faire

Active sur Internet depuis 1998, la vidéaste se définit elle-même comme une « ancienne de l’Internet moderne » où elle a eu le temps de se confronter à de nombreux sites et forums. « Fréquentant le milieu « geek » et jeux vidéo depuis début 2000, et m’étant beaucoup impliquée dans l’associatif français, le gros de la communauté sait qui je suis, et je ne me fais pas trop embêter. Cela arrive régulièrement sur YouTube, mais la plupart du temps ce sont des gens qui tombent par hasard sur mon contenu, en pensant que je suis une pichasse qui fait des vidéos parce que, « lolilol c’est trop cool ».

Je fais partie des 0,1 % de YouTubeuses françaises qui sont inscrites et actives depuis l’ouverture du site, je commence un peu à savoir comment ça marche. (…) Quand une femme fréquente ce milieu et souhaite être sexy parce que c’est comme ça qu’elle se sent bien, alors là elle aura 10 fois plus ses preuves à faire. »

Des leaders d’opinion

Et le marketing dans tout cela ? Les industriels ont bien évidemment perçu la force de frappe qu’ils pouvaient tirer de la culture geek pour vendre leurs produits. « Les industriels ont pris en compte l’idée que les geeks pouvaient être vus comme des leaders d’opinion. À nouveau, c’est positif car cela manifeste une forme de reconnaissance. En même temps, on peut y voir une forme d’instrumentalisation, commente David Peyron.

La question se pose par exemple chez les producteurs, les auteurs, les créateurs : est-ce que JJ Abrams est un vrai geek, comme nous ? Cette réalité donne un sentiment de pouvoir : avant on allait au Comic Con pour acheter des comics, maintenant ce sont des événements qui ont un impact sur l’industrie du cinéma ».

JJ Abrams est-il un vrai geek, comme nous ?

« À mon sens, la culture geek n’est pas vraiment une sous-culture aujourd’hui. C’est la culture pop, et la nouvelle culture générale au cœur de notre technologie. Nous sommes dans une geekerie permanente », estime Vanessa Lalo.

Et puisque nous parlions culture geek, nous n’avons pas hésité à clore cet article par un peu de science-fiction : l’identité geek sera-t-elle un jour supplantée ? « La culture geek est tellement ancienne, et son évolution a pris tellement de temps qu’il me semble difficile de faire des pronostics. Mais il me semble que cette culture n’est sûrement pas vouée à disparaître », conclut David Peyron.

Partager sur les réseaux sociaux