Il y a une soixantaine d’années, l’armée américaine avait imaginé une façon tout à fait particulière de transporter le courrier : avec des missiles. Une méthode originale, créative et rapide, certes… Mais qui n’a pas porté ses fruits malgré de très nombreux essais.

Chez vous, il y a des chances pour que votre courrier soit acheminé jusqu’à votre boîte aux lettres par un vélo ou une voiture. Eh bien, que diriez-vous de recevoir un missile dans votre jardin, avec toute votre correspondance, pour remplacer tous ces moyens de transport trop lents ?

L’idée a l’air franchement absurde et dangereuse, qu’une start-up un peu trop disruptive pourrait imaginer pour faire buzzer et attirer d’hypothétiques investissements. Elle a pourtant bel et bien été mise en pratique. Comme le rappelle le National Postal Museum, musée de Washington dédié à l’histoire postale américaine, du courrier a bel et bien été transporté par missile le 8 juin 1959.

Une démonstration technique réussie

La scène s’est déroulée dans le sud-est des États-Unis, lorsque le sous-marin USS Barbero, basé en Virginie, a envoyé un missile de croisière SSM-N-8A Regulus jusqu’à la station navale de Mayport, en Floride. Mais à bord, pas de charge nucléaire : à la place, 3 000 lettres étaient embarquées pour ce vol hors-normes.

Pour franchir les 160 kilomètres entre les deux points, le missile n’a pris que 22 minutes. Et ça a marché : le missile et sa cargaison ont pu arriver à bon port. Pour l’occasion, les lettres étaient stockées dans des caisses renforcées supposées résister à d’importants chocs, évidemment.

L’enjeu paraissait grand à l’époque, au point où même le président américain Eisenhower avait confié une petite lettre au « véhicule », tandis que le responsable du bureau des postes, Arthur Summerfield, visait des envois de l’autre côté de l’Atlantique en quelques heures à peine, de jour comme de nuit. Mais cette ambition s’est alors heurtée à une dure réalité.

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Le missile Regulus qui a été reconverti en facteur. // Source : US Navy/Wikimedia Commons

Certes, l’armée américaine était satisfaite de cette démonstration technique, mais elle ne comptait pas aller plus loin dans l’expérimentation. À cette époque, les missiles étaient surtout requis pour faire face à l’ambiance de plus en plus tendue de ces débuts de Guerre froide.

Malgré tout, cette opération avait une certaine valeur. Cela montrait au monde la précision dont étaient capables les armes du bloc de l’Ouest, en livrant du courrier au plus près des personnes. Cela dit, leur coût ne justifiait pas qu’on les utilise pour envoyer des lettres, même à cette vitesse et avec un tel style.

Tant pis, donc, pour les ambitions d’Arthur Summerfield, qui imaginait déjà des missiles téléguidés que l’on enverrait aux quatre coins du monde pour envoyer des courriers à une vitesse folle. Il a dû se consacrer à son autre obsession, plus sombre : surveiller les lettres et traquer les personnes qui envoyaient des livres pornographiques ou en lien avec l’homosexualité, au nom de la lutte contre « l’obscénité ».

Joindre les zones difficiles d’accès autrement

Revenons aux missiles : l’idée a donc été abandonnée, et il n’y a pas eu de telles tentatives depuis. Mais le test de 1959 n’était que le dernier en date puisque l’idée d’envoyer des lettres de cette manière remonterait en réalité à 1810. C’est en tout cas ce qu’indique le site Engadget, qui évoque un article écrit par un auteur allemand, Heinrich von Kleist, lequel suggère cette solution pour acheminer le courrier plus rapidement. Un brevet a ensuite été déposé en 1870 pendant le siège de Paris, en pleine guerre franco-prussienne, mais le conflit fut terminé avant qu’il ne donne quoi que ce soit.

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Le missile Congreve utilisé aux Tonga pour le courrier. // Source : William Congreve

En revanche, c’est dans les Tonga (dans le Pacifique) que la technologie fut vraiment testée.

L’idée était d’atteindre Niuafo’ou, une île du nord de l’archipel surnommée « Tin Can Mail Island » car les récifs volcaniques étaient si difficiles d’accès que le courrier était placé dans des boîtes de conserve récupérées à la nage. Des missiles ont donc été testés, mais comme ils avaient une fâcheuse tendance à partir dans n’importe quelle direction, exploser durant le vol ou à l’arrivée, les locaux se sont dit qu’il était peut-être plus prudent d’en rester au crawl pour s’envoyer des missives.

Des tests cruciaux à l’aube de la guerre

L’idée est restée en sommeil des décennies, hormis plusieurs essais menés par un ingénieur en astronautique, Friedrich Schmiedl, qui a envoyé quelques centaines de lettres d’un village à un autre à l’aide de missiles, ce qui a attiré l’attention du bureau de poste autrichien et les philatélistes. Mais son activité a été arrêtée faute de financement et en raison de la loi qui a prohibé la possession d’explosifs par les particuliers. Ensuite, lorsque l’armée allemande s’est intéressée à ses travaux au début de la Seconde Guerre mondiale, Friedrich Schmiedl a tout détruit pour ne pas que cela tombe entre de mauvaises mains et s’est reconverti dans les systèmes de propulsion pour bateaux.

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L’affiche du film The Rocket Post qui adapte l’histoire de Zucker. // Source : Ultimate Pictures

Dans les mêmes années, l’ingénieur allemand Gerhard Zucker a voulu tenter une expérience similaire au Royaume-Uni. Les responsables locaux du courrier attendaient beaucoup de ces technologies, mais après des échecs à répétition, il a été renvoyé en Allemagne… Et arrêté par la Gestapo, soupçonné d’avoir pactisé avec l’ennemi ! Son histoire est adaptée en film en 2004, The Rocket Post.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, hors essai de 1959, l’engouement est retombé. Il faut dire que cette période a montré à une bonne partie du monde à quel point les missiles étaient avant tout des engins de guerre. S’en servir pour envoyer du courrier aurait été à la limite du mauvais goût, et peut-être mal interprété par des adversaires.

Aujourd’hui, cela n’a plus guère d’intérêt : le mail a largement supplanté le courrier postal, et celui-ci circule sur les réseaux à la vitesse de la lumière.

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