Sophian Fanen, journaliste pour Les Jours, publie cette semaine une enquête passionnante et à lire d'une traite sur les dix années qui ont séparé Napster de Deezer. Une décennie « noire » qui a secoué une industrie, la classe politique et les auditeurs, que l'on redécouvre, au travers de ce livre richement documenté, avec ceux qui ont traversé cette crise.

Chaque semaine, dans Les Jours — média qu’il a cofondé en quittant Libération — Sophian Fanen sillonne les coulisses de la nouvelle industrie de la musique. La Fête du stream entame sa troisième saison sur le site qui distille l’actualité en séries et continue de dévoiler les nouveaux enjeux, les crispations et victoires d’un secteur en pleine mutation.

Samba des algorithmes, blues du partage des revenus, requiem de l’objet disque : tout passe à la loupe du journaliste. Mais il lui fallait comme un prequel , comme on dit désormais à Hollywood, aux chroniques de ce nouveau monde.

C’est là qu’intervient Boulevard du stream, un ouvrage de 260 pages (24 €) publié par le Castor Astral ce jeudi 2 novembre. De l’invention du MP3, synonyme de musique libérée, aux débuts hésitants de Deezer en passant par la Hadopi, les DRM, et Blogmusik, Sophian Fanen remonte le temps et raconte l’histoire d’une décennie de convulsions et de renouveaux.

L’empire du disque

L’idée d’un tel livre lui vint, nous raconte-t-il, en 2016, au moment de préfacer la traduction de How Music Got Free, un ouvrage de l’Américain Stephen Witt, (À l’Assaut de l’Empire du DisqueCastor Astral). Celui qui écrit sur le streaming chaque semaine voit qu’une histoire française est encore à raconter : celle qui amène les majors et les auditeurs de l’Hexagone à se plier à ce nouveau monde tout en jouant des particularités françaises. Il remarque alors que « les derniers livres sur le sujet datent d’avant l’arrivée du streaming » : ce nouvel écosystème qui a quasiment sauvé la musique n’a pas encore trouvé son historien français.

C’est le début d’un an d’enquête, qui donnera lieu à plus de 100 entretiens. Dans les maisons de disque, la parole se libère sur cette décennie noire vécue collectivement comme un « traumatisme  ». Le journaliste observe un basculement générationnel : les apôtres de la répression du net ont perdu du terrain, Bolloré a mis Universal sous tutelle, et l’on commence à dire en public que des erreurs ont été commises. En outre, Deezer souffle les bougies de sa première décennie d’existence : l’histoire est prête à être racontée.

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CC Umberto Cofini

Et en 260 pages, Sophian Fanen reprend le fil d’une des plus importantes crises économiques causées par le numérique ces trente dernières années. Ni «  livre à charge  » comme il le rappelle, ni chronique d’une apocalypse, Boulevard du stream pose plutôt des mots sur des épisodes qui ont modelé l’industrie telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Loin de s’en tenir à une critique unilatérale des majors, l’enquête plonge avec ceux qui ont fait cette décennie dans les malaises, l’incompréhension et les hésitations de toute une économie. Pascal Nègre y tacle encore les pirates, mais celui qui a quitté Universal pour voguer sur les eaux du numérique se révèle dans toute son ambiguïté. On y découvre le grand malaise des artistes à qui l’on demande de punir leurs fans, les alliances contre-nature entre Christine Boutin et Patrick Bloche contre la Hadopi ou encore les débuts de Jérémie Zimmerman, co-fondateur de La Quadrature du Net, dans les couloirs de l’Assemblée.

De tableaux en anecdotes, le journaliste dresse un portrait saisissant qui invite à la réflexion. Il évite la grandiloquence et l’alarmisme, « la musique a toujours été et sera toujours  » juge-t-il, mais il prend aussi le temps de raconter comment, bien avant Internet, le disco fut tué en balayant des géants comme Casablanca, ou encore comment la radio paralysait l’industrie au siècle dernier. Car s’il considère le streaming comme la plus grosse révolution de la musique, c’est en apportant une nuance importante : « depuis le 78 tours voire depuis le cylindre [d’Edison en 1877] ».

Musique libérée

Du côté de l’histoire de la technique, Boulevard du stream raconte la naissance et les douloureux débuts du MP3, « une technologie franco-allemande  » à laquelle il rend justice en revenant sur ses défis techniques et économiques. On y apprend que le format ne serait rien sans l’excellence des études de psychoacoustique allemandes mais également sans le travail de Français trop vite oubliés par l’histoire officielle.

Indispensable pour le passionné, le curieux, l’internaute qui a vécu de l’autre côté de l’écran cette fameuse décennie noire, Boulevard du stream nous apparaît comme un livre essentiel. Et qui, ce n’est pas un détail, se lit avec plaisir et intérêt en suivant le fil de chapitres bien menés, d’épisodes qui prennent vie, et cela à travers les yeux d’un franc passionné qui ne cache pas sa tendresse pour les artistes, les disques et ceux qui les font.

Enfin, à l’heure des livres apocalyptiques qui prolifèrent ces derniers mois, celui-ci ne s’aventure pas dans les jugements mal ficelés : Sophian Fanen balaye l’idée que la musique aurait pu mourir, ne pleure pas des idées perdues d’avance, et montre que la danse n’est pas finie.

Il conclut d’ailleurs notre rencontre par une analyse pertinente : « Le streaming a donné du pouvoir à l’auditeur et c’était peut être le plus grand défaut du système précédent, les maisons ne s’intéressaient pas à l’écoute. Aujourd’hui, en donnant ce pouvoir, on découvre que les consommateurs sont plus ambitieux que les maisons.  » Il cite ainsi en exemple — et sans dédain — le nouveau petit génie du rap francophone, Damso, que les internautes ont consacré en deux albums, le préférant aux productions qui inondaient alors les ondes. Un monde nouveau, encore prometteur.

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