Déjà devenue l’une des séries les plus visionnées de la plateforme, Dahmer suscite autant de fascination que de polémiques. Mais que reproche-t-on exactement à ce récit de serial killer ?

C’est LE succès surprise de cette rentrée, sorti en catimini avant d’exploser grâce au bouche à oreille. La série Dahmer (ou Monstre : L’histoire de Jeffrey Dahmer), qui squatte le Top 10 de Netflix depuis mi-septembre, est désormais au centre de toutes les discussions. Avec plus de 800 millions d’heures vues sur Netflix dans ses 28 premiers jours, le programme est seulement détrôné par la quatrième saison de Stranger Things (1,3 milliard) et Squid Game avec 1,65 milliard d’heures visionnées. Des records impressionnants, qui confirment l’intérêt jamais satisfait du public pour les tueurs en série, depuis Jack L’Éventreur au 19e siècle.

La série raconte l’histoire vraie de Jeffrey Dahmer, un serial killer qui a sévi dans les années 1980 aux États-Unis. Surnommé le « cannibale de Milwaukee », le meurtrier a commis 17 crimes en 13 ans, tous plus sordides les uns que les autres. Il n’en fallait pas plus pour fasciner Ryan Murphy, créateur prolifique de Glee, American Horror Story ou American Crime Story. Mais surtout pour passionner des millions de spectateurs, avides de connaître les détails de son histoire macabre. À tel point que Netflix vient de mettre en ligne une série documentaire complémentaire, Jeffrey Dahmer : Autoportrait d’un tueur, constituée des audios du véritable meurtrier.

Mais cette obsession est rapidement devenue malsaine et la série de fiction Dahmer elle-même est loin d’être exemplaire dans son traitement de l’affaire. Alors, pourquoi la série est-elle jugée problématique ?

Les familles des victimes n’ont pas été consultées

La critique majeure adressée à Dahmer vient des familles des concernés : au moins trois proches des victimes reprochent à Netflix leur manque de respect et de précision vis-à-vis de leur histoire, et réclament surtout le droit à l’oubli. Le sixième épisode de la série met ainsi en avant Tony, un jeune homme sourd tué par Dahmer. Sa mère, Shirley Hughes, a estimé dans les colonnes du Guardian que certains faits rapportés ne s’étaient pas du tout déroulés de la même façon dans la réalité : « Je ne comprends pas comment ils peuvent utiliser nos noms et diffuser de tels éléments, publiquement. »

Eric Perry, un cousin d’Errol Lindsey, également assassiné par Dahmer, a, lui aussi, exprimé sa colère et celle de sa famille sur Twitter. Il raconte alors que lui et ses proches n’ont pas été consultés par l’équipe de la série et qu’ils ont donc découvert l’existence de Dahmer en même temps que les spectateurs. D’un point de vue purement juridique, Netflix n’avait aucune obligation de les informer ou de les rémunérer, les faits relevant du domaine public. Mais Eric Perry regrette que la plateforme se vante d’avoir conçu la série pour honorer la dignité des familles, sans même avoir pris la peine de les contacter.

DaShawn Barnes incarne Rita Isbell dans Dahmer // Source : Netflix
DaShawn Barnes incarne Rita Isbell dans Dahmer // Source : Netflix

Une problématique également soulevée par la sœur d’Errol Lindsey, Rita Isbell, dont le témoignage bouleversant lors du procès de Dahmer est retranscrit dans l’épisode 8 de la série. Elle confirme auprès du média américain Insider qu’elle n’a pas été contactée non plus en amont de la diffusion : « Ils ne m’ont rien demandé. Ils l’ont juste fait. » Elle estime que Netflix cherche simplement à « se faire de l’argent sur cette tragédie ».

Il est vrai que la série ne prend pas réellement de pincettes avec l’histoire des victimes de Dahmer et peut raviver un traumatisme pour des proches qui aimeraient simplement tourner la page en paix, trente ans plus tard.

La glorification d’un meurtrier

On le sait : les tueurs en série ont toujours fasciné, jusqu’à devenir une obsession malsaine pour certains. Les lunettes de Dahmer sont ainsi vendues aux enchères pour 150 000 dollars, des centaines de costumes d’Halloween à l’effigie du tueur sont probablement en préparation à l’heure où nous écrivons ces lignes et une tendance TikTok absolument immonde a même vu le jour. Le but ? Imiter le « cannibale de Milwaukee » devant la porte de son frigo ou filmer sa réaction en découvrant les véritables polaroïds que le meurtrier prenait de ses victimes. On peut difficilement faire plus malaisant. TikTok a supprimé une partie des contenus concernés, mais le résultat reste le même : la série aurait-elle rendu Dahmer cool et sympathique ?

La série Dahmer raconte les meurtres mais aussi le procès du tueur // Source : Netflix
La série Dahmer raconte les meurtres mais aussi le procès du tueur // Source : Netflix

Le parti pris de cette première saison permet hélas une identification, même minime, au tueur en série, en révélant son passé triste et solitaire. En se concentrant uniquement sur son enfance et sa vie malheureuse, largement mises en avant, la série en arrive presque à excuser ses crimes. Et la prestation époustouflante d’Evan Peters (American Horror Story, X-Men) n’arrange pas les choses : l’acteur est incroyable mais nombre de spectateurs retiennent surtout le beau comédien derrière la performance. Si le sujet de la fascination pour les serial killers vous intéresse, nous vous conseillons vivement les passionnantes vidéos du compte TikTok de Macho Boulot Dodo.

Des accusations de racisme sur le tournage

En plus de ces problématiques extérieures, la série a également été mise en cause en interne. Kim Alsup, coordinatrice de production sur le tournage, a ainsi décrit au Los Angeles Times qu’elle a été horriblement traitée sur le plateau — et que Dahmer est la pire série sur laquelle elle a travaillé. À tel point qu’elle ne l’a pas encore regardée, par peur de raviver de mauvais souvenirs de tournage. Elle détaille notamment qu’elle était sans cesse confondue avec la seule autre femme noire de l’équipe et que leurs prénoms étaient régulièrement échangés. Kim Alsup, qui a notamment travaillé sur Grey’s Anatomy ou Inventing Anna, raconte tout de même que son travail s’est amélioré à partir de l’épisode 6. Consacré à Tony Hughes, ce chapitre a été réalisé et écrit par deux personnes noires, Janet Mock et Paris Barclay.

Shaun J. Brown tient le rôle Tracy Edwards, qui parvient à échapper à Dahmer // Source : Netflix
Shaun J. Brown tient le rôle Tracy Edwards, qui parvient à échapper à Dahmer // Source : Netflix

Ces accusations sont d’autant plus importantes qu’elles entrent en totale contradiction avec le propos de la série. Dahmer a en effet assassiné majoritairement des hommes gays et noirs, dans une société américaine marquée par le racisme et l’homophobie. Les 10 épisodes de cette première saison tentent de dénoncer les mécanismes de discrimination qui ont permis au tueur de sévir pendant tant d’années sans jamais être inquiété. Le récit de Kim Alsup vient donc ternir encore un peu plus le vernis brillant de Dahmer, vendue par Netflix comme une série engagée et politique.

Au-delà de ces critiques, la série vaut-elle vraiment le coup d’œil ?

Alors : faut-il regarder la série ? Le constat est mitigé. Dahmer est un véritable succès, il n’y a aucun doute possible, et il est partiellement justifié : la performance d’Evan Peters dans le rôle principal est stupéfiante, la série dénonce habilement des discriminations systémiques, et la deuxième moitié de la saison est bouleversante. Mais, au fond, la popularité de la série ne réside-t-elle pas principalement dans une curiosité malsaine ? Il est complexe de bien saisir le propos de fond de Dahmer sous le malaise permanent provoqué par l’atmosphère lente et poisseuse, développée à chaque épisode.

Netflix a basé la majorité de sa communication autour du respect des victimes et Evan Peters répète partout en interview qu’ils ont adopté leur point de vue, et non celui de Dahmer. Mais honnêtement, cette première saison rate un peu son objectif. Toute la première partie est entièrement consacrée au passé du serial killer, à ses premières dissections macabres, au divorce de ses parents ou à ses difficultés sociales. Difficile d’y voir un hommage aux victimes dans ce contexte, d’autant que la série porte uniquement son nom à lui. Dahmer aurait vraiment gagné en originalité en nous plongeant davantage du côté des victimes, comme le fait plutôt bien l’épisode 6. La série mérite une partie des louanges qui lui sont adressées, mais devrait servir de leçon à Netflix pour mieux traiter de ce type de sujets à l’avenir, de préférence avec la participation des concernés.

Source : Montage Numerama

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