Tout le monde dit aimer l'open source, mais qu'en est-il vraiment ? Nous avons dressé un classement de 6 géants de la tech, du plus grand sympathisant de l'ouverture au plus propriétaire d'entre eux.

Il est bien loin le temps en 2001 où le sanguin patron de Microsoft de l’époque, Steve Ballmer, qualifiait Linux de « cancer qui s’attache, dans un sens de propriété intellectuelle, à tout ce qu’il touche ». Aujourd’hui, Ballmer s’est calmé en faisant du yoga et commence peut-être même à aimer l’open source — comme, semble-t-il, (presque) tout le monde dans la Silicon Valley. Mais qu’en est-il en pratique ?

Sont considérées ici les entreprises de software valorisées à plus de 100 milliards de dollars. Il est bien ici question d’« open source » à la Linus Torvalds, et non pas de « logiciel libre » à la Richard Stallman. Les entreprises considérées rentrent toutes mal dans les normes du rigide manifeste GNU, mais le librisme est ici considéré dans son sens large, toutes écoles confondues.

N°1 : Google/Alphabet, les épaules d’un géant

La palme revient sans doute à Alphabet, maison-mère de Google. La firme de Mountain View se partage avec Microsoft la place de premier contributeur sur la plateforme de code collaboratif GitHub. Une raison à cela se trouve dans la variété de projets sur lesquels travaillent les foisonnantes branches d’Alphabet ; difficile de mener à bien une palette aussi large d’initiatives sans échanger avec des communautés extérieures.

Le code source d’Android, le système d’exploitation Linux le plus répandu au monde pour les consommateurs, est entièrement mis à la disposition des développeurs. On regrette que la majorité des versions d’Android soient des forks propriétaires modifiées par les constructeurs de téléphones, et que rares sont les appareils dotés d’un Android pur ; c’est une des raisons pour laquelle dès 2011, Numerama s’interrogeait sur le caractère véritablement ouvert d’Android. L’utilisation extensive de Linux par Mountain View a conduit ce dernier à contribuer massivement au noyau, et une multitude d’acteurs qui n’auraient jamais pensé apporter leur pierre à Linux ont aussi été incités à le faire.

Android
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Le navigateur Chrome dispose d’une version libre Chromium, dont les différences sont peu visibles à l’usage. La version épurée du système Chrome OS s’appelle de même Chromium OS, un Linux basé sur Gentoo très spartiate et vivant presque entièrement autour du navigateur Chromium. On doit aussi à Google le Go, un langage de bas niveau flexible et épuré (peut-être trop, disent certains) lancé en 2009, et le Dart, un langage de haut niveau visant les applications web. Le framework AngularJS sert au front-end des applications web, et le fameux projet Kubernetes dédié au cloud a été rejoint par beaucoup d’autres entreprises.

À tout cela s’ajoute une flopée d’outils les plus variés qu’il serait vain de lister, touchant à l’intelligence artificielle ou à la cartographie pour voitures autonomes, à la réalité virtuelle ou à la maison connectée. Les produits les plus sensibles de Google, par exemple Gmail, restent en source fermée. Tous les autres géants du podium font de même pour les pierres angulaires de leur business model.

  • Les + : deux systèmes d’exploitation basés sur Linux, deux langages, un navigateur web et de nombreux outils de développement, grosse contribution côté IA (TensorFlow).
  • Les – : les produits sensibles restent en source fermée, mais ce reproche vaudrait pour tout le monde.

N°2 : Apple… euh, pardon ?

« Absolument, tout le monde est libriste chez Apple ! On fait difficilement mieux qu’Apple en matière d’open source. En fait, Apple va plus loin en open source que ne le fait la communauté open source », déclame un ancien insider avec la fierté caractéristique d’un ingénieur de Cupertino. Il est vrai que la firme à la pomme est un acteur majeur quoiqu’improbable du librisme.

Malgré sa réputation actuelle, Apple est né dans un club de hackeurs et a dès l’origine expérimenté des formes d’ouverture parfois radicales pour l’époque. Par la suite, même la startup NeXT du très fermé Steve Jobs a dû puiser dans l’open source du monde Unix pour tenir ses contraintes de temps et d’argent.

Open source et systèmes fermés n’ont rien d’incompatible

C’est sur les travaux de NeXT qu’a été créé le noyau XNU, qu’Apple réutilise à partir de l’an 2000 pour son système d’exploitation Darwin, basé sur BSD (l’autre grande branche d’Unix avec Linux). Celui-ci forme la base open source sur laquelle sont construits les systèmes propriétaires macOS, iOS ou encore watchOS. Plus tôt en 1996, un Apple bien malmené avait brièvement réinventé le noyau Linux dans un acte de désespoir ; ce noyau MkLinux, premier projet open source de la pomme, est resté d’une portée limitée.

Open source et systèmes fermés n’ont rien de fondamentalement incompatible — c’est là un des reproches que fait Richard Stallman, fondateur du mouvement du logiciel libre et gourou de GNU, à la mouvance open source qui a fait sécession en 1998. Apple s’est revendiqué comme « la première grande entreprise informatique à faire du développement open source un point clé de sa stratégie software » dès 1999, soit seulement un an après que le terme « open source » ait été créé.

L’ignoble logo du compileur LLVM.

Malgré une présence très mineure sur GitHub — la firme de Cupertino aime faire cavalier seul — on trouve des projets comme WebKit, le moteur de navigateur le plus répandu au monde grâce à son utilisation, en plus de Safari, dans Chrome et Chromium via son fork Blink. HealthKit, lui, sert au développement d’applis médicales. Côté langages, le Swift orienté iOS s’est rapidement hissé au 13e rang des langages les plus utilisés après son lancement en 2014. LLVM, un compileur paré pour le C mais étendu à une trentaine d’autres langages et souvent utilisé dans le front-end Clang, avait d’abord été open sourcé par l’université de l’Illinois en 2003 mais est développé au sein de Cupertino depuis 2005.

Le moins qu’on puisse dire est qu’Apple n’essaye pas spécialement de se créer une image de fleuron de l’open source, et c’est peut-être rassurant. Contrairement à d’autres, l’engagement de la firme rentrerait difficilement dans l’opportunisme com’ ou le politiquement correct. Mais pour espérer voir Apple cesser d’être un écosystème clos (ou arrêter de breveter des pots de fleurs et des boîtes à pizza), il va falloir repasser.

  • Les + : deux noyaux, un système d’exploitation basé sur BSD, un langage, un compileur et plusieurs outils de développement. Ne se vante pas trop.
  • Les – : aime les systèmes fermés et fait du patent troll. Mais c’est une autre histoire.

N°3 : Microsoft, la rédemption

Coup de tonnerre en ce mois de juin : Microsoft rachète GitHub et sa plateforme de code open source. Malgré un vent de panique chez certains libristes craignant de voir l’esprit du site dénaturé, une atmosphère bien plus détendue régnerait au sein de la firme au poulpe-chat. Le nouvel acquéreur s’est beaucoup amélioré ces dernières années en matière d’ouverture logicielle, comme en témoigne les mots de la fondation Linux qui salue le rachat.

Microsoft revient pourtant de loin. Quand Steve Ballmer lâchait en 2001 « Linux est un cancer », croyant à tort que la licence GPL interdisait de faire du logiciel propriétaire incorporant du logiciel libre, il n’en était pas à son coup d’essai. Dès l’an 2000, le volcanique CEO avertissait de la «  menace  » Linux en lui relevant « ces caractéristiques du communisme que les gens aiment tellement ».

Redmond s’assagit après 2014 quand Ballmer donne les rênes à Satya Nadella, un vétéran de la division cloud de la firme. Un de ses premiers coups d’éclat est de déclarer publiquement son amour pour Linux avec le slogan « Microsoft aime Linux », faisant écarquiller les yeux de la communauté libriste.

En avril 2018, Microsoft a annoncé le lancement de son propre noyau Linux customisé et d’un système d’exploitation adéquat, Azure Sphere OS, destiné aux microcontrôleurs présents dans certains objets connectés. Un mois plus tôt, la firme avait timidement open sourcé une partie de son Windows Subsystem for Linux (WSL), une couche logicielle permettant d’accéder à certaines fonctionnalités Linux sous Windows.

Avant le rachat de GitHub, l’entreprise se positionnait déjà au premier rang des contributions sur le site, statut contesté avec Google. Parmi les projets affichés se trouve TypeScript, une extension du langage JavaScript qui se classe au 11e rang des langages les plus utilisés sur GitHub.

  • Les + : un système d’exploitation basé sur Linux, un langage, des marques récentes d’amour pour Linux et le rachat de GitHub.
  • Les – : un lourd passif contre l’open source. Donne parfois l’impression de faire de la com’.

N°4 : Facebook, l’open source comme culture

« Voici un secret, semble murmurer une publication du compte officiel de Facebook en 2006. Mark Zuckerberg n’a pas écrit tout Facebook dans sa chambre d’étudiant à Harvard. (Désolé, Mark, ton secret est éventé.) Il a eu beaucoup d’aide […] de la part du héros discret de bien des jeunes sites web : le logiciel libre et open source. »

Pour beaucoup d’entreprises récentes de la Silicon Valley, l’open source est devenu une norme culturelle à laquelle on se conforme naturellement. La firme de Menlo Park affiche un bon historique dans la lignée de ce que font des boîtes plus petites comme Twitter, Airbnb ou Tesla. On retrouve ainsi des tonnes d’outils de programmation, sans surprise orientés web et mobile.

Facebook a open sourcé ses data centers

Là où Facebook se distingue de ses pairs de plus petite taille, c’est en ayant fondé en 2011 l’Open Compute Project. Pour expliquer l’initiative en une ligne, ils ont open sourcé un de leurs data centers et enjoint des dizaines d’autres entreprises — parmi lesquelles Google, Intel, Microsoft ou AT&T — à faire de même.

Facebook est néanmoins tombé sous le feu des critiques en été 2017 vis-à-vis de la librairie React dédiée aux interfaces utilisateur. Bien qu’en source ouverte, sa licence contenait des clauses empêchant toute firme utilisant la librairie d’attaquer Facebook pour violation de brevet sans s’exposer à une contre-attaque sur l’usage de la librairie en question. La pratique, peu appréciée des développeurs, semble toutefois relativement courante dans l’industrie.

  • Les + : des datas centers et de nombreux outils de programmation, de nombreux secteurs impliqués (de l’IA au design).
  • Les – : une attitude assez mainstream en la matière (data centers mis à part). Des brevets qui traînent.

N°5 : Amazon, l’aspirateur à code

De tous ceux qu’on appelle vulgairement les « GAFA », Amazon est sans doute le plus mauvais élève de l’open source. Jusqu’à peu, le géant de Seattle ne tolérait aucune contribution, comme le notait un « Amazonien » sur le site Quora en 2010 : « Amazon a une politique stricte de non-contribution publique à des projets open source. On nous disait toujours d’utiliser nos adresses email personnelles si nous avions à corriger un bug dans un projet open source. »

Cette attitude négative a eu pour effet de causer une fuite de cerveaux, d’après une enquête de The Register parue en 2014. Pourtant, ce n’est pas comme si Amazon n’était pas fait d’open source : la firme aspirerait de grandes quantités de code public tout en jouant le rôle de « trou noir », soit refusant de publier ses améliorations soit les passant en douce via des comptes tiers pour qu’on ne puisse pas remonter à eux. « C’était bien connu chez Amazon que Jeff Bezos ne pensait pas que la boîte allait gagner en participant à l’open source », confie un ancien Amazonien.

Significativement moins ouvert que les autres entreprises du Web, ce parti pris d’Amazon vient peut-être de sa culture influencée par la grande distribution : ses premiers hauts gradés incluaient des anciens de Walmart, qui n’ont pas forcément baigné dans la culture hackeur de la Silicon Valley.

Aujourd’hui, Amazon a une présence raisonnable sur GitHub et contribue timidement dans des projets comme Kubernetes pour ses services cloud. Pourtant, mis à part peut-être un logiciel de deep learning en 2016, il n’a pas sorti de projet open source propre qui attire véritablement l’attention.

  • Les + : contribue un peu…
  • Les – : … mais aspire beaucoup d’open source sans contrepartie.

N°6 : Oracle, royaume des ténèbres

Peu connu du grand public, l’austère Oracle talonne pourtant Microsoft en ventes logicielles. Il a aussi la réputation d’un grand méchant loup de la tech, présidé par Larry Ellison : 60 milliards de dollars de fortune, ami proche de Steve Jobs, critique d’Edward Snowden et surnommé LPOD (« Larry, Prince of Darkness  ») du fait de pratiques business pas toujours recommandables.

Le produit principal de Big Red est le moteur de base de données Oracle Database ; mais la firme d’Ellison vit surtout d’OPA hostiles. Elle a opéré en 2010 le rachat de Sun Microsystems, une vieille entreprise connue pour ses abondants projets open source. Oracle met aussi la main sur Solaris, un des derniers systèmes d’exploitation Unix hors Linux et BSD, open sourcé depuis 2005 sous le nom d’OpenSolaris. Fuyant le basculement en propriétaire, des ingénieurs d’OpenSolaris sabotent le navire puis sauvent une partie du projet sous la forme d’illumos. Quant à OpenOffice, une bonne partie des ingénieurs préfèrent aussi s’exiler pour fonder LibreOffice.

« Aucun calcul ne peut justifier l’open source  »

CC jah~

Le sort de MySQL, concurrent direct d’Oracle Database racheté par Sun en 2008, inquiète un de ses cofondateurs qui lance une pétition pour « sauver MySQL » de l’acquisition. Mais c’est surtout la Commission européenne qui craint pour le respect de la concurrence, avant de céder et de donner un feu vert à l’OPA sous des suspicions de pressions du gouvernement américain. Oracle décide finalement de développer deux versions de MySQL, une sous licence libre GPL et l’autre propriétaire.

Mais le plus gros butin issu de Sun est Java, un des langages de programmation les plus utilisés sur la planète, placé sous licence GPL en 2006. Des tensions majeures avec Google, qui utilise Java dans Android, arrivent dès le rachat de Sun et l’enfermement de Java qui suit. En 2012, Oracle attaque Google en justice pour violation de brevets et de copyright dans l’implémentation de Java sur Android. Le dernier round de ce procès homérique s’est conclu en mars 2018 par une victoire d’Oracle.

Oracle contribue certes à Linux dans des proportions respectables, donne quelques bons services à Kubernetes, et a même commencé à rouvrir le développement de Java. Mais ses activités de lobbying montrent bien son opinion du librisme. En témoignent des déclarations au gouvernement américain en 2017 : « Aucun calcul ne peut justifier l’open source dans une perspective de coût. Le coût du support plus le coût d’opportunité dans l’abandon de fonctionnalité, d’automation et de sécurité dépassent largement toutes économies présumées ». Ça promet.

  • Les + : a laissé d’autres personnes s’occuper de Java. Contribue raisonnablement à Linux et Kubernetes. N’a pas fait trop de mal à MySQL.
  • Les – : ce qui est arrivé à Sun, Java, Solaris, OpenOffice. Lobbye ouvertement contre l’open source.

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