Washington déploie des efforts diplomatiques pour contenir l’essor chinois dans la haute technologie. En particulier, la Maison-Blanche s’efforce de convaincre les Pays-Bas et une entreprise néerlandaise spécialisée dans la gravure des puces de couper certains liens commerciaux.

C’est une bataille qui se joue en coulisses, mais susceptible de modeler le paysage de la technologie pour les décennies à venir. Faut-il laisser la Chine accéder aux procédés techniques les plus avancés et ainsi acquérir un savoir-faire de pointe en matière d’ingénierie et de fabrication industrielle ? Pour les États-Unis, la réponse est nette : il n’en est pas question.

Dans son édition du 5 juillet, Bloomberg rapporte en effet les efforts de Washington pour bloquer certains échanges entre les Pays-Bas et l’Empire du Milieu. Au cœur des préoccupations américaines, une entreprise aux compétences très particulières, qui sont pour ainsi dire uniques au monde. Son nom ? ASML — Advanced Semiconductor Materials Lithography.

C’est justement le matériel que fabrique ce fournisseur néerlandais que l’Amérique voudrait voir arrêter de circuler jusqu’à Beijing. La Maison-Blanche comprend que l’accès à certains matériels pour la production de puces électroniques peut servir à son rival stratégique pour monter en niveau et rattraper les leaders du secteur, qui sont américains, européens, taïwanais et sud-coréens.

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Une machine permettant de faire de la lithographie extrême ultraviolet. // Source : ASML

Précisément, ASML assemble des machines industrielles taillées pour un procédé de gravure appelé lithographie extrême ultraviolet (lithogravie EUV). L’entreprise néerlandaise est la seule à la maîtriser à ce niveau aujourd’hui. Cela consiste à se servir du rayonnement ultraviolet pour graver des circuits avec une miniaturisation extrême, de l’ordre de quelques nanomètres.

Ce sont des appareils immenses et d’une très grande précision. En avril 2021, Quartz notait que chaque EUV pèse 180 tonnes, prend 18 semaines à fabriquer et coûte plus de 100 millions d’euros. Le prototype date de 2010 et les premières machines prêtes pour la production en 2016. En 2020, sur les 258 systèmes de photolithographie qu’ASML a vendus, 31 étaient des EUV.

Pressions diplomatiques pour endiguer la Chine

Les efforts diplomatiques de l’Amérique pour que La Haye bloque les exportations d’ASML vers la Chine ne datent pas d’hier. Déjà en 2020, Le Monde signalait que l’administration Trump faisait pression sur les Pays-Bas pour empêcher ASML de faire affaire avec Semiconductor Manufacturing International Corporation (SMIC), une société chinoise.

Fin 2020 d’ailleurs, les États-Unis ont annoncé des sanctions contre SMIC. Les efforts d’endiguement de la Chine constituent à ce titre l’un des rares d’accord entre les Démocrates et les Républicains. Des mesures prises par le président Donald Trump se poursuivent encore aujourd’hui avec Joe Biden — à titre d’exemple, les mesures contre Huawei ont été maintenues.

ASML outil
Un schéma de fonctionnement de la lithographie EUV. // Source : ASML

En termes de finesse de gravure, la Chine n’est pas encore en mesure d’atteindre les leaders du marché. Parmi les entreprises qui comptent figurent Intel (USA), Samsung (Corée du Sud), TSMC (Taïwan) pour la production et la miniaturisation de puces, ARM (Royaume-Uni) pour le design des processeurs ou encore ASML (Pays-Bas) pour les techniques de gravure.

Le retard de la Chine est réputé être de l’ordre de quelques générations. Pour faire simple, si les leaders se tournent vers la génération des puces dont les transistors sont de la classe « 3 nanomètres », après avoir occupé les segments des 5 et 7 nm, la Chine se situerait plutôt aux alentours des 10 et 14 nm — c’est à ce seuil que SMIC évolue pour l’instant.

Beijing sait « depuis des décennies que sa dépendance aux technologies étrangères est une vulnérabilité qu’il lui faut résoudre », faisait remarquer en juillet 2020 Antoine Bondaz, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique et spécialiste de la Chine. Washington aussi connait la dépendance de ce son rival stratégique et cherche à lui couper des possibilités.

Cette très forte dépendance à l’égard des semi-conducteurs est telle que la Chine importe plus, en termes de valeur, de semi-conducteurs que de pétrole. Ce retard technologique et cette dépendance à l’étranger, l’affaire ASML l’illustre pleinement.