Apple a été fondé un 1er avril, et si ce n'est pas un poisson, il faut bien avouer que cette entreprise connaît régulièrement des moments surréalistes. Retour sur quelques instants de grâce.

Il était une fois la Silicon Valley, qui devait, dans sa tradition de farces et de coolitude,  célébrer le 1er avril — la journée de toutes les blagues. Mais elle eut une idée : au lieu de répéter les mêmes poissons chaque année, pourquoi ne pas créer une startup dont le but serait d’être un poisson d’avril tous les jours de l’année jusqu’à la fin des temps ? Et c’est ainsi que fut créée, le 1er avril 1976, une startup auquel on donna le nom légèrement détonant de Apple Computer.

Tel aurait pu être un conte de fées de l’histoire de la tech, car la firme Apple a bien été fondée à cette date-là et a en effet accumulé des incidents humoristiques que seule elle, avec sa culture d’entreprise très particulière, aurait été capable de commettre. Sortez votre pop-corn pour notre sélection d’anecdotes.

Soucis de transparence

À l’instant où l’on passe le panneau « Bienvenue à Cupertino », c’est un autre monde qui commence. Tout d’un coup, les bâtiments se parent d’ocre et de doré, et prennent une certaine unité architecturale (devrait-on dire, de design ?) qu’on ne retrouve ni à Mountain View ni à Palo Alto. Tout est lisse, luisant, calme, écrit en chinois — les deux tiers de Cupertino sont d’origine asiatique — et un tiers de la population active travaille chez Apple, soit environ 80 % des passants au centre-ville à la pause déjeuner.

En s’aventurant vers le nord-est de cette ville tout en or rose, on voit une sorte de forêt montant sur une butte, laquelle est encerclée par une grille. Entre les arbres, on aperçoit les étages de l’Apple Park, vaisseau spatial à 5 milliards de dollars que Steve Jobs a voulu sculpté avec le même soin qu’un MacBook. La courbure paraît presque infinie tellement le bâtiment est grand, et entre les feuilles, les murs translucides donnent une vue plongeante sur les employés qui s’activent à l’intérieur. On croit en entrevoir les douces teintes dorées, qui ne laissent deviner aucune jointure. Les poignées de porte ont dû être refaites, car pas assez parfaites, quand bien même elles ne présentaient aucun défaut « même au nanomètre près ». Le sol devait être dénué de seuils de peur que ceux-ci ne distraient l’attention des employés. Même les toilettes seraient inspirées de l’iPhone.

C’est tout ce qu’on voit de l’Apple Park.

Malheureusement, les concepteurs n’avaient pas prévu un détail : que des vrais gens évolueraient dans l’édifice. Une certaine controverse s’éleva autour des nombreux panneaux en verre, censés se rendre invisibles dans un décor de lumière et d’ouverture. Ceux-ci remplissaient tellement bien leur but que les employés, ayant souvent les yeux rivés sur leur iPhone, avaient tendance à ne pas les remarquer et à rentrer dedans. Après que quelques ingénieurs aient fini à l’infirmerie, certains mirent des post-its sur les murs translucides pour signaler leur présence. Ces disgracieux bouts de papier furent néanmoins retirés avec promptitude, car « ils brisent le design du bâtiment ».

Depuis, le sous-traitant du spationef a signalé les portes avec des autocollants noirs. On ose espérer que leurs angles arrondis sont aussi uniques que ceux de l’iPhone (voir ci-dessous).

Plus blanc que blanc

Alors jeune Londonien étudiant en design, Jony Ive détestait l’informatique jusqu’au jour où ses yeux se posèrent sur un Macintosh en salle de classe. Comme le raconte son biographe, ce fut alors le coup de foudre. « J’ai tout de suite senti un lien avec les gens qui l’ont conçu […] j’ai soudainement compris ce qu’une entreprise était, ou était censée être », raconte-t-il avec émotion.

Depuis, l’individu se réclamant de l’héritage de Dieter Rams (le designer de Braun) et cet amateur de minimalisme blanc en aluminium est devenu directeur du design à Cupertino. Le « partenaire spirituel » de Steve Jobs est discret, relativement humble pour son statut, et remplissait son appartement avec des modèles en mousse là où Jobs vivait par terre et sans meuble parce qu’il était trop perfectionniste pour en choisir.

Un jour de novembre 2017, le magazine d’art et design Wallpaper avait fait un long reportage sur l’Apple Park avec en prime une interview rare de Jony Ive. Ce papier méritait bien d’être en une, et l’équipe éditoriale de Wallpaper eut la moyennement bonne idée de faire appel à Ive pour désigner ladite couverture. Qu’a-t-il fait ?

Réponse :

Édition de décembre 2017 du magazine Wallpaper.

Une page blanche. Avec pour seul indice les lettres de Wallpaper aux couleurs de l’arc-en-ciel vintage d’Apple, au lieu du noir habituel. En effet, pourquoi se prendre la tête quand on peut faire simple ?

Un an plus tôt en décembre 2016, Jony Ive et son associé Mark Newson devaient créer un sapin de Noël pour l’hôtel de luxe britannique Claridges (dans le genre de construction artificielle qu’on installe l’hiver aux Galeries Lafayettes). À quoi ressemblait le sapin ?

Réponse :

Image : Claridges.

Un vrai sapin de forêt tout nu, sans la moindre décoration — faisant croire au pauvre reporter de Business Insider que la chose n’était pas encore terminée. Mais attention : le duo a fait l’effort d’agrémenter le hall entier avec d’autres sapins naturistes, ainsi qu’avec des ambiances de brume et de lumière changeant en fonction du moment de la journée. « Il y a peu de choses plus pures et belles que la nature », se défendent-ils.

À l’attention de ceux qui voudraient admirer les œuvres de Sir Jony Ive (il a été anobli par la Reine) sur papier glacé, un livre retraçant plus de vingt ans de design a été édité par Apple en fin 2016. « Imprimé en papier allemand spécialement moulu avec des bords argentés dorés à la finition mate », le volume est disponible pour la modique somme de 200 à 300 euros selon la taille. Et à ce prix-là, même le titre du bouquin est écrit en lettres blanches sur fond blanc.

iPhone X, OS X, Xcode… X

Le père adoptif de Steve Jobs, un travailleur manuel, avait fameusement refusé un jour d’installer une clôture autour de la maison familiale si celle-ci n’avait pas exactement la même apparence côté rue qu’au fond du jardin. Le jeune Steve en fit plus tard un élément de sa philosophie personnelle. Dans une citation célèbre, il dit qu’un menuisier n’allait pas faire le fond d’un tiroir avec du contreplaqué. Lors de son temps à NeXT, Jobs avait pris pour obsession que le NeXTCube soit parfaitement cubique au millimètre près.

Le soin du détail va aussi dans le packaging, dont l’ouverture est censée être une expérience mémorable pour l’utilisateur — à tel point que certains fans, intimidés par la vue d’un emballage d’iPod, eurent trop peur pour l’ouvrir et laissèrent donc leur appareil des années dans leur boîte, jusqu’à ce qu’il vaille de l’or.

De toutes les expériences d’unboxing proposées par Apple, il fait peu de doute que celle de l’iMac G4, ordinateur de bureau sorti en 2002, a dû être une des plus… étonnantes. Nous vous laissons imaginer ce que l’équipe de Jony Ive a fait en dessinant l’intérieur de la boîte. Réponse en image.

Oui, c’est bien censé représenter un appareil génital masculin, avec le manche allongé qui soutient l’écran et avec les haut-parleurs en forme de boules. « Les gens allaient ouvrir la boîte et dire « quoi ? » », s’amuse Doug Satzger, un designer de l’époque.

Nous nous garderons de trouver des échos dans cette légendaire vidéo de la conférence Macworld de 1999 où Jony Ive déclare un brin émoustillé qu’« un ordinateur peut absolument être sexy ». Il n’y a également aucun rapport avec la fois en 1997 où à son retour à Apple, Steve Jobs lançait à l’auditoire « The products suck ! There’s no sex in them anymore ! » Ou l’autre fois en 2000 où le même Jobs décrivait les boutons de l’interface d’OS X comme « tellement bons que vous aurez envie de les lécher ».

Non, nous nous passerons de commentaires.

Odeur de sainteté

Steve Jobs était un individu… spécial. Le hippie, végétarien de longue date, était capable de se nourrir uniquement de carottes sur une semaine entière. Convaincu des vertus purifiantes des fruits, il avait plus tard essayé de guérir le chef d’iOS Scott Forstall d’une maladie rare en lui disant de « manger telle ou telle variété de pomme » (sic).

Malheureusement pour l’entourage de Steve pendant sa jeunesse, celui-ci pensait que son régime fruitarien avait pour vertu d’éliminer les odeurs corporelles, de sorte qu’il ne se lavait pas. Le management de son employeur Atari pensait avoir trouvé une solution en l’affectant de nuit, de sorte à limiter au maximum le temps que le reste de l’équipe devrait passer en sa compagnie, mais les premiers écueils apparurent quand on envoya le hippie rencontrer des clients en Allemagne. Cette hygiène particulière fut peut-être salutaire pour Apple : le jour où Steve voulut vendre les droits de l’Apple II à Atari, le président de ce dernier, Joe Keenan, refusa en premier lieu à cause des manières du jeune entrepreneur.

CC stuarthampton

La situation odorante perdura dans les premières années d’existence d’Apple Computer. Selon les mots de Mike Markkula, les employés de Cupertino allaient parfois même jusqu’à reconduire Steve Jobs à la porte en lui sommant de ne pas revenir avant d’avoir pris une douche — et sachant le tempérament explosif du hippie, la motivation devait vraiment être importante. Les subordonnés se plaignaient aussi d’avoir à supporter les pieds sales de leur patron posés sur la table de réunion — d’autant que Steve avait pour habitude, pour se déstresser, de tremper ses petons dans la cuvette des toilettes.

En 1981, l’équipe Macintosh avait instauré un système de récompenses annuel pour ceux qui arriveraient le mieux à tenir tête à leur boss. La première gagnante, Joanna Hoffman, s’était dirigée vers le bureau de Steve après avoir dit à l’assistante de ce dernier qu’elle allait « prendre un couteau et le planter dans son cœur ». Après un vent de panique où le conseiller juridique s’est précipité pour éviter un meurtre, Steve a rétropédalé, Joanna a gardé son poste, et a de nouveau décroché la même récompense l’année suivante.

Haut comme trois pommes

Le logo d’Apple est un des plus emblématiques au monde. Jean-Louis Gassée disait en 1987 que « le symbole d’Apple Computer n’a pas été choisi purement au hasard, il représente la troisième Pomme, celle qui élargit les chemins du savoir conduisant au futur » — les première et deuxième pommes étant celles d’Ève et de Newton, respectivement. Il faut dire qu’Apple n’a jamais manqué d’ambition.

La pomme croquée est le symbole d’Alan Turing, le mathématicien qui a théorisé l’ordinateur. Ébloui par le dessin animé Disney Blanche-Neige et les sept nains en l’ayant vu en 1936, Turing a été fasciné toute sa vie par cette pomme ambiguë, « une moitié donnant la vie, l’autre moitié donnant la mort ». Condamné à la castration chimique à cause de son homosexualité, Turing est retrouvé mort en 1954 d’une intoxication au cyanure, dans son lit, une pomme croquée posée sur la table de chevet.

Et si cette pomme partielle représentait ce qu’il offrait à la postérité, l’Informatique donneuse de vie, purgée de la partie donneuse de mort par laquelle il s’est suicidé ? Et que dire des couleurs données au logo d’Apple Computer, qui sont rien moins que celles de la Gay Pride ? Eh bien que tout cela est de la fiction !

Si le paragraphe au-dessus fait référence à des événements historiques factuellement corrects, le nom et le logo d’Apple ont été choisis quasiment au hasard et ne veulent pas dire grand-chose. Le nom en tant que tel est une idée que Steve Jobs a eu chez un de ses gourous spirituels, qui tient une ferme de pommes dans l’Oregon. « Les ordinateurs à la pomme » sonnait comme un oxymore sympathique et détendu, cassant l’image austère de l’informatique.

Quant au logo « actuel », il a été dessiné en début 1978 par Rob Janoff. Ce jeune designer, qui venait de rentrer sur le marché du travail, n’avait jamais entendu parler de Turing et n’était pas assez religieux pour y mettre une connotation biblique. « L’entreprise s’appelait « la Pomme », ça allait de soi de dessiner une pomme », raconte-t-il trente ans plus tard. S’il manque un bout, c’est parce qu’une pomme entière risquait trop de ressembler à une cerise. L’arc-en-ciel fait simplement référence au fait que l’Apple II affiche des couleurs, et ne peut avoir aucun rapport avec la Gay Pride vu que le drapeau de ce dernier flottera pour la première fois… le 25 juin 1978 à la Gay Freedom Day Parade, soit quelques mois plus tard.

Ça ne tourne pas rond

Ah, sans Apple, notre chronique hebdomadaire Copyright Madness serait tellement moins savoureuse. La firme de Cupertino est un de nos fournisseurs les plus fiables en propriété intellectuelle, avec une prédilection pour le dépôt de brevets les plus improbables. Telle une boîte à pizza ronde. Un très gros pot de fleurs. Ou un sac en papier — dont nous avons entendu les vendeurs de l’Apple Park se plaindre qu’il est « bon pour vendre un HomePod ; un Mac, ça ne rentre pas ».

Le plus célèbre reste le brevetage de la forme si particulière du rectangle à angles arrondis, réalisé en 2012 — suite à quoi Apple a promptement attaqué Samsung pour violation dudit brevet, gagné 548 millions de dollars, et dû en rendre 399 millions en appel en 2016.

CC Hackernoon

Les angles arrondis de l’iPad et de l’iPhone ne sont en effet pas anodins. Ce ne sont pas des arcs de cercle (comme c’est le cas pour les angles de la plupart des smartphones Android). Il s’agit d’une forme très légèrement différente, « excessivement difficile à reproduire », et également assez difficile à distinguer à l’œil nu d’un banal arc de cercle. Ce « squircle », intermédiaire mathématique entre un cercle et un carré, permet d’obtenir une merveilleuse courbe progressive qui se fond parfaitement avec les côtés du rectangle. Et, au-delà de tout brevet, il est disponible en accès libre dans les ressources développeurs d’Apple.

Entre-temps, la boutique de souvenirs de l’Apple Park Visitor Center (oui, Apple tient une boutique de souvenirs là et une autre un peu plus loin à Infinite Loop) présente une collection de tee-shirts dont, officiellement, «  la couleur ne peut être exactement reproduite ». Interrogé par nos soins, un vendeur précise « ces couleurs sont à nous ! Mais si vous faites une photo et prenez l’outil pipette dans Photoshop, c’est vrai que vous pouvez avoir les mêmes. »

40 dollars le tee-shirt.

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