Plusieurs listes citoyennes se présentent lors des élections régionales de 2021. Créées à l'initiative de l'association Réinfo-Covid, elles rassemblent plusieurs candidats aux idées et aux propos complotistes. Nous avons étudié leurs publications et comportements sur les réseaux sociaux.

La campagne de vaccination serait un «  assassinat national », la deuxième vague de l’épidémie de Covid-19 aurait été « une illusion », Greta Thuberg ferait de la propagande pour un « gouvernement mondial », Donald Trump aurait gagné les élections américaines de novembre 2020, les vaccins contre le covid seraient des « armes biologiques » …

Sur les profils Facebook et Twitter de nombreux candidats aux élections régionales françaises de 2021, les propos covid-sceptiques et anti-vaccins se suivent et se ressemblent. Ces candidats ont beau venir de listes électorales différentes et de régions séparées, ils partagent un autre point commun : ils font partie de listes qui n’ont pas été montées par un parti politique, mais sont nées d’une initiative citoyenne portée par Réinfo Covid, et de nombreuses figures de la complosphère française. Et ces figures ont, logiquement, attiré beaucoup de personnes aux idées complotistes dans les listes citoyennes.

Des « listes citoyennes »

Ce n’est pas exactement la première fois que des listes à tendance complotistes sont inscrites pour les élections régionales. En 2017, l’Union Populaire Républicaine de François Asselineau, qui promeut le « Frexit » (une sortie de la France de l’Union européenne) et qui expliquait que le Front national était financé par la CIA, avait présenté 13 listes. Mais l’UPR et les listes citoyennes évoquées aujourd’hui ne pourraient pas être plus différentes.

Ces listes citoyennes ne sont pas affiliées à un parti politique : elles ont surtout été chapeautées par Réinfo Covid. Mouvement créé par l’anesthésiste-réanimateur Louis Fouché, qui a notamment déclaré que les vaccins pourraient causer de l’infertilité (ce qui est faux), Réinfo Covid est extrêmement populaire sur les réseaux sociaux. Tout au long des publications et des lives organisés par le mouvement, ses adhérents parlent de « politiques dictatoriaux », de «  scientifiques corrompus  », et estiment que la pandémie de covid a été largement exagérée.

Silvano Trotta, l’un des complotistes français les plus influents sur Internet et star du film Hold Up, a également partagé sur ses réseaux sociaux le projet de listes citoyennes.

Nous avons analysé les six listes citoyennes pour les élections régionales de 2021 :

  • « France Démocratie Directe » , en Île-de-France,
  • « Un nôtre monde » en Bretagne,
  • « Un nôtre monde » dans la région Pays de la Loire,
  • « Un nôtre monde » en Provence-Alpes-Côte d’Azur,
  • « Union essentielle », en Auvergne-Rhône-Alpes,
  • « Union essentielle », en Occitanie.
Source : YouTube/Yannick Maillot

Ces listes ne sont pas directement affiliées entre elles, mais elles partagent néanmoins beaucoup d’idées. Toutes sont par exemple pour la mise en place de referendums d’initiative populaire, pour des modes de gouvernance partagés. Les listes « France Démocratie Directe » et celles d’« Union essentielle » ont inscrit dans leurs programmes leur opposition à la « dictature sanitaire » mise en place selon elles ces derniers mois pour lutter contre la pandémie de Covid-19, et de nombreuses personnes sur les listes « Un nôtre monde » reprennent le même discours. Et, surtout, de nombreux complotistes ont intégré leur rang.

Les théories du complot ont quitté internet et font irruption en politique

Il est toutefois important de noter que tous les candidats sur ces listes n’adhèrent pas aux théories du complot. Numerama a pu consulter de nombreux profils de personnes simplement enthousiasmées à propos des programmes de démocratie directe, ou très investies dans l’écologie. Cependant, le nombre de candidats aux idées complotistes et leur position dans les listes sont des éléments très importants à prendre en compte, et sont la preuve que les théories du complot ne sont plus seulement sur internet : elles font irruption en politique.

« De funestes projets de domination »

Une part importante des personnes dont Numerama a analysé les profils sur les réseaux sociaux est « covid-sceptique ». Se retrouvent pêle-mêle sur leurs pages de très nombreuses critiques des chiffres «  artificiellement gonflés par le gouvernement », contre un état qui « gouverne par la peur », et contre l’obligation de port du masque, qu’ils jugent particulièrement dangereuse pour la santé.

Un candidat de « Un nôtre monde » en région Provence-Alpes-Côté d’Azur l’affirme sur Facebook : pour lui, «  le pouvoir en place [a de] funestes projets de domination sans partage des esprits des citoyens ». Nous avons tenté de contacter de nombreux candidats et candidates, mais nous n’avons pas reçu de réponse de leur part.

Une publication Facebook d’un candidat aux régionales // Source : Capture d’écran Numerama

On retrouve beaucoup de soutiens au professeur Didier Raoult, qui estiment que l’interdiction de traitement à l’hydroxychloroquine a été voulue par l’industrie pharmaceutique, et pour mieux pouvoir vacciner la population. Ils sont également nombreux à être farouchement opposés à l’utilisation de QRCode à l’entrée de certains lieux accueillant du public (pourtant non obligatoires et beaucoup plus respectueux de la vie privée que les carnets de rappel), ce qu’ils assimilent à du trackage, ou encore le passeport vaccinal. Mais le point qui cristallise le plus l’antagonisme de beaucoup de candidats, c’est la campagne de vaccination.

Les vaccins, un « crime contre l’humanité »

« Frénésie », « assassinat », « crime contre l’humanité », les candidats complotistes ne manquent pas de mots pour décrire la campagne de vaccination. Cependant, sur ce point particulier, il existe beaucoup de théories ou de raisons différentes pour lesquelles les vaccins seraient dangereux.

On retrouve sur leurs profils toutes les différentes théories formulées depuis le début de la pandémie : qu’ils seraient liés à la 5G, qu’ils serviraient à traquer la population, qu’ils seraient dangereux pour la santé, qu’ils auraient volontairement été fabriqués pour transmettre le cancer aux personnes inoculées, que Pfizer aurait commencé à travailler sur leur production avant l’apparition officielle du Covid-19, qu’ils seraient des armes biologiques… La liste est longue.

Une publication Facebook d’un candidat aux régionales // Source : Capture d’écran Numerama

Certaines personnes étaient déjà très anti-vaccin avant même le début de la pandémie de Covid-19. C’est notamment le cas d’une candidate sur la liste France Démocratie Directe d’Île-de-France, qui dès 2017 partageait sur Facebook son opposition à cette « répression », et dénonçait un « pacte » qu’Emmanuel Macron aurait passé avec «  les labos pour vacciner de force ».

Mais, pour beaucoup, c’est la pandémie qui a tout changé. On ne retrouve pas vraiment de contenus engagés sur leurs profils avant l’apparition du covid, mais au fils des mois, on peut s’apercevoir que certains des candidats ont des des propos qui se durcissent. Ils sont un nombre très important à avoir partagé des contenus du média covid septique FranceSoir ou du film complotiste Hold Up.

Nazi, aliens et QAnon

Il n’y a pas que le film conspirationniste Hold Up qui se retrouve sur les profils des candidats. On retrouve également souvent les vidéos de la Team Top Gun, un groupe d’internautes spécialisés dans la production à grande échelle de vidéos. Ces derniers reprennent généralement les mêmes arguments que les anti masques et les anti vaccins, mais ils se consacrent surtout à la traduction de fake news, venues tout droit des États-Unis. Les traducteurs publient également beaucoup de vidéos en rapport avec QAnon, une vaste théorie du complot selon laquelle une élite pédophile, sataniste et cannibale gouvernerait le monde en secret, que Donald Trump aurait été choisi pour mettre à jour cette « cabale », avant de perdre les élections de 2020 à cause de fraudes massives. On retrouve certaines de ces vidéos sur les pages Facebook de candidats.

Numerama a ainsi pu voir que plusieurs personnes ont partagé une vidéo censée prouver qu’Emmanuel Macron aurait « violé des enfants », des fake news concernant le Pape François, qui serait un «  envoyé du Diable », ou encore une vidéo laissant penser que des épandages aériens près de Nice pourraient être une «  tentative de destruction massive des citoyens ».

Une publication Facebook d’un candidat aux régionales // Source : Capture d’écran Numerama

Certains de ces candidats n’occupent pas une position importante dans les listes, à la 5e ou 15e place, et elles ont donc peu de chance d’être élues. Cependant, certaines personnes aux idées complotistes sont en tête de liste, ce qui veut dire qu’ils pourraient éventuellement siéger parmi l’opposition en fonction des résultats de leur liste.

C’est notamment le cas du candidat en tête de liste dans un département de la région Pays de la Loire, qui partage sur son profil Facebook les théories complotistes les plus extrêmes. Les hommes politiques seraient manipulés par « Jérusalem », la Lune serait un hologramme, il y aurait un complot franc-maçon… Il semble également croire en l’existence d’une colonie nazie secrète en Antarctique où ils auraient trouvé un vaisseau spatial alien, et que la Terre serait plate.

Hitler, et un alien, donc. // Source : Michael Salla

La pandémie a durablement implanté les idées complotistes

Au final, si beaucoup de candidats présents sur ces listes citoyennes ont des idées complotistes, ils ne représentent toujours qu’une minorité des participants, selon ce que nous avons pu observer. De même, les listes ne sont pas créditées de beaucoup d’intention de votes – et la plupart des sondages ne les mentionnent pas. En dehors de quelques têtes de liste qui pourraient être élus d’opposition, il n’y aura très certainement pas d’élus complotistes dans les assemblées régionales.

Le propos ici n’est bien sûr pas de dire que les listes citoyennes sont, dans leur globalité, une mauvaise idée. Mais le fait que celles-ci soient nées à l’initiative d’un groupe tel que Réinfo-Covid, montre plus que jamais que les Françaises et Français ne font plus confiance aux hommes et femmes politiques. La pandémie de Covid-19 a durablement implanté les discours conspirationnistes au sein de la société – et si ce n’est pas lors de ces élections qu’un candidat complotiste est élu, cela surement lors des prochaines.

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