Fan de bitcoin et de Twitter, le président salvadorien Nayib Bukele cultive une image cool et branchée. Mais la manière dont il a géré la transition bitcoin à marche forcée manque de nuances et de pédagogie.

« Dans trois minutes, nous entrons dans l’histoire. » Le président salvadorien Nayib Bukele ne pouvait pas manquer de tweeter aujourd’hui : c’est ce mardi 7 septembre 2021 que son projet de faire du bitcoin une monnaie légale dans le pays est lancé. Et le jeune président de 40 ans sait comment faire parler de son actualité. Fan de bitcoin, il se fend régulièrement de petites blagues d’initiés (sur son ancienne photo de profil, il affichait les fameux « yeux laser » que la communauté crypto affectionne). S’il cultive son image de président « cool », la manière dont il a mené la transition bitcoin de son pays est cependant loin de l’être, elle.

Faire du bitcoin une monnaie légale aura un impact important sur la population salvadorienne et est un pari très risqué. La mise en place de ce projet s’est cependant faite de manière très précipitée. « La loi a été adoptée extrêmement vite, sans étude technique ni débat public  », déplore l’économiste salvadorien Ricardo Castañeda dans les colonnes de The Guardian. Entre l’approbation de la loi bitcoin et son entrée en vigueur, trois mois à peine se sont ainsi écoulés.

Le président salvadorien Nayib Bukele a mené la transition bitcoin tambour battant. // Source : Flickr / Presidencia El Salvador

La moitié de la population ne « connait rien » au bitcoin

Résultat, le projet inquiète une bonne partie la population du pays. Selon un sondage réalisé en juillet, seuls 20 % des habitantes et habitants approuvaient cette transition. Ce n’est cependant pas le chiffre le plus problématique. Ce même sondage révèle que 45 % des sondés ne « connaissent rien » au bitcoin et à son fonctionnement. Un chiffre qui montre à quel point le gouvernement n’a pas fait suffisamment d’efforts pour expliquer le projet à la population.

Les particuliers ne sont certes pas tenus d’utiliser la cryptomonnaie — le dollar est une monnaie légale dans le pays depuis 2001 et conservera ce statut. Mais il est indispensable qu’ils aient les bases pour décider de manière éclairée s’ils souhaitent l’utiliser ou non. D’autant que même ceux qui feront le choix de ne pas utiliser le bitcoin seront tout de même affectés indirectement par ce changement : il est possible que la transition bitcoin dope l’économie salvadorienne (il faut l’espérer), mais il est également possible qu’elle la déstabilise, comme nous l’expliquions ici.

Attirer les amateurs crypto fortunés

Nayib Bukele a dévoilé pas mal de mesures destinées à attirer les amateurs de bitcoin fortunés (exonérations de taxes et visas proposés à toutes les personnes détenant 3 bitcoins ou plus). Il a cependant été moins prolixe sur les mesures qui aideront l’ensemble de ses citoyens à utiliser au quotidien cette cryptomonnaie. Certes, chacun se verra remettre l’équivalent de 30 dollars en bitcoin (il leur suffira de télécharger le portefeuille digital Chivo). Mais cela ne règle pas le problème de la part très importante de la population (45 %) qui n’a pas accès à internet.

Cette manière très cavalière de mener la transition bitcoin de son pays n’est cependant guère surprenante. Nayib Bukele aime se donner une image cool et bénéficie d’un soutien très large de sa population : 92 % des Salvadoriens ont une bonne opinion de lui. Le président salvadorien a néanmoins parfois montré une face plus autoritaire. En février 2020, bloqué par une opposition hostile à toute concession, il avait cherché à intimider ses adversaires en pénétrant dans l’hémicycle accompagné de soldats. Et la communauté internationale a vivement critiqué la manière dont sa majorité parlementaire a abruptement destitué les magistrats du tribunal constitutionnel et du procureur. S’il veut que la population continue d’approuver son action, il lui faudra sans doute réfréner ce côté abrupt et faire preuve de davantage de nuances et de pédagogie sur le sujet des cryptomonnaies.

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