L'une des plus célèbres œuvres issues de l'Égypte antique contient la représentation graphique d'une espèce d'oie qui nous était inconnue jusqu'alors. « L'art apporte une vision culturelle, mais aussi un enregistrement graphique précieux », selon l'archéologue à l'origine de la découverte.

L’histoire de notre planète est aussi faite d’espèces qui se sont éteintes. L’être humain est aujourd’hui à l’origine de la sixième extinction de masse. Au cours de l’Évolution, d’autres événements, locaux, régionaux, globaux, ont provoqué la fin d’espèces animales. Il existe de très nombreuses espèces disparues que nous n’avons pas encore découvertes. Mais leurs traces sont peut-être parfois sous nos yeux.

Les fouilles archéologiques permettent d’en mettre au jour, mais le docteur Anthony Romilio, chercheur à l’université du Queensland, en Australie, pense avoir identifié une espèce disparue d’oie… à partir d’une peinture égyptienne. Son travail de recherche sera publié en avril 2021 dans Journal of Archeological Science. Il détaille son processus de recherche sur le site de l’université.

Le réalisme marquant de l’œuvre

La peinture en question est assez célèbre, parfois décrite comme la Mona Lisa de l’Égypte Antique, en vertu de sa qualité graphique et de sa préservation. Découverte en 1800, son original est exposé au musée égyptien du Caire. Elle faisait autrefois partie d’une grande scène recouvrant le mur nord de la chapelle funéraire d’Itet — femme du vizir Nefermaat, belle-fille du roi Snéfrou de la 4e dynastie. Le fils d’Itet et Nefermaat est celui qui a lancé la construction des Grandes Pyramides. La peinture elle-même peut donc être datée il y a 2 575-2 551 ans avant J.-C. — 4 600 ans avant le 21è siècle.

Peinture issue de la tombe d’Itet.

Sa grande qualité picturale rend l’œuvre particulièrement réaliste. « S’il n’est pas rare de trouver des scènes d’oiseaux dans les marais dans les tombes de l’Ancien Empire, cet exemple est l’un des plus anciens et se distingue par l’extraordinaire qualité de la peinture. L’artiste a pris grand soin de rendre les couleurs et les textures des plumes des oiseaux et a même inclus des becs dentelés sur les deux oies qui se penchent pour brouter », peut-on lire sur le site MetMuseum.

Ce réalisme a permis à Anthony Romilio d’étudier la peinture en détail pour fournir une analyse zoologique de la représentation graphique.

Une espèce inconnue

« Apparemment, personne n’avait encore réalisé qu’il y est peint une espèce inconnue », constate l’archéologue au sujet des deux oies, aux plumes rouges et grises et dont le regard est tourné vers la droite. En étudiant la morphologie de ces deux oies, la couleur de leurs plumes, Anthony Romilio en est arrivé à la conclusion que « d’un point de vue zoologique, cette œuvre d’art égyptienne est la seule documentation sur cette oie aux motifs distinctifs, qui semble aujourd’hui globalement éteinte ».

« L’art apporte une vision culturelle, mais aussi un enregistrement graphique précieux »

Il était envisagé, depuis la découverte de la peinture, que ces deux oies appartenaient à l’espèce bien connue et toujours vivante Branta ruficollis (Bernache à cou roux), qui y ressemble en effet énormément. Mais Anthony Romilio a appliqué le critère de Tobias, une échelle en ornithologie qui permet de délimiter les espèces d’oiseaux. Il en a conclu que les différences sont trop importantes : malgré les ressemblances au premier coup d’œil, il apparait une vraie distinction dans les couleurs et les motifs sur son corps, son visage, sa poitrine, ses ailes et ses pattes. Par exemple, le dos et les ailes sont gris clair, et non noir ; tout comme la forme de la marque rouge sur le cou est totalement différente.

Comparaison entre l’oie présente sur le tableau (gauche) et Branta ruficollis (toute à droite). // Source : University of Queensland

Pour Anthony Romilio, c’est aussi l’occasion de rappeler que l’Égypte antique n’était pas qu’un désert — la région et l’époque ont une longue et riche histoire en matière de biodiversité. « L’art apporte une vision culturelle, mais aussi un enregistrement graphique précieux d’animaux inconnus aujourd’hui, souligne également l’archéologue. Ces représentations animales anciennes nous aident à identifier la biodiversité qui, il y a des milliers d’années, coexistait avec l’homme. Je vois aussi cela comme un rappel de l’influence de l’être humain sur la survie des espèces. »

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