De la France au Québec en passant par la Suisse et la Belgique, nous avons donné la parole à des journalistes santé et science : ils partagent avec nous leur vécu de la crise sanitaire, ce qui montre comment le front de l’information a évolué pendant le covid.

La maladie Covid-19 les a projetés au cœur d’une actualité brûlante : depuis plus de deux ans, les journalistes scientifiques — spécialisé dans la santé et les sciences — s’affairent pour suivre la pandémie sous toutes ses facettes. De l’épidémiologie à la virologie en passant par la santé publique ou la mécanique des fluides, ils sont sur tous les fronts.

Entre un épuisement caractérisé et une passion qui ne se tarie pas totalement, ils racontent à Numerama leur vécu inédit pendant cette crise.

Mars 2020, le covid déboule dans les rédactions avec ses incertitudes

En mars 2020, le coronavirus SARS-CoV-2 a déjà contaminé une partie du monde, l’Europe et le Québec s’apprêtent à confiner leur population. Dans les rédactions francophones comme ailleurs, les journalistes spécialisés en santé et en sciences sont plus ou moins prêts à couvrir l’actualité qui occupera la Une des mois durant. Dans ce contexte si particulier, la préparation dépasse le professionnalisme ou les compétences : les histoires personnelles sont imbriquées dans l’histoire collective.

« Tout d’un coup, mes sujets devenaient des sujets chauds et la science devenait très importante ! »

Olivier Monod

« En février-mars 2020, j’étais en congé paternité », raconte Olivier Monod, journaliste scientifique à Libération. « Je devais revenir au bureau le jour du confinement. Au lieu de quoi, j’ai repris en télétravail. C’était donc à moi de voir comment je pouvais m’intégrer dans ce que faisait déjà la rédaction. J’ai choisi de suivre ce qui avait trait à l’épidémiologie et aux vaccins parce qu’il y avait un manque à ce niveau-là. » Et la reprise a été pour le moins intense : « Non seulement il y avait quelques difficultés à se coordonner, mais en plus, tout d’un coup, mes sujets devenaient des sujets chauds et la science devenait très importante ! En termes de rythme et de volume de travail, mes habitudes ont radicalement changé. »

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Station de métro Denfert-Rochereau, déserte, en plein confinement du printemps 2020. // Source : L.Genet

Pour Johanne Montay, responsable éditoriale sciences-santé-innovation à la RTBF (Radio-télévision belge de la Communauté française), l’arrivée du covid a eu quelque chose d’un baptême du feu. « Après des années en tant que responsable de la rédaction politique, j’arrivais tout juste à mon poste au sein du service santé et science lorsque la pandémie a démarré », se souvient-elle. « Je découvrais le sujet tout en me découvrant une certaine capacité à comprendre les articles scientifiques que je lisais. Je me suis énormément investie pour rentrer dans le sujet. »

De son côté, Jean-François Cliche, au Soleil (journal quotidien distribué numériquement du lundi au samedi et publié en papier le samedi à Québec), raconte comme le « sujet covid » lui a apporté un net surcroît de travail. « Les sciences n’ont jamais été un parent pauvre au Soleil. Pour autant, la chronique que je fais deux fois par semaine pour répondre aux questions des lecteurs a très vite été littéralement submergée ! Cela a représenté un énorme travail — tout en devant écrire depuis la maison avec les enfants à surveiller ! » Pour le journaliste, l’une des difficultés majeures, dès le début, a été de « faire avec des zones d’incertitudes encore plus grosses de d’habitude. » Il poursuit : « Les médias ont tendance à occulter ce qu’ils ne savent pas. Or, là, c’était vraiment important de dire ce que nous savions et ce que nous ne savions pas. »

Pour des rédactions spécialisées, l’organisation était un peu moins bouleversée. À Heidi.news en Suisse, Annick Chevillot, rédactrice en chef adjointe et responsable du Flux Santé & Alimentation, était déjà dans les starting bloks : « Nous suivions déjà l’épidémie depuis janvier 2020. Dès les premiers cas en Italie et en Suisse, nous avons compris que la situation allait être compliquée. » Le fait est que Heidi.News est un média qui aborde principalement les sciences et la santé, alors « nous n’avons pas eu besoin de nous réorganiser et ça n’a pas été la panique au sein de la rédaction. En outre, nous étions armés pour faire de la veille médicale et scientifique et être en contact avec des experts. Nous sommes simplement passés en mode monothématique. »

Quand l’actualité touche à l’intime

En outre, la pandémie de Covid-19 n’est pas une actualité comme une autre en ce qu’elle a touché le quotidien de chacun et chacune, et pas uniquement pour goûter aux joies du télétravail. « Un état de sidération s’était installé sur la population », se rappelle Annick Chevillot. « Émotionnellement, cette crise a été très difficile à gérer, d’autant que dès avril des proches ont été touchés et des membres de la rédaction endeuillés », explique celle qui, par ailleurs, a passé près de 24 heures auprès des soignants et des malades au CHUV en avril 2020, alors que les décès se succédaient.

Olivier Monod nuance néanmoins : « C’est une certaine chance que de suivre d’aussi près la pandémie, cela permet de faire vraiment la part des choses — même si on est sur-sollicités par nos proches pour avoir des informations ou qu’ils trouvent nos écrits déprimants. »

Le cyberharcèlement s’est généralisé

Parmi les difficultés rencontrées durant les deux ans écoulés, ce qui revient dans la bouche de tous les journalistes avec lesquels nous avons échangé, c’est le cyberharcèlement. Injures, menaces, doxxing ont été le lot de tous et toutes. En France, le phénomène a commencé dès février-mars 2020 avec les discussions sur l’hydroxychloroquine. Ailleurs, le harcèlement a débuté un peu plus tard avec les débats sur l’ivermectine, début 2021. Cela s’est accru avec la vaccination et les pass sanitaires/vaccinaux — c’est-à-dire lorsque les choses ont pris un tournant réellement politique et que la fatigue pandémique commençait à se faire sentir.

« J’ai reçu des messages sexistes comme ‘retourne dans ta cuisine’, de plus en plus violents et menaçants où l’on parlait de me mettre hors d’état de nuire. »

Johanne Montay

« Au début de la crise, j’ai surtout reçu des questionnements légitimes et relativement sympathiques », se remémore Johanne Montay, de la RTBF. « Puis, ces questionnements ont rapidement disparu pour ne laisser place qu’aux propos rageurs de personnes qui ont une vision du monde où une élite serait aux commandes pour nuire au reste de la population. À partir de là, j’ai reçu des messages sexistes comme ‘retourne dans ta cuisine’, de plus en plus violents et menaçants où l’on parlait de me mettre hors d’état de nuire. »

Annick Chevillot a des souvenirs similaires : « Petit à petit, les choses ont pris une tournure politique et une véritable scène de complotistes s’est organisée. Nous avons toujours essayé d’être aussi impartiaux que possible, nous voyions bien ce qui tenait la route ou non. La rédaction de Heidi a reçu des menaces telles que ‘Heidi finira comme Charlie’. Et, j’ai été personnellement la cible de nombreux messages d’insultes et d’intimidation. » Traitée de « putain de la voix officielle » et menacée de mort, la journaliste a porté plainte et son harceleur a été jugé coupable en première instance.

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L’hydroxychloroquine a été à l’origine de la première vague d’idées conspirationnistes en France sur le covid. // Source : Numerama / Lucie Benoit

Jean-François Cliche a dû, lui aussi, faire appel à la justice. « J’ai reçu de très nombreux messages d’insultes venant de personnes antivax, mais aussi, dans une moindre mesure, de personnes ultra-alarmistes qui pensaient que rien n’était jamais suffisant pour endiguer la pandémie. L’agressivité a décuplé avec l’arrivée des vaccins et j’ai bien sûr été jugé coupable de tous les maux et qualifié de vendu à Pfizer ou au Big Pharma. J’ai aussi reçu des menaces et ai porté plainte à deux reprises. »

Johanne Montay fait le constat de salves de messages très organisées — comme nous l’avions déjà rapporté pour les scientifiques et les médecins engagés dans la lutte contre le Covid-19. « Un jour, nous avons reçu des dizaines de mails qui nous rappelaient la Charte de Munich avec une photographie d’un journaliste pendu. Même s’il semblait s’agir d’individus isolés, la concomitance des envois montrait bien leur caractère coordonné. »

Les journalistes ont dû s’adapter à la situation. Olivier Monod nous dit avoir limité les dégâts en verrouillant son compte Twitter et en limitant drastiquement les interactions sur les réseaux sociaux. Ce qui ne l’a pas empêché de recevoir une menace de mort par mail fin mars 2022.

Vivre avec le cyberharcèlement

Comment vit-on avec cela ? Cela semble très dépendant de chacun, même si le poids est lourd. « J’ai eu l’impression d’être cernée par une minorité bruyante », raconte Johanne Montay. « Je ne dirais pas que j’ai eu peur, mais je n’étais pas hyper à l’aise et je dois bien avouer que j’ai eu quelques moments ‘down’ où j’ai eu besoin de me mettre un peu en retrait. »

« « Je vous l’avoue, j’en ai marre. »

Annick Chevillot

Annick Chevillot se dit également touchée par les insultes. « Les journalistes ont servi de paratonnerre. Quand les gens n’aiment pas le message, ils tirent sur les messagers. Mais suis-je victime ? Je ne sais pas, je fais mon travail. Reste que je suis devenue extrêmement misanthrope et que je n’ai plus du tout le même plaisir à sortir et à voir des gens. » Dans Heidi.News, elle écrit par ailleurs : « Je vous l’avoue, j’en ai marre. Des menaces, de l’agression verbale, des injures, des mots assassins. Je me demande jusqu’à quand je vais tolérer ça. Ou à quel moment ma tolérance se transformera en laxisme. »

Au bout de deux ans, en effet, certains se rôdent, s’habituent aux injures et aux menaces et trouvent des parades. C’est le cas pour Jean-François Cliche : « J’avais déjà été la cible de harcèlement. Ce n’est jamais agréable, mais j’ai appris à faire face et notamment à bien lire les messages positifs que je reçois également et à y répondre plutôt que de ne prêter attention qu’aux critiques. »

Après deux ans, la fatigue se fait sentir

Comment vont nos journalistes après 2 ans de pandémie ? Certains ne cachent par leur épuisement, comme Annick Chevillot qui explique être « cramée » après avoir travaillé entre 50 et 80 heures par semaines pendant 22 mois, quand d’autres expliquent avoir trouvé des parades pour se protéger : « Bien sûr le fait que la crise dure aussi longtemps est fatiguant mais j’ai appris à faire attention à ma santé et à ne pas trop ramener le travail à la maison », nous confie Olivier Monod.

Reste que, pour tous, la passion et l’enthousiasme demeurent, vaille que vaille, malgré les coups et la fatigue. Et un souhait, résumé par Jean-François Cliche : « J’espère que cette crise aura permis de mesurer l’importance du journalisme scientifique. »