Spotify engage le combat contre Apple. L'entreprise suédoise a déposé plainte devant la Commission européenne pour y dénoncer les pratiques de la firme de Cupertino.

Il fallait bien que cela finisse par éclater un jour. Après plusieurs années de tension croissante entre Spotify et Apple, le premier a fini par passer des paroles aux actes en poursuivant le second devant la Commission européenne. C’est ce que le fondateur de la plateforme suédoise d’écoute de musique en ligne, Daniel Ek, a annoncé le mercredi 13 mars dans un billet de blog.

Dans la ligne de mire du service de streaming musical, il y a la fameuse commission que prélève Apple sur tous les achats de services ou de contenus numériques à travers le système de paiement fourni par la firme de Cupertino sur iOS — un système d’exploitation mobile sur lequel Spotify est évidemment présent. Cette commission s’élève à 30 % de la valeur de la transaction.

L’appli Spotify sur tablette. // Source : Julien Sabardu

Ce montant ne vaut que pour la première année. Au bout d’un an, Apple réduit le taux de sa taxe à 15 % sur les abonnements effectués via l’App Store.

Cette taxe fait partie du contrat que les développeurs d’application passent avec les plateformes. En échange de ce versement, Apple amène des clients potentiels, un environnement sécurisé, une simplicité des transactions et des micropaiements et des outils de marketing. Les conditions peuvent être différentes selon le type de contenu (microtransaction, abonnement…) et le marché d’application choisi, mais elles se traduisent toujours par deux phénomènes : soit une perte nette pour l’éditeur en échange de ces services, soit un coût supplémentaire pour les utilisateurs s’ils passent par un marché d’application.

Spotify s’éloigne de l’in-App d’Apple

Il s’avère que depuis 2015 Spotify prend ses distances avec cette taxe, grâce à une astuce : le site oriente sa clientèle pour qu’elle s’abonne directement auprès de lui. Les clients qui n’ont pas encore basculé sur ce mode de prélèvement sont incités à le faire. L’entreprise suédoise propose ainsi un accompagnement pas-à-pas pour ne plus passer par le géant américain.

« Il était possible de souscrire à Spotify Premium avec le système de paiement in-app d’Apple. Cependant, ce mode de paiement n’est plus disponible pour les nouveaux abonnés. En effet, comme Apple prélevait des frais supplémentaires en plus du tarif standard, nous avons décidé d’éliminer les intermédiaires, pour le bien de votre portefeuille », justifie la compagnie.

En réalité, il s’agit moins pour Spotify de soigner votre portefeuille que de parvenir à se dégager des marges supplémentaires pour la pérennité de son service. Car la plateforme suédoise est prise en étau entre Apple — qui par ailleurs est un redoutable concurrent dans la musique en ligne avec sa propre plateforme musicale — et les maisons de disques, qui réclament leurs royalties.

Apple Music Wrapped // Source : Photo Numerama

Jusqu’ici, le service de streaming avait préféré absorber la commission d’Apple sur ses fonds, et donc perdre de l’argent par rapport aux abonnements créés sur ordinateur. Sur un abonnement à 9,99 euros par mois, 6,99 euros revenaient à Spotify et un peu moins de 3 à Apple (puis environ 1,5 euro au bout d’un an). Sur un ordinateur ou via le navigateur web d’un smartphone, aucune taxe ne s’applique.

Spotify n’est pas le seul à suivre une telle stratégie : en fin d’année dernière, Netflix a lui aussi mis un terme à la possibilité de s’abonner à son service de vidéo à la demande par abonnement via l’application iOS. Sur Android, la même décision a été prise par Epic Games pour son célèbre jeu vidéo Fortnite, car Google aussi prélève presque un tiers de la valeur des transactions numériques qui surviennent via Android.

Une histoire de concurrence

Par rapport à d’autres entreprises comme Netflix et Epic Games, Spotify a toutefois pris la décision d’aller plus loin en portant l’affaire sur le terrain de la réglementation. La raison est évidente : Spotify est aujourd’hui lourdement concurrencé sur le terrain de la musique par Apple, dont la position est pose question : la firme de Cupertino à la fois juge (elle gère l’App Store et décide en totale discrétion d’appliquer ou non la commission, et son montant) et partie (elle édite Apple Music).

D’où le passage à l’action de Spotify : « Ces dernières années, Apple a introduit sur l’App Store des règles qui limitent sciemment le choix et étouffent l’innovation au détriment de l’expérience utilisateur – agissant à la fois comme joueur et arbitre pour désavantager délibérément les autres développeurs d’applications », écrit Daniel Ek dans son billet de blog.

« Si nous payons cette taxe, cela nous obligerait à gonfler artificiellement le prix de notre abonnement Premium bien au-dessus du prix d’Apple Music. Et pour garder nos prix compétitifs pour nos clients, ce n’est pas quelque chose que nous pouvons faire », ajoute le chef d’entreprise. C’est pour cela que l’entreprise a encaissé la différence, avant de finir par passer par une autre voie.

Dans son message, qui est accompagné par une campagne de communication avec un web dédié (Time To Play Fair, soit il est temps de jouer franc-jeu) et une vidéo sur YouTube, Daniel Ek suggère que Spotify devrait être traité de la même façon que d’autres services ayant une application sur iOS, en citant notamment Uber et Deliveroo, qui ne sont pas soumis à cette taxe.

Ce que le PDG omet toutefois de dire, c’est que cette commission ne s’applique que pour les contenus numériques. Les biens et les services physiques sont exclus de ce régime. Les plateformes de mise en contact entre des tiers — par exemple un conducteur et un passager dans le cas d’Uber ou un propriétaire et un touriste dans le cas d’Airbnb — ne vendent rien de « numérique ».

Des entraves dénoncées

Quoi qu’il en soit, Spotify désire en finir avec ce statu quo. Car l’astuce que la société utilise pour échapper à la commission de l’entreprise américaine a un revers de la médaille : « Apple applique une série de restrictions techniques et limitant l’expérience sur Spotify. » La compagnie européenne cite le fonctionnement de Spotify avec Siri, le HomePod et l’Apple Watch, ainsi que la possibilité de contacter la clientèle.

« Dans certains cas, nous ne sommes même pas autorisés à envoyer des e-mails à nos clients qui utilisent Apple. Apple bloque aussi régulièrement nos mises à jour pour améliorer l’expérience. Au fil du temps, Spotify et d’autres concurrents ont été exclus des services Apple tels que Siri, HomePod et Apple Watch », dénonce Daniel Ek.

Le HomePod. // Source : Numerama

L’attaque lancée par le service de streaming musical concrétise des avertissements que l’on pouvait observer dès 2017, lorsque la compagnie, alors en compagnie de Deezer, a contacté les autorités européennes en charge de la concurrence pour leur demander de forcer Apple à leur appliquer des « conditions équitables  ». Déjà, la question de la taxe était au cœur du sujet.

En mai de cette même année, la Commission européenne avait déjà été interpellée dans une lettre signée par Spotify, Deezer, mais aussi Rocket Internet, FaberNovel, Qobuz, qui reprochaient aux géants de la tech « d’abuser de leurs positions dominantes ».

Il reste maintenant à savoir ce que la plainte de Spotify provoquera comme réponse de la part d’Apple. Pour l’heure, il n’y a eu aucune réaction officielle. Une riposte du géant du numérique n’est évidemment pas à exclure, car Apple devrait modérément apprécier le fait qu’on mêle à ce débat les régulateurs européens. Spotify a-t-il bien pris la mesure du risque potentiel qu’il prend à s’attaquer aussi frontalement à l’un de ses principaux distributeurs ?

Partager sur les réseaux sociaux