Dans un entretien exclusif à Numerama, le boss d'Apple Music Eddy Cue s'est confié sur la genèse, l'adoption et le futur du projet imaginé par Apple.

En 1967, Pink Floyd jouait à Londres un concert resté dans les mémoires grâce à l’introduction d’une technique de diffusion du son spatialisée nommée quadriphonie. Connu pour leur capacité à utiliser tout ce que la technologie peut leur apporter, les Pink Floyd ont toujours eu à cœur de créer leurs propres outils pour composer de nouvelles choses, jamais entendues auparavant. C’est cette expérience que le jeune Eddy Cue, maintenant vice-président d’Apple aux services et répondant directement à Tim Cook, a vécu quand son père a ramené à la maison un récepteur quadriphonique  : « Je n’ai plus jamais entendu quelque chose d’aussi révolutionnaire pour la musique depuis  », lance-t-il.

Et pour cause : ces appareils proposés dans les années 1970 au grand public ont été des échecs commerciaux assez larges, manquant de contenu et nécessitant un dispositif onéreux et correctement calibré pour être efficaces. Tout l’inverse, en somme, de l’audio spatial déployé en juin 2021 par Apple sur Apple Music et qui n’a besoin que d’une paire d’écouteurs pour être perceptible. Ce format, plébiscité par la presse, a un avantage émotionnel de taille : il ne laisse personne indifférent. Suffisant pour changer la manière de faire de la musique ?

Un encodeur 4 canaux des années 1970 // Source : Misra

L’audio spatial d’Apple Music aurait pu ne pas exister

Si l’Eddy Cue avec qui nous discutons en visioconférence semble authentiquement épaté par cette nouvelle option d’Apple Music, il faut savoir que le projet est entré dans la maison Apple par quelqu’un qui n’en fait pas partie. « C’est Adam Levine qui m’a demandé une fois si j’avais entendu parler d’audio spatial et j’ai commencé à évoquer ce qui se fait pour les films avant qu’il me coupe en me disant qu’il parlait de musique. » Le leader du groupe Maroon 5 lui a alors fait écouter un morceau en audio spatial, et c’est à ce moment-là que Eddy Cue a compris qu’il y avait quelque chose à faire avec cette technologie. « Je voulais tout connaître sur le sujet, la technique, comment ça fonctionnait. J’ai appelé mes équipes tout de suite  ».

Et peut-être que si Adam Levine n’avait pas su transmettre son engouement artistique pour un tel projet, il n’aurait pas vu le jour. Car il y a, dans les plans d’Apple, deux facettes à l’audio spatial qu’Eddy Cue ramène toujours dans la discussion : c’est une expérience d’écoute pour les utilisateurs, mais c’est aussi, à l’autre bout de la chaîne, un outil de création pour les artistes. Aucune chance qu’il remplace complètement les formats mono et stereo, mais la capacité de l’audio spatial à créer une sensation nouvelle à l’écoute d’un morceau de musique de quoi titiller la curiosité des artistes à la recherche de nouvelles manières de composer.

La présentation de Eddy Cue sur Apple // Source : Apple

« Ça va être du travail pour eux. Nous n’allons pas mettre à disposition un outil qui transforme un morceau stéréo en audio spatial. Il va falloir apprendre à faire de l’audio spatial sur nos outils et je pense que ce que l’on va proposer avec Logic Pro suffira à susciter la curiosité des artistes  ». Avant cette étape directement intégrée à la création musicale, ce sont les labels et les grands noms de la production qui ont proposé les premiers morceaux à Apple Music.

Une opportunité facilitée par le fait que la musique est, depuis longtemps, enregistrée piste par piste. C’est toute la différence avec l’upscale de contenus vidéos en 4K, pour lesquels on ne possède parfois pas un original à une définition suffisante pour que le résultat soit convaincant sans bidouilles qui finissent par se voir à l’image. L’audio spatial peut être créé à partir d’un projet classique qui avait vocation à terminer en stéréo. Et au mieux les pistes sont découpées et séparées, au mieux la production pourra ajuster l’effet comme l’artiste l’entend.

À la question de savoir si feu Johnny Cash aurait apprécié la version de Folsom Prison Blues disponible dans le format Audio Spatial, Eddy Cue répond qu’Apple ne crée rien. Ce sont les labels, les proches du roi de la country et des ingénieurs du son talentueux qui se sont chargés de proposer une version différente du morceau enregistré des dizaines de fois depuis 1956 pour Sun Records.

L’audio spatial dans Apple Music n’a besoin que d’une paire d’écouteurs // Source : Apple

À l’opposé de l’audio sans perte

Ce n’est pas un hasard non plus si Apple a sorti l’audio spatial en même temps que l’audio sans perte sur Apple Music. La dernière option est, pour la musique, un immense paradoxe : l’audio lossless est présenté par les puristes comme une sorte de grâal à atteindre, mais le grand public n’a bien souvent pas le matériel bien plus onéreux que des AirPods Max pour en profiter. Ou, tout simplement, l’oreille. Ce petit test proposé par la radio américaine NPR est un bon moyen de s’en rendre compte. Eddy Cue nous confie qu’il ne fait pas la différence. Moi non plus.

À cet audio sans perte nécessitant une oreille que peu de monde possède et un équipement qui peut se chiffrer en dizaines de milliers d’euros, l’audio spatial répond par une simplicité d’écoute. « Le challenge pour un artiste qui innove est le timing, précise Eddy Cue. S’il sort un morceau basé sur une nouvelle technologie que personne ne peut écouter, il a perdu son temps. L’audio spatial n’a pas ce problème : nous avons déjà plusieurs millions de personnes qui ont le matériel pour écouter de l’audio spatial. C’est pour cela que les artistes peuvent expérimenter avec dès le lancement. »

Et de fait, des milliers de morceaux sont déjà disponibles et le catalogue grandit jour après jour. Il manque peut-être à Apple une production originale, dans laquelle l’artiste aurait pensé sa musique autour de la spatialisation — comme Pink Floyd dans ses concerts. Mais dans la bataille que se jouent les services de musique à la demande pour convaincre les utilisateurs qu’ils sont meilleurs que leurs concurrents, Apple a pris en 2021 un avantage technologique certain. Finira-t-il par faire passer Spotify ou Google Music pour une expérience VHS ou sombrera-t-il dans l’oubli comme les lunettes 3D ?

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