Twitter a annoncé quelques modifications quant à la régulation des contenus diffusés sur son réseau. Désormais, un filtrage géolocalisé pourra survenir dans un pays si des contenus enfreignent sa législation. La nouvelle politique a été immédiatement critiquée par les internautes et les ONG, qui craignent un recul de la liberté d'expression.

Si Twitter pensait ne susciter aucune réaction avec sa nouvelle politique de diffusion des messages, c’est raté. Depuis jeudi, les réactions indignées se succèdent pour condamner l’annonce du réseau social d’intégrer un filtrage géolocalisé qui a pour but de prendre en compte les spécificités des différentes législations. Cela pourrait conduire à rendre un message inaccessible dans un pays mais lisible dans un autre.

Pour justifier ce changement, Twitter a pris l’exemple de trois pays partageant dans les grandes lignes les mêmes standards démocratiques : les États-Unis, la France et l’Allemagne. Dans le premier existe un célèbre amendement – le premier de la Constitution – qui protège notamment la liberté d’expression, la liberté de religion et la liberté de la presse.

Dans les deux autres persiste le poids de l’Histoire. C’est ainsi qu’en France la liberté d’expression connaît quelques restrictions légitimes, validées par la Cour de cassation et la Cour d’appel de Paris, pour des motifs de protection de l’ordre public, de la morale et des intérêts des victimes du nazisme. Dès lors, les contenus faisant la promotion du négationnisme sont illicites.

La profonde inquiétude de RSF

Sous cet angle, la décision de Twitter paraît justifiée. Mais les ONG craignent de leur côté que ce coup de canif dans la politique de diffusion des messages ne conduise Twitter à reculer de plus en plus sur le terrain de la liberté d’expression. Car si la France ou les États-Unis ne sont pas les pays plus exemplaires, en témoigne les classements réguliers de RSF sur la liberté de la presse, d’autres nations se montrent encore plus dures.

C’est le message qu’a tenu à faire passer Reporters Sans Frontières dans une lettre ouverte. Exprimant sa « profonde inquiétude« , l’organisation voit dans cette décision « une censure à l’échelle locale, en collaboration avec les autorités et en conformité avec des législations locales qui sont trop souvent en contradiction avec les standards internationaux régissant la liberté d’expression« .

« L’argumentation de Twitter qui laisse entendre qu’il y aurait différentes interprétation de la liberté d’expression selon les pays est inacceptable. Ce principe fondamental est inscrit dans la Déclaration Universelle des droits de l’homme » poursuit RSF, qui estime même que le site a choisi « le camp des censeurs » en privant « les cyberdissidents des pays répressifs d’un outil crucial d’information et de mobilisation« .

Une décision motivée par le Royaume-Uni ?

De son côté, l’Electronic Frontier Foundation (EFF) affiche une inquiétude beaucoup plus mesurée. Interrogée par Boing Boing, la responsable en charge de la liberté d’expression, Jillian York, estime que cette évolution n’est pas si différente, en terme d’effet, qu’une décision de justice contraignante pour Twitter, à ceci près que cela n’affectera pas les utilisateurs situés hors du pays où le verdict a été rendu, ce qui évite une censure globale.

« Compte tenu de leur intention d’ouvrir une antenne au Royaume-Uni (où se trouve d’absurdes lois contre la diffamation), je peux comprendre pourquoi ils ont pris cette décision. C’est malheureux qu’ils pourraient avoir à censurer des contenus, mais je salue leur effort pour être aussi transparent que possible sur ce changement » a analysé Jillian York.

Sur le cas des lois britanniques contre la diffamation, on se souvient par exemple de l’affaire désormais célèbre de ce joueur de football, Ryan Giggs, qui avait demandé en 2011 aux tribunaux britanniques d’ordonner à Twitter de livrer l’identité d’un internaute qui avait cité son nom dans une affaire d’adultère. Cet épisode avait alors mis en lumière le délicat équilibre, en particulier au Royaume-Uni, entre la nécessaire protection de la vie privée et le droit d’informer.

Un investissement qui pose question

De son côté, le site communautaire a tenu à mettre les choses au point. La nouvelle politique de régulation des contenus n’a absolument rien à voir avec les récents investissements qui ont été réalisés pour soutenir le développement du site communautaire. Twitter fait ici référence aux 300 millions de dollars qu’un prince saoudien a mis dans Twitter, alors même que le pays est classé comme un ennemi d’Internet par Reporters Sans Frontières.

Ensuite, Twitter assure que l’esprit qui anime ses équipes demeure intact. Pas question donc de censurer les messages dans le cadre du printemps arabe par exemple. Le réseau social veut manifestement toujours agir pour la démocratie. Il faut en effet se souvenir que les réseaux sociaux tels Facebook ou Twitter sont très utilisés par les opposants aux régimes autoritaires, dissidents politiques ou simples citoyens.

À première vue, il semble en effet curieux que Twitter, après avoir été pendant plusieurs années un outil très pratique pour mobiliser les foules et coordonner les actions, change du tout au tout. Si certaines règles changent de fait, est-ce pour autant que l’attitude de Twitter va évoluer ? Rien ne nous permet de l’affirmer. Il serait étrange que Twitter sabre sa réputation alors qu’il s’est souvent mis en première ligne sur le terrain de la liberté d’expression.

Twitter en première ligne lors des révolutions arabes

Lors des révolutions qui ont secoué le monde arabo-musulman l’an passé, et alors que d’autres pays vivent d’importantes manifestations, Google et Twitter avaient mis en place un service (speak to tweet) dans lequel il était possible de laisser un message vocal sur une messagerie, en appelant un numéro international, pour qu’ensuite son contenu soit converti en texte et diffusé sur Twitter.

Sur Twitter, les réactions n’ont en tout cas pas tardé. Un hashtag de protestation (#twitterblackout) a vu le jour, appelant les utilisateurs à ne pas utiliser le réseau social le 28 janvier – c’est-à-dire aujourd’hui. La consigne est toutefois loin d’être suivie, d’autant que tous les utilisateurs ne se situent pas sur le même fuseau horaire. Dès lors, cela laisse l’impression d’un coup d’épée dans l’eau.

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