Sur 30 personnes qui ont essayé l’Apple Vision Pro de Numerama, au moins 7 signalent des problèmes de vision de près, qui les empêchent de voir net avec le casque d’Apple. Plus étonnant : la plupart d’entre elles n’ont pas de problème de vue connu.

Depuis le 2 février 2024, Numerama teste l’Apple Vision Pro. Un casque de réalité virtuelle qui est, objectivement, ce que l’industrie fait de mieux aujourd’hui. Une fois sur la tête, l’Apple Vision Pro rend les pixels invisibles grâce à l’incroyable définition de ses écrans Micro OLED. Aucune expérience immersive n’atteint une telle précision, d’autant plus que son utilisation de la réalité mixte (la réplique du monde grâce à des caméras) est la meilleure du marché. Quand on porte le produit, on croit vraiment voir le monde, avec en bonus des fenêtres flottantes redimensionnables sans limites.

En tant que journaliste en charge de ce test, j’utilise quotidiennement l’Apple Vision Pro depuis plus d’une semaine. Je n’ai aucun doute sur le potentiel du produit, mais quelque chose me chiffonne. Quand je le porte, je suis incapable de « voir de près ». Les éléments virtuels disposés à 50 centimètres de mon visage sont complètement flous, alors que ce qui se trouve derrière est complètement net. Comment expliquer un tél phénomène, alors que je n’ai jamais porté de lunettes de ma vie et que ma vision est supposément bonne ? Pour le savoir, je suis allé voir un ophtalmologiste.

Un cas loin d’être isolé

Quand j’ai constaté ce problème de vision, mon premier réflexe a été de me rendre sur les réseaux sociaux. Malgré la jeunesse du produit, plusieurs témoignages similaires existent sur X et Reddit. Les mots-clés « Apple Vision Pro Blurry » renvoient vers des dizaines de témoignages de personnes incapables de voir de près avec le casque, avec ou sans problème de vue.

Toutes s’interrogent de la même manière : comment un tel phénomène est-il possible, alors que les yeux du porteur de Vision Pro restent à une distance fixe des écrans ? Qu’est-ce qui détermine le près et le loin dans une réalité virtuelle ?

Comme moi, cet utilisateur est incapable de lire ce qu'il y a sur sa montre ou son téléphone. Pourtant, quand il fait une capture d'écran, les caméras du casque voient tout nettement.
Comme moi, cet utilisateur est incapable de lire ce qu’il y a sur sa montre ou son téléphone. Pourtant, quand il fait une capture d’écran, les caméras du casque voient tout nettement. // Source : X

À mon retour en France, j’ai fait essayer l’Apple Vision Pro à de très nombreuses personnes. Si mes calculs sont bons, j’ai réalisé 30 démos en une semaine (au moment de l’écriture de cet article). J’ai rapidement pris un réflexe : demander aux gens s’ils pouvaient lire ce qu’il y a écrit sur mon smartphone. La plupart disent que oui, 7 m’ont indiqué voir flou. Une nouvelle preuve qu’il existe un vrai problème, mais qu’il n’est pas lié aux capteurs du casque.

Vergence Accomodation Conflict : le plus grand problème de la réalité virtuelle

Je ne vais pas vous faire perdre plus de temps : le problème de l’Apple Vision Pro s’appelle le vergence-accomodation conflict (conflit entre la vergence et l’accomodation). C’est un phénomène connu en réalité virtuelle qui est à l’origine de nombreux problèmes (notamment la fatigue oculaire ou la sensation de nausée). Tous les casques en sont victimes, même si je ne l’avais jamais autant subi qu’avec le casque d’Apple. Il faut dire que visionOS est le seul système d’exploitation qui laisse l’utilisateur approcher des fenêtres d’aussi près, avec un rendu visuel si bon que l’on est censé tout pouvoir lire comme dans la réalité. Peut-être que les autres, avec leur moins bonne qualité, réussisse à le dissimuler.

Sur Wikipédia, cette image illustre le Vergence Accomodation Conflict.
Sur Wikipédia, cette image illustre le Vergence Accomodation Conflict. // Source : Wiki

Concrètement, le terme vergence-accomodation fait référence au fonctionnement des yeux. Pour mieux comprendre ce qui coince en VR, il faut déjà saisir le fonctionnement des humains :

  • Accommodation : Lorsque nous regardons un objet, notre œil ajuste la forme de son cristallin pour focaliser l’image sur la rétine. Cette capacité permet de voir nettement les objets à différentes distances.
  • Vergence : Il s’agit du mouvement coordonné des yeux pour de diriger le regard vers le même point dans l’espace. C’est un élément crucial pour la perception de la profondeur et pour voir clair dans le vrai monde. En réalité virtuelle, avec deux écrans censés répliquer la 3D, c’est évidemment primordial.

Quand on porte l’Apple Vision Pro, la distance n’existe pas. Le loin et le près sont simulés, puisque deux écrans restent en permanence à 4 centimètres des yeux. Et le cerveau humain est incapable de comprendre ce qui lui arrive.

En réalité virtuelle, les yeux doivent s’accommoder à la distance fixe des écrans tout en ajustant leur vergence pour des objets qui semblent être à des distances différentes. Ce désaccord entre où les yeux doivent focaliser (accommodation) et où ils doivent pointer (vergence) peut entraîner une perception floue, surtout pour des objets « proches ». Certains humains sont parfaitement capables de voir net de partout, d’autres n’y arrivent pas, puisque les yeux ne reçoivent pas d’instruction pour s’accommoder.

Sur cette capture d'écran prise avec le casque, tout est lisible. Pourtant, en le portant, l'heure est trop floue pour être lue.
Sur cette capture d’écran prise avec le casque, tout est lisible. Pourtant, en le portant, l’heure et les suggestions de mots sont trop floues pour être lues. // Source : Numerama

Est-ce que je dois porter des lunettes ?

Pour la première fois de ma vie, je vois flou. Un phénomène extrêmement déstabilisant, qui m’a incité à me poser de nombreuses questions.

Mon premier réflexe a été d’acheter des verres correcteurs pour la vue de près chez Apple, pour les accrocher au casque. J’ai essayé trois intensités différentes, sans aucune amélioration. Ce test m’a permis d’écarter une éventuelle hypertrophie ou presbytie non diagnostiquée.

J'ai acheté des lentilles Zeiss pour la vue de près, mais rien n'a changé.
J’ai acheté des lentilles Zeiss pour la vue de près, mais rien n’a changé. // Source : Numerama

À mon retour à Paris, j’ai pris rendez-vous chez un ophtalmo. D’abord pour l’interviewer sur les risques optiques causés par les casques VR (ce sera l’objet d’un autre article), ensuite pour diagnostiquer ma propre vue.

Dans mon cas, le médecin m’explique constater un excès de vergence (tiens), qui pourrait s’expliquer par un début de myopie encore imperceptible dans le vrai monde, ou un problème musculaire. Un bilan orthoptique m’a été prescrit (pour améliorer la coordination des mouvements oculaires), ainsi que des verres avec une légère correction, pour reposer mes yeux et les empêcher de trop accommoder. Dans l’hypothèse où la rééducation fonctionne, il est possible que mes yeux se comportent plus normalement dans l’Apple Vision Pro, ce qui pourrait « réparer » ma vision de près. Mais aurais-je besoin d’acheter des verres Zeiss pour le casque ?

Bref, c’est parce que je pourrais perdre en vision de loin dans le futur que je ne vois pas bien de près en réalité virtuelle aujourd’hui… Autant vous dire que l’optique est une science difficile à comprendre.

L’Apple Vision Pro ne sera jamais un casque adapté à tout le monde

Est-ce que j’arriverai à régler ma vue dans le Vision Pro ? Peut-être, mais peut-être pas. L’orthoptie pourrait suffire, des verres pourraient être obligatoires. Dans tous les cas, ai-je envie de porter des verres correcteurs dans un casque VR alors que je vois bien habituellement ? Mon âme de geek pourrait répondre oui, mais comment convaincre les autres utilisateurs ?

Ce flou m’a appris une chose : il ne suffit pas d’intégrer un maximum de technologies innovantes pour régler tous les problèmes de la VR. Apple, comme tous les autres, se heurte à des enjeux optiques majeurs, qui ne pourront jamais correspondre à tous les utilisateurs. Il existe plusieurs projets pour régler le VAC (Vergence Accomodation Conflict), mais aucun n’est suffisamment mature pour être adopté par Apple. Je pense notamment à des lentilles à focale variable ou à des écrans équipés d’un moteur pour avancer et reculer, qui auraient pour but d’indiquer au cerveau quand ajuster la forme du cristallin. Meta travaille sur des prototypes avec une technologie similaire… mais prévient qu’il lui faudra plusieurs années pour y arriver.

Quoiqu’il en soit, si vous désirez vous essayer ou vous équiper du Apple Vision Pro un jour, préparez-vous à ne pas forcément tout voir. C’est frustrant quand on sait que d’autres voient net, mais on ne peut rien y faire. Quand la tech rencontre l’optique, il y a quelques couacs.


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