Vous avez moins de 35 ans, vous avez un téléphone et vous y faites un milliard de listes ? Sachez qu'elles ne sont pas aussi bonnes pour le mental qu'on le croyait.

Sur l’application «  notes » de mon smartphone, j’ai 14 listes. Une wishlist de choses que je pourrais demander à mon prochain anniversaire, une pour les livres que j’ai lus, une pour les films que j’aimerais voir, les idées cadeaux pour mes proches, les choses à faire ce mois-ci, les choses à faire un jour mais que j’ai déjà trop repoussées…

Sur l’application photo, j’ai un dossier contenant des plats qui ont l’air bons, un dossier de captures d’écran d’événements sympas à faire sur Paris. J’ai aussi des listes d’idées d’articles sur mon compte Google Drive, des listes d’articles à lire que je m’auto-envoie par mail (allez savoir pourquoi). Bref, vous l’aurez compris : je suis un peu accro aux listes en tout genre depuis que j’ai un smartphone. Et la bonne nouvelle, c’est que je ne suis pas la seule.

Mais faut-il vraiment s’en réjouir ? Au fur et à mesure de cette enquête, j’ai réalisé combien cette habitude de tout « classer » était courante auprès des gens de ma génération. « Aidés » par une pléthore d’outils numériques qui se vantent de nous faciliter l’existence, nous nous créons parfois de nouveaux besoins et obsessions.

Un besoin de tout lister

Il suffit de demander sur Twitter qui aime les listes pour s’en apercevoir. Un « Coucou ! Moi je fais des listes » arrive dans mes nouveaux messages en moins de 5 minutes. « Mais c’est pas bizarre, c’est être bien organisé », argue d’abord Clément, 23 ans, avant d’admettre : «  Non, en vrai je suis ultra-maniaque, et j’ai besoin de tout lister ».

Mood // Source : Giphy

Cette obsession a débuté quand il cherchait un nouvel appartement à louer. Il avait alors listé ce que son prochain chez-lui devrait avoir dans chaque pièce. Avec le recul, il se souvient que ce n’était « pas très fun » mais que ça l’a bien aidé dans sa recherche. En janvier 2017, sa bonne résolution a été de se mettre à faire des listes de tout : les classiques listes de courses mais aussi des recettes, des listes des codes des immeubles de ses amis (« creepy mais utile »), des listes de ce qu’il doit nettoyer chez lui. «  Si je n’écris pas un truc, je ne le fais pas », admet-il.

Sarra elle, aime les listes culturelles qui lui servent, entre autres, à se souvenir ce qu’elle va recommander à ses amis. Elle tient à jour des recueils des films vus, des livres lus, des séries qu’elle a dévorées. L’étudiante en école d’infirmière a aussi des listes plus improbables comme sa liste de « nouveaux mots ». Comme son nom l’indique, il s’agit des termes qu’elle découvre au hasard de conversations et qu’elle tente de retenir pour enrichir son vocabulaire.

Quelques unes des listes de Sarra. // Source : Numerama

Clodi, qui s’auto-surnomme « madame liste », a elle aussi une liste de mots. Dans son cas, il s’agit de ses mots préférés, qu’elle archive comme elle le fait avec ses plats préférés ou les voyages qu’elle aimerait faire. Comme toutes les personnes interrogées, elle cumule beaucoup, beaucoup de listes : une trentaine au total.

Des listes rassurantes, voire thérapeutiques

Quand elle y pense, Clodi a l’impression d’avoir toujours fait des listes. C’est une habitude qu’elle tiendrait de sa mère. «  J’en ai beaucoup plus depuis que j’habite seule  », admet-elle. Elle le voit comme une manière de classer tout ce qu’il y a dans sa tête. «  Ça me vide l’esprit, raconte-t-elle. Je n’ai plus à penser à ce que je dois faire, je n’ai plus peur d’oublier les choses ».

Côme, un étudiant en management spécialisé dans les technologies du numérique, approuve. Ses listes ont un côté « rassurant », affirme celui qui avait pensé s’adonner au « bullet journal » — ce concept mêlant agenda et journal intime devenu très populaire en 2016, et qui tient autant de l’organisation que de l’œuvre artistique — mais a abandonné «  car cela prenait trop de temps ».

Pour lui, les listes ont un effet thérapeutique. Chaque jour, il note sur une application dédiée, Daylio, ses activités et ses humeurs. Il en a parlé avec sa psychologue qui l’a encouragé à poursuivre. Cela leur permet de mieux se rendre compte des coups de mou ou au contraire des moments où Côme se sent bien.

L’application Daylio. // Source : Daylio

Il n’est visiblement pas rare que des médecins demandent d’établir ce genre de listes. C’est le cas de certains nutritionnistes ou diététiciens qui recommandent à leurs patients de prendre tous leurs plats en photo pour en garder une trace.

Aurélia Schneider est psychiatre et autrice de La charge mentale des femmes et celle des hommes, mieux la détecter pour prévenir le burn-out. Au téléphone, elle raconte à Numerama que les listes peuvent être très utiles dans le suivi de certaines affections comme la dépression ou les troubles bipolaires. « Mais ce n’est pas quelque chose qu’il faut utiliser avec un ou une patiente qui aurait seulement un petit épisode passager de déprime après une rupture », avertit-elle.

La charge mentale des to-do list

Le problème est que parfois, les listes peuvent virer à l’obsession. Elles deviennent alors source de pression, et une véritable charge mentale — quelque chose que l’on garde dans un coin de sa tête en permanence.

Clément, par exemple, ne consigne pas seulement des tâches classiques comme faire la poussière et nettoyer le four, il les minute : s’il pense que la première tâche lui prendra environ 10 minutes, il le note. La seconde lui prendra 15 minutes. Ces chiffres semblent pourtant être une source d’angoisse :  « Disons que je vois large à chaque fois… Mais si je vois que je m’approche de la fin du temps ou que je dépasse, je bâcle », admet l’ancien « ultra désorganisé ».

Au quotidien, il considère toutefois que cela ne lui pose pas de vrais soucis. Sa compagne, d’ailleurs, est aussi une grande amatrice de listes, à tel point qu’ils se partagent des Google Sheets (des tableurs en ligne) d’activités à faire ensemble ou de musiques à écouter.

« Quand des films sont dans ma liste, il faut qu’ils soient rayés. »

Clodi reconnaît que lorsque sa to-do list devient un peu longue, elle la consulte alors de nombreuses fois, dans un geste presque compulsif. Sarra elle, admet que ses listes de films et séries la poussent à se lancer des sortes de défis, inconsciemment. « C’est une sorte de pression malheureusement, dit-elle. Quand des films sont dans ma liste, il faut qu’ils soient rayés. »

Elle ne compte pas le nombre d’œuvres consommées, mais sur Instagram ou YouTube, cette pratique est courante. Sur les profils de bookstagrammeurs (instagrammeurs qui parlent de livres), on voit ainsi le nombre de livres lus depuis le début de l’année en cours.

Le compte des livres lus depuis le début de l’année 2019 chez des instagrammeuses livres Captures d’écran Instagram

Côme a aussi des objectifs quantitatifs, fixés à 25 livres par an, et 2 films à voir par semaine. Pour savoir où il en est, il utilise une liste, glissée entre la liste de ses projets de travail à long-terme et la liste des accessoires à acheter pour son prochain costume d’Halloween. En France, plusieurs sites se sont lancés sur le créneau du « planning » à outrance, comme TVShow Time, qui encourage ses utilisateurs à tenir des comptes précis de tous les épisodes qu’ils regardent — et les partager avec les autres internautes.

TVShowTime

«  Il y a un côté un peu néfaste dans ces listes, c’est qu’on dépend d’une timeline, reconnaît Côme. Mes listes me poussent à bouger, ce qui est bien, mais elles me rappellent que j’ai tout le temps des choses à faire, qui restent en suspens.  » Pour lui, c’est un «  mal nécessaire ».

Des enfants de 8 ans utilisent des applis de listes

Certains outils accentuent, parfois malgré eux, l’idée de performance ou de productivité associée y compris aux temps de repos. Les personnes à qui nous avons parlé utilisent plutôt des applications neutres comme Notes sur iPhone, Ticktick ou encore Google Sheets. Les designs n’incitent pas beaucoup à la consommation, mais rien que le fait de « cocher la check-box » peut apporter un grand plaisir à ses utilisateurs.

Mais dans les magasins d’applications Android ou Apple, on trouve certains outils beaucoup plus évolués – et peut-être aussi un peu plus angoissants. Daylio, l’application d’humeurs préférée de Côme, offre par exemple des récompenses aux utilisateurs qui publient de manière très régulière.

TimeTune, une application qui sert à organiser sa journée en listant ses activités, envoie aussi des notifications pour qu’on ne manque rien que ce qui était prévu. Les journées sont organisées de manière quasi militaire, sous forme de routine.

L’application Timetune // Source : Timetune

L’obsession de la productivité

Joaquin Martin, le fondateur de TimeTune, a 36 ans. Son application compte plus de 250 000 utilisateurs actifs, qui sont pour la très grande majorité âgés de moins de 30 ans, nous explique-t-il par mail. Il raconte notamment avoir déjà lu des commentaires… d’enfants (âgés de 8 à 14 ans) qui affirment que TimeTune les aide à s’organiser et améliorer leurs notes à l’école. Selon le développeur, TimeTune leur permettrait de poser des limites à leur consommation de loisirs (pourtant de leur âge) pouvant être vite chronophages comme surfer sur Internet ou jouer aux jeux vidéo.

Joaquin Martin avait au départ créé l’application pour son propre usage : « Je travaille en indépendant, de chez moi. J’avais besoin d’améliorer ma productivité et d’être sûr aussi que je ne travaillais pas trop d’heures par jour. »

Pour lui, cela n’a rien de négatif dans notre « société pleine de distractions ». « On se sent plus productif, on se concentre mieux, on remplit ses objectifs », explique-t-il, avant d’ajouter : « Suivre une routine ne veut pas dire devenir un robot ou renoncer à toute spontanéité. » Il compare ainsi son programme à celui d’un athlète qui a besoin d’un cadre structurant mais qui n’oublie pas pour autant de vivre et d’improviser.

Extrait de la série Crazy Ex Girlfriend (que vous pouvez regarder sur un ordinateur). // Source : CBS Television Distribution

Fabulous, une application payante qui promet de réorganiser sa vie pour qu’elle devienne « saine », nous encourage à suivre chaque tâche car ses bienfaits seraient « prouvés scientifiquement » (contactées, les équipes de Fabulous ne sont pas encore revenues vers nous pour expliquer ce terme). De nouvelles tâches que l’on peut ajouter à son emploi du temps sont ajoutées chaque jour, entretenant une impression de nouveauté. Parmi ces tâches, des siestes et séances de méditation chronométrées mais aussi « prendre un petit déjeuner consistant » ou … « boire de l’eau ». Plus rien n’est ici laissé au hasard.

The Fabulous App

Faire des listes oui, mais mieux

Selon la psychiatre Aurélia Schneider, la façon dont on conçoit et crée nos listes joue beaucoup dans les effets qu’elles auront. «  Le problème, c’est que beaucoup de gens font trop de listes, avec trop de points à l’intérieur », précise la psychiatre à ce sujet. Selon elle, deux listes devraient suffir : une pour les choses à faire à court terme (courses, lessive, etc), une pour le long terme (projets de voyage, formation professionnelle).

Dans son cabinet, elle reçoit régulièrement des patients qui pensent pouvoir noyer leur anxiété dans les listes et passent des heures à en rédiger chaque semaine. « Quand c’est dans l’excès, cela devient culpabilisant : on n’arrive jamais à bout de sa to-do list, on a l’impression de n’avoir rien fait, ou de ne pas avoir fait les choses assez vite », regrette-t-elle.

Elle recommande deux choses aux accros aux listes. La première, c’est de bien évaluer le temps passé sur chaque tâche, et de ne pas le minimiser. S’il faut 10 minutes pour vider un lave-vaisselle, on ne commence pas à le faire alors qu’il nous reste 2 minutes avant de rater le bus. On aura sinon l’impression d’avoir bâclé son « travail », ou la sensation désagréable d’avoir fait les choses à moitié.

« On se reproche toujours de n’avoir rien fait alors qu’à la fin de la journée » 

La psychiatre milite aussi pour la rédaction de « did lists », des listes des choses que l’on a faites, au lieu de faire des listes de ce qu’on devrait faire. «  On se reproche toujours de n’avoir rien fait alors qu’à la fin de la journée, on a fait des courses, on a pris un rendez-vous médical, on a fait une machine, on est allé au travail, pris les transports en commun : c’est important de se le dire  », estime Aurélia Schneider.

Une fois ces quelques règles respectées, elle ne voit aucune raison de vouloir se passer du fameux « plaisir de cocher une tâche accomplie dans une liste ». Ouf.

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