Deux semaines après le lancement officiel de Matter, les constructeurs d’objets connectés ne cachent plus leurs divergences. La maison connectée simple, abordable et interopérable finira bien par arriver, mais probablement pas aussi vite qu’annoncé.

Après trois années de développement, Matter est là. Cette alliance d’une ampleur inédite, de par la renommée de ses membres (Apple, Amazon, Google, Samsung, IKEA, Philips…), vise à rendre la maison connectée facile à utiliser. Tous les grands fabricants d’accessoires ont adhéré à ce standard, qui devrait sur le long terme devenir le seul disponible sur le marché.

Aujourd’hui, la maison connectée est tout sauf simple. Chaque constructeur a sa propre stratégie, son propre protocole réseau, sa propre application, son propre fonctionnement en cas de panne d’Internet et sa propre vision vis-à-vis de la compatibilité avec les écosystèmes d’Apple, Amazon et Google… Seuls les utilisateurs qui s’y connaissent peuvent vraiment profiter de la maison connectée, les autres doivent alterner entre différentes applications et, la plupart du temps, finissent par revenir aux bons vieux interrupteurs… Cette situation critique est ce qui a motivé les constructeurs, pourtant rivaux, à s’unir.

Deux semaines après le lancement officiel de Matter, le 3 novembre 2022, on commence à y voir plus clair sur les différentes stratégies des marques. Le premier constat n’est pas rassurant : personne ne semble vouloir utiliser Matter de la même manière.

Ponts de connexion, rétrocompatibilité, date… Personne ne fait pareil

Matter repose sur un réseau maillé sur lequel apparaissent tous les objets que vous possédez dans votre maison, peu importe leur marque (un Apple HomePod peut cohabiter avec une caméra Google, une ampoule Philips et un capteur de mouvement Netatmo). Puisque tous ces appareils appartiennent au même réseau et parlent le même langage, ils peuvent communiquer entre eux. On peut donc, depuis l’application de son choix, demander à une lumière Philips de s’allumer si quelqu’un passe devant une caméra Google. Il suffit qu’un seul appareil soit connecté à Internet pour transmettre des requêtes à distance. À la maison, tout fonctionne localement (pas de panique en cas de panne d’Internet, donc).

Sur le papier, Matter permet de créer un seul réseau où tous les objets fonctionnent automatiquement entre eux. La réalité est un peu plus compliquée, à commencer par le fonctionnement des objets. Il existe deux manières de faire partie d’un réseau Matter :

  • Un objet peut être directement connecté à Internet par Wi-Fi ou Ethernet, ce qui lui permet de recevoir directement des instructions, sans l’intermédiaire d’un relais.
  • S’il ne peut pas se connecter à Internet, un objet peut être doté de la technologie Thread, qui lui permet de communiquer avec les autres appareils de la maison. Il reçoit donc des commandes depuis un autre appareil, qui est, lui, connecté à Internet.

Cette double possibilité est une des forces de Matter. Puisqu’une connexion Wi-Fi requiert beaucoup d’énergie, certains petits appareils ne pourraient pas appartenir à un réseau Matter s’ils n’avaient pas de solution alternative. Thread a l’avantage de consommer très peu d’énergie et d’être plus fiable que le Bluetooth, ce qui permet donc d’allonger la liste des objets compatibles.

Voilà à quoi ressemble un réseau Matter. Il y a des produits connectée au Wi-Fi, et d'autres qui « discutent » entre eux grâce à Thread. // Source : Eve Energy
Voilà à quoi ressemble un réseau Matter. Il y a des produits connectés au Wi-Fi, et d’autres qui « discutent » entre eux grâce à Thread. // Source : Eve Energy

Cependant, vous allez voir que rien n’est jamais simple avec la maison connectée. Certains constructeurs ont trouvé le moyen de complexifier l’installation d’un équipement Matter :

  • Dans certains cas, l’appareil est directement compatible Matter. Il n’y a donc rien d’autre à faire que de le brancher, ce qui est la promesse de départ.
  • Dans d’autres cas, il va falloir utiliser un pont de connexion. Puisque les objets connectés utilisent différentes technologies (ZigBee, Bluetooth…), le pont sera nécessaire pour assurer la compatibilité Matter des objets. Sans lui, les objets ne seraient pas compatibles.

Celles et ceux qui espéraient la mort des ponts de connexion avec Matter risquent d’être déçus. Plusieurs constructeurs, comme Philips Hue, ont d’ores et déjà annoncé qu’ils ne rendraient pas leurs objets autonomes. Si d’autres constructeurs font pareil (c’est déjà le cas d’Aqara, par exemple), alors Matter ne sera pas aussi simple à utiliser que prévu. Certes, les objets fonctionneront partout nativement (Apple Home, Google Home, Amazon Alexa…), mais leur configuration pourrait rester complexe. On aura toujours besoin de brancher plusieurs objets à sa box pour que tout fonctionne…

Le pont Philips Hue // Source : Philips
Le pont Philips Hue va rester indispensable, malgré le passage à Matter. Les ampoules de Philips ne peuvent pas supporter le standard nativement. // Source : Philips

Une marque, une stratégie

D’une marque à l’autre, la situation est différente. Philips Hue et Aqara, par exemple, misent sur des mises à jour de leurs ponts de connexion pour prendre en charge Matter. Les anciens appareils seront automatiquement compatibles et mis à jour vers Matter, pour fonctionner avec toutes les applications. Les prochains objets auront toujours besoin du pont, puisqu’ils ne seront pas nativement Matter.

Chez d’autres, comme Wiz (une filiale de Philips spécialisée aussi dans l’éclairage), il y aura des mises à jour des ampoules… mais pas toutes (la liste est inconnue, Wiz parle de modèles fabriqués après 2021). Les heureuses élues passeront à Matter par Wi-Fi, ce qui leur permettra de se connecter à toutes les applications.

Eve, lui, fait figure de bon élève. L’entreprise allemande va mettre à jour tous ses produits compatibles Thread pour les rendre compatibles avec Matter. Mais, attention, il y a quand même un hic : seulement compatibles avec les produits Apple aujourd’hui, les produits Eve devront être mis à jour avec un iPhone pour supporter Matter… et donc devenir compatibles avec les smartphones Android. Heureusement, les nouveaux produits seront compatibles Matter dès leur sortie de boîte (et on peut imaginer que les propriétaires actuels d’un produit Eve ont un objet Apple à la maison).

Dans certains cas, aucune décision n’a été prise sur Matter… alors que les produits sont compatibles. Par exemple, Nanoleaf et Legrand/Netatmo disposent de produits déjà intégrés aux écosystèmes d’Apple, Google et Amazon. Dans leur cas, Matter n’apporterait rien. Ils continuent donc de réfléchir, avant de se lancer dans la certification de leurs appareils. En revanche, leurs futurs appareils devraient avoir le droit à Matter.

Eve est un des grands gagnants de Matter. Ses produits ne fonctionnaient qu’avec Apple Home avant, ils marcheront bientôt avec tous les systèmes. // Source : Numerama
Eve sera un des premiers à mettre à jour ses produits vers Matter. Ils pourront adopter le protocole dès le 12 décembre. // Source : Numerama

Enfin, certaines marques, comme Somfy, annoncent qu’elles ne se précipiteront pas. Elles n’ont pas les moyens pour tout miser sur Matter, la priorité reste leur propre application. D’autant plus que certaines fonctions ultra-spécifiques à ses produits, comme le positionnement de panneaux solaires, ne sont pas intégrées au protocole Matter, ce qui l’oblige à maintenir son application à côté. SwitchBot, spécialisé dans les objets très abordables, n’a lui absolument pas communiqué sur une mise à jour de son pont.

Il y a aussi la question des géants de la tech. Les objets d’Apple fonctionneront-ils avec l’application de Google ? On peut se le demander, puisque rien ne les oblige à se conformer à cette règle. Apple, Google et Amazon peuvent proposer des routeurs Matter (leurs enceintes, leurs box télé, etc.) sans intégrer leurs produits à l’écosystème Matter (oui, c’est peu clair).

Matter va tout révolutionner, mais quand ?

Dernier point, la compatibilité des objets. Au lancement, Matter ne sera pas compatible avec de nombreux objets connectés, comme les aspirateurs robots, les caméras de surveillance, les interphones connectés ou les routeurs Internet. C’est bête, mais comment imaginer que les constructeurs de ces produits jouent le jeu à 100 % sans visibilité sur ces catégories ultra-populaires ? Le CSA, l’alliance aux commandes du projet, promet une mise à jour tous les 6 mois, avec à chaque fois l’ajout de nouveaux objets et de nouvelles fonctions.

La liste des produits qui seront prochainement ajoutés à Matter. // Source : Numerama
La liste des produits qui seront prochainement ajoutés à Matter. // Source : Numerama

Vous l’avez compris, Matter est encore loin de remplacer toute la maison connectée. Si, à terme, le standard devrait devenir indispensable, il lui faudra plusieurs années pour mettre fin à certaines vieilles habitudes. Matter 1.0 n’est qu’un amuse-bouche, en attendant une vraie standardisation en 2023, 2024… ou plus tard.