Ils sont un duo, jeune et piqué aux séries, aux sagas, à la pop culture et s'amusent à transgresser leur approche des formats. D'une série, ils font un long-métrage en réussissant avec facilité toutes les épreuves pour réaliser une œuvre qui aurait pu exister si Breaking Bad n'avait pas été le show des années 2010.

Il y a encore peu, nous nous interrogions sur les contraintes et l’écriture d’une série à l’heure du binge-watching — arcs narratifs plus longs, rythme mieux réparti et personnage moins bavards etc. Vue sous ce prisme, la série est un art compliqué dont chaque scène, chaque plan, est une pièce d’un puzzle encore plus grand dont la sophistication est digne d’une cathédrale narrative. Chaque arc soutient un édifice qui le dépasse, de manière pyramidale jusqu’à aboutir à l’intrigue initiale qui sert elle de nef, voire d’autel, pour filer la métaphore architecturale.

Alors quand Gaylor Morestin, scénariste et compositeur ainsi que son comparse Lucas Stoll, réalisateur, décident justement de faire passer l’épreuve du feu à une série, lui donner un format de long-métrage, c’est toute cette lente et minutieuse architecture qui est radicalement sapée pour un résultat original qui, l’air de rien, montre que le pouvoir narratif d’une série ne peut être produit que par un tel format.

Chéri ! J’ai rétréci Breaking Bad !

Réalisé comme un sujet d’étude, ce Breaking Bad, le film, a ainsi permis à ses deux créateurs de prendre conscience de la nette différence narrative et technique entre les deux supports. Interrogé par Numerama, Gaylor abonde : « Ce projet nous a ouvert les yeux sur les différences fondamentales entre la série et le long-métrage. L’écriture d’épisodes nombreux et de saisons multiples dévoile des personnages et leur personnalité de manière excessivement détaillée. De fait en tant que spectateur, on s’attache à eux de manière très personnelle. Dans un film, on a évidemment moins de temps et on ne peut plus se permettre d’être aussi précis, d’être aussi fourmillant de détails sur chaque personnage. L’action doit avancer en parallèle dans ce timing serré, alors c’est une danse subtile entre scénario et personnages, enjeux et connaissance !  »

Pour le jeune scénariste, le choix de Breaking Bad n’était pas non plus innocent pour mener à bien cette véritable expérimentation audiovisuelle ; le personnage particulièrement complexe, contrasté et inspirant de Walter a été la première motivation pour réaliser le film : « On savait que Walter perdrait en saveur par rapport à la série, mais c’était justement l’idée. Si Breaking Bad avait été un film et non pas une série, peut-être que personne n’aurait été si attaché à lui ! Quand bien même le scénario aurait été écrit spécialement pour Walter, on n’aurait jamais pu lui donner tant de relief.  »

Pour Gaylor, qui a réalisé son premier long-métrage recoupé à l’adolescence, le personnage et les sagas sont des objets difficiles pour le cinéma qui sacralise encore le mouvement, l’arc rapide, contrairement aux circonvolutions intimes et visuelles de la série. Le jeune homme avoue ainsi que son tout premier projet similaire était le redécoupage de Harry Potter 7 partie 1 et 2 en un unique film. Nous pourrions croire que Gaylor est seulement pressé, mais il semble surtout obsédé par l’idée du lien qui unit format et narration.

Lors du remontage du show en film, les jeunes hommes ont nécessairement dû faire de douloureux choix. Car toutes saisons confondues, Breaking Bad dure plus de 50 heures, soit 48 de plus que le long de Gaylor et Lucas. Comment prendre de telles décisions et dans quel but ?

À ce propos, le jeune scénariste raconte qu’il y avait toujours un dilemme entre choisir une scène anthologique ou simplement faire avancer la narration de leur film : « Nous devions sans cesse nous concentrer sur « qu’est ce qu’on raconte » et la réponse était claire même si délicate à mettre en œuvre : on voulait raconter Walter White. Avec le matériel dont on dispose, un scénario déjà écrit et des séquences déjà montées (et aussi une évolution esthétique des personnages et surtout de Walter) beaucoup de nos choix étaient guidés. Par exemple, un grand nombre de fois on s’est dit « cette séquence serait mieux ici » pour se rendre compte que « ah non on peut pas, là il a déjà le bouc ! » « Mince là il a des cheveux » « la scène d’avant il avait une moustache on est d’accord ? »  »

« On voulait raconter Walter White »

Il fallait donc éviter les faux-raccords, les incohérences, les ellipses incompréhensibles et surtout, l’amour du détail qui fait le genre et la superbe de Breaking Bad. Mais en fin de compte, à part pour ceux qui voudraient s’éviter un long binge-watching d’une cinquantaine d’heures, à quoi bon faire un film qui fera moins bien que le format originel ?

Même à cette question, le duo a une réponse : « Nous sommes les premiers pleinement conscients des faiblesses de certains aspects de notre remontage ! Notamment du fait qu’il y a moins de reliefs que dans la série. Mais, finalement, ce n’est pas la série ! Enfin, nous gagnons à discuter de ces questions. Autour de nous, c’est un débat depuis une semaine : les pour et les contre, ceux qui comprennent le projet et ceux qui ne comprennent pas du tout. C’est très fascinant et intéressant d’écouter chaque point de vue et personne n’est indifférent en bien ou en mal, ce qui est bon signe j’imagine. Ça ouvre un débat, les gens se parlent et parlent de création, je crois que c’est positif par les temps qui courent.  »

Par ailleurs, depuis la publication de leur projet, les deux amis voient leur Breaking Bad faire littéralement le tour du monde — repéré dans la presse américaine comme la presse grecque, on en finit plus de voir ce remontage. Cette effervescence amuse Gaylor qui se demande si suffisamment de personnes regarderont son film remonté pour y découvrir un plan trafiqué par les jeunes hommes pour y glisser un objet, comme une signature.

Breaking Bad étant la propriété de Sony, le film a été supprimé de Vimeo. Pour le voir malgré la restriction légale, les réalisateurs vous proposent un lien vers le film, ainsi qu’un autre pour les sous-tires français

C’est toujours ça de pris pour parler narration, cinéma et série autrement que par un simple exercice critique. Et cela permettra peut-être même à votre collègue qui n’a jamais réussi à comprendre la ferveur Breaking Bad d’enfin saisir un peu de la fulgurance d’une série qui n’est décidément pas qu’un show sur la drogue.

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