Derrière Hold Up, il n'y a ni enquête, ni vrai documentaire : c'est une théorie du complot aussi simple et fausse qu'un tweet anonyme parmi d'autres. Mais son budget mirobolant et la manière dont il est construit et monté lui donnent beaucoup de puissance, et mettent les médias dans l'embarras : faut-il tenter de démonter, une à une, les contre-vérités, ou simplement l'ignorer ?

L’imposture de Hold Up démarre dès son intitulé, lorsque les réalisateurs le présentent comme un documentaire sur la pandémie. Il n’en est rien. Ce film n’est ni un documentaire, ni une enquête, mais une fiction de 2h40. Il ne s’agit ni plus ni moins d’une théorie du complot comme on en voit plein sur le net, mais dont la mise en scène bénéficie cette fois-ci d’un budget colossal — 182 970 euros pour 5 232 contributeurs. Pendant 2h40, s’enchaînent des affirmations et raccourcis aux propos mensongers, tronqués ou tout simplement creux.

Se pose alors un dilemme aux journalistes scientifiques et aux journalistes de fact-checking : faut-il décrypter point par point la vidéo, au risque d’entrer dans le jeu, de participer à sa diffusion, ou faut-il plutôt l’ignorer, au risque peut-être plus grave encore de laisser des idées complètement fausses se répandre ? C’est un questionnement d’autant plus important en temps de crise sanitaire, où la désinformation tue.

Il est fort probable que les deux points de vue soient pareillement valides. D’ailleurs, l’équipe de CheckNews a efficacement démonté les 10 plus grosses absurdités, la rédaction de Science & Avenir s’est également mobilisée pour relever certains mensonges du film, et le Monde a lancé un format « live » pour répondre à toutes les questions de leurs lecteurs et lectrices sur le sujet.

Un extrait du film Hold Up

Numerama propose d’apporter une troisième voie, complémentaire : rappeler que l’intégralité de l’approche de ce film est fallacieuse, trompeuse, au-delà même des nombreux mensonges ou déformations véhiculés pendant 2h40.

Voici pourquoi il ne doit pas être survalorisé.

Des intervenants sans aucune légitimité

Lorsqu’une intervenante du film, Violaine Guérin, indique que les autopsies ont été interdites par l’OMS, l’affirmation est totalement fausse : l’OMS n’a pas ce pouvoir et appelait seulement à rester prudent lors de cette phase, face aux risques en présence d’un pathogène infectieux. Ce n’est là qu’une fausse information parmi d’autres.

Le problème est plus profond : le film se structure autour d’un propos incohérent et, en fin de compte, terriblement vide. Au bout de trente secondes, une intervenante déclare — l’air entendu de prodiguer une grande révélation : « L’Organisation mondiale de la Santé, si on regarde bien, c’est de la santé, pas de la maladie. » Une phrase ayant de quoi laisser pantois. Plus tard, dans la même veine, on entendra par exemple un autre intervenant déclarer que « la médecine n’est pas une science ». La vidéo distille ainsi une atmosphère de doute, générée à partir de petites assertions absurdes, qui ne sont pas argumentées ni justifiées, mais assénées, martelées comme les révélations d’une vérité.

Au-delà de l’atmosphère, le choix des intervenants et des intervenantes est l’autre grand problème du film. Illustration flagrante : l’un des « experts » change d’expertise en fonction de la version du film que l’on regarde (une version « finale », payante, n’est pas exactement celle qui circule aussi gratuitement sur certaines plateformes en ligne). Une fois, il est « expert en fraude scientifique », l’autre fois… « expert en métrologie de la santé ».  Ces appellations sont d’ailleurs particulièrement précises et habituellement inexistantes telles quelles, et l’expert en question n’a quasiment aucune présence en ligne qui permette de vérifier son identité (sauf brèves mentions sur des sites anti-5G eux-mêmes complotistes).

Extraits des deux versions différentes du documentaire : à chaque fois avec une appellation différente, par ailleurs invérifiable et sans aucun sens réel dans le milieu scientifique.

Cette pratique montre non seulement l’absence totale de légitimité de l’intervenant, mais aussi de ceux qui ont conçu la vidéo, qui ne savent pas comment définir l’expertise de leur propre « expert ». Rappelons que les auteurs du film n’avaient jamais œuvré dans l’information scientifique auparavant — Pierre Barnérias a réalisé un documentaire sur les apparitions de la Vierge et sur les expériences de mort imminente.

Un documentaire dédié à la pandémie liée au coronavirus ne peut décemment pas affirmer qu’il s’agit là d’une experte du domaine abordé

Les autres personnes interviewées dans Hold Up se sont souvent illustrées par des déclarations incohérentes ou par une incompétence flagrante dans leurs passages médias (Laurent Toubiana, Christian Perronne). Autre cas de figure : on donne la parole à de nombreuses personnalités qui n’ont aucune légitimité à parler d’épidémies et de virus, alors même qu’on les fait passer pour des spécialistes de la question. Par exemple, Astrid Stuckelberger est mise en avant dès le début comme « Docteur en médecine & professeur universitaire » : tel quel, cela n’a aucun sens, puisque la médecine renferme un nombre important de spécialités et avoir un doctorat en médecine ne confère aucune légitimité à parler de tous les sujets médicaux. En l’occurrence, cette intervenante semble être spécialisée dans… la « médecine » anti-âge et le vieillissement. Un documentaire dédié à la pandémie liée au coronavirus ne peut décemment pas affirmer qu’il s’agit là d’une experte du domaine abordé.

Ce type de profils, à l’expertise faible ou impossible à vérifier, aux parcours introuvables, s’enchaînent jusqu’à la fin, où l’on retrouve en conclusion une prétendue « profileuse », Nadine Touzeau. Parmi le peu d’informations que l’on peut identifier sur son parcours — aucune preuve sur ses formations ni aucune publication scientifique crédible, on trouve un enquête du Parisien et un article du Figaro, en 2013, relatant un procès pour escroquerie intenté contre elle, sous son ancien nom de Nadine Guyot-Touzeau. Le travail de documentation sur la crédibilité du parcours des intervenants n’a vraisemblablement été que partiel.

Paradoxalement, c’est l’intervention des chauffeurs de taxi (car oui, le réalisateur interroge aussi ses chauffeurs de taxi et VTC) qui apparaît presque comme la plus légitime : ceux-ci parlent uniquement en leur nom, sans afficher une fausse expertise, et commentent l’actualité comme deux comparses le feraient au comptoir d’un bar.

Pointer vers un « ils » abstrait, créer l’atmosphère de chaos

En définitive, Hold Up ne cherche pas à documenter quoi que ce soit, mais à véhiculer une idée, une sensation, celle d’un « chaos », comme l’indique son sous-titre. Le film ne cesse d’ailleurs de faire preuve d’incohérence dans ce qu’il montre, quitte à dire tout et son contraire — notamment sur le masque. Les réalisateurs cherchent désespérément, au fil de leur récit, à montrer qu’on nous ment, qu’importe sur quoi, qu’importe comment, qu’importe que les démonstrations qui mènent à cette conclusion et qu’elles soient incompatibles entre elles, infondées, hors contexte, ou vides. Quand le film crée une animation du coronavirus, sur lequel est inscrit « peur » et « mensonge », c’est bien là, finalement, que se résume le propos général, et cela ne va pas au-delà.

La démarche du film s’éclaircit au bout de 2h : la voix-off introduit alors la notion de « Great Reset » et suggère que tout ceci serait un plan des élites économiques et politiques pour asservir la population à l’échelle mondiale. Tout est alors dirigé vers un « ils », un « ils » organisateur de toute une machination, un « ils » coupable de tous les maux, mais un « ils » abstrait. C’est ce même « ils » que reprend l’actrice Sophie Marceau en relayant l’affiche («  ‘Ils’ nous appellent inutiles… », écrit-elle).

Finalement, Hold Up n’a donc rien de bien original : une théorie du complot imagine toujours un coupable abstrait, responsable de tout. La seule différence entre Hold Up et un simple tweet complotiste anonyme parmi d’autres, c’est que cette vidéo a un budget énorme (180 000 levés en 45 jours sur Ulule), ayant su lever des fonds en jouant sur les ressorts du complotisme. Mais il n’en reste pas moins tout aussi peu fiable et aussi peu démonstrative de quoi que ce soit.

Le plus absurde dans tout cela, c’est qu’il y a pourtant bien de véritables critiques à formuler dans la gestion gouvernementale de la crise sanitaire, quand des erreurs sont faites. C’est ce que nous avons notamment fait à Numerama, décryptant le fonctionnement de StopCovid, ou encore en nuançant les propos d’Olivier Véran sur la simulation avec ou sans confinement qu’il a montrée.

Il n’y a pas besoin d’inventer des complots fictifs pour faire preuve d’un esprit critique.

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