Un document rédigé par He Jiankui, le scientifique qui a mené l'expérience controversée des « bébés CRISPR », a été publié partiellement par MIT Technology Review. Ses extraits montrent que le projet avait des failles à la fois scientifiques et éthiques.

Il y a un an, l’affaire des « bébés CRISPR » commençait : un scientifique chinois, He Jiankui, faisait savoir qu’il menait des expériences de modifications génétiques sur des embryons humains. Lorsque l’information avait été dévoilée, deux jumelles étaient déjà nées après la modification génétique de leurs embryons. MIT Technology Review a dévoilé des extraits d’un manuscrit décrivant cette expérience le 3 décembre 2019.

Le document, qui n’a pas fait l’objet d’une publication scientifique (mais qui semblait manifestement écrit dans cette optique), est rédigé par He Jiankui. Il est titré « Naissance de deux jumelles après l’édition du génome pour la résistance au VIH » (« Birth of Twins After Genome Editing for HIV Resistance »), rapporte MIT Technology Review. L’anonymat de la source qui a transmis ce document est préservé. Nos confrères indiquent avoir consulté les métadonnées du fichier, qui montrent que He Jiankui a modifié le texte à la fin du mois de novembre 2018.

Des tests menés dans un laboratoire. // Source : Flickr/CC/OPCW (photo recadrée)

Dans cette expérience, c’est la méthode CRISPR, surnommée le « ciseau génétique », qui a été utilisée. Elle consiste à « couper » dans l’ADN afin de supprimer un gène donné. C’est le gène CCR5 qui a été visé par He Jiankui. On sait qu’une mutation de ce gène, connue sous le nom « mutation CCR5 delta 32 », peut protéger les individus d’une infection au VIH (comme ce fut le cas pour le patient de Berlin).

Les tests génétiques orchestrés par He Jiankui n’ont jamais fait l’objet d’une publication sérieuse et leurs conséquences ont rapidement inquiété la communauté scientifique. Certains chercheurs se sont demandés si la manipulation génétique sur les « bébés CRISPR » risquait de mettre en danger leur santé. Ce manuscrit est intéressant pour mieux comprendre comment He Jiankui a procédé et pourquoi la rigueur scientifique et l’éthique ont clairement fait défaut lors de ces manipulations.

La conclusion n’est pas étayée par les données

« Nous avons utilisé CRISPR-Cas9 pour reproduire une variante génétique fréquente du gène CCR5 dans des ovules fécondés lors d’une procédure de fertilisation in vitro, avec l’objectif d’aider les jumelles à naître avec leur propre protection naturelle contre l’infection au VIH », mentionne le document cité par MIT Technology Review. Selon nos confrères, cette affirmation n’est pas confirmée dans le reste de l’étude par des données.

Les chercheurs n’ont pas réussi à reproduite la mutation du gène CCR5 visée. Les modifications qui ont été réalisées sont simplement comparables à la mutation CCR5 delta-32, qui se produit naturellement chez certains individus immunisés contre le VIH. Si ces modifications sont similaires à la mutation CCR5 delta-32, cela ne signifie aucunement qu’elles sont identiques. La conclusion du manuscrit est donc erronée.

Les participants ont pu être en situation de vulnérabilité

L’expérience était censée permettre d’immuniser les enfants à naître contre une possible infection par le VIH. Selon MIT Technology Review, les participants au test pourraient y avoir pris part pour de « mauvaises raisons » : cette expérience aurait été l’occasion pour eux de bénéficier d’un traitement de fertilité. Les couples participants étaient concernés par la séropositivité. Or, en Chine, les patients séropositifs ont de grandes difficultés à bénéficier de traitements contre l’infertilité. Il n’est donc pas exclu que les participants, qui se seraient trouvés dans cette position vulnérable, aient accepté l’expérience pour pouvoir bénéficier du traitement.

Les avantages médicaux ne sont pas certains

Le document ne permet pas d’affirmer que la modification génétique qui a été réalisée sur les embryons va immuniser avec succès les enfants à naître contre le VIH. Ceci est lié au premier point évoqué : les modifications apportées aux embryons ne sont pas strictement identiques à celles de la mutation CCR5 delta-32.

Des tubes de prélèvement. // Source : Flickr/CC/ibbl (photo recadrée)

En outre, seul un embryon a fait l’objet d’une modification des deux copies du gène CCR5 (un pour chacun des parents). Pour l’autre embryon, seule une copie du gène a été éditée, ce qui confère une « résistance partielle » contre le VIH, peut-on lire dans l’extrait du manuscrit. L’étude ne semble pas mentionner dans quelle mesure cette résistance est partielle, ce qui pose évidemment problème pour juger de la pertinence de l’expérience sur le plan médical.

Des effets ont été compris après la naissance des enfants

L’utilisation de la méthode CRISPR entraînait un risque, celui de provoquer d’autres modifications involontaires dans l’embryon. Or, ces effets n’auraient pas pu être repérés. La seule manière de les identifier était d’entamer la grossesse. Par ailleurs, le manuscrit mentionne que l’étude a été enregistrée au registre d’essais cliniques chinois (China Clinical Trial Registry), mais sans préciser que cet enregistrement a eu lieu en novembre 2018, après la naissance des deux jumelles.

Plus largement, l’expérience a abouti à la naissance de deux enfants alors que les chercheurs n’ont même pas vérifié si l’immunité contre le VIH était bien acquise. « Nous réaliserons des expériences d’infection au VIH pour confirmer la résistance de chacune des jumelles au VIH », mentionne le document cité par nos confrères. Le fait d’attendre la naissance des enfants pour vérifier cet élément crucial montre bien que les expériences ont été menées sans la certitude que les modifications réalisées permettraient bien d’immuniser les jumelles contre le VIH.

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